Fédérer les addictions ?
Auteur : Jean-Louis Chassaing 10/06/2004
C'est le propos du Président de cette "structure innovante", Centre des addictions ouvert il y a peu dans une ville de province, "l'un des tout premiers à fédérer toutes les dépendances"... "Alcool, tabac, cannabis, héroïne, cocaïne : la liste est malheureusement loin d'être exhaustive." Certes, les amoureux transis, du volant, des benzodiazépines, des antidépresseurs, du jogging, de la gratte, des casinos, d'une femme, d'un homme, du portable, des ordinateurs, du travail, d'internet (il est possible enfin de jouer au loto depuis peu à partir de son clavier), etc. n'ont qu'à bien... s'accrocher !
En fait ce Centre "innovant" est la réunion d'un ancien Centre d'alcoologie et d'un ancien Centre pour toxicomanes ; c'est bien sûr l'équipe directrice du Centre d'alcoologie qui en a pris l'initiative, après des péripéties plus ou moins recommandables ! Il est en effet d'assez longue date que les tenants de l'alcoologie, sur le plan National, cherchaient à "reprendre la main" sur les centres de toxicomanies. A ceci plusieurs raisons. Tout d'abord l'Alcoologie relève avant tout du pouvoir strictement médical, et particulièrement Universitaire, ce qui leur confère indéniablement une écoute attentive des pouvoirs publics. De fait depuis un certain temps ,prenant appui sur des critères soi-disant scientifiques (le système neurochimique stimulation-récompense notamment, "commun pour toutes les dépendances" !...), les ministères concernés proposaient comme il se doit de réunir les différentes structures s'occupant des alcooliques d'une part, des toxicomanes de l'autre. On ne se trompera pas sur les bénéfices économiques ainsi escomptés ! Il faut également reconnaître que l'alcoologie dans son ensemble, il y a heureusement des exceptions, est devenue au fil du temps assez pauvre sur l'exercice psychopathologique, laissant la place à un moralisme bourgeois fleurant bon l'hygiénisme ambiant ; l'exercice, déjà difficile, d'attirer les alcooliques et surtout de les suivre longtemps, s'en est trouvé touché . La réflexion a manqué, biologisme et sociologisme se sont installés, après tout suivant en cela l'évolution de la Psychiatrie voire de la médecine globalement. Le temps est loin des élaborations de Fouquet sur la naissance de la discipline alcoologique. Par ailleurs la plupart des Centres pour toxicomanes sont nés dans un autre temps, second par rapport à l'alcoologie, avec des psychiatres intéressés par la psychanalyse et par l'antipsychiatrie, que ce soi celle de Laing et Cooper, de Basaglia, Gentis et Oury, voire Foucault si on veut bien caricaturer ce courant multiple. Il faut reconnaître là également que le développement de ces centres s'est effectué dans une certaine anarchie post-soixante-huitarde, nécessairement expérimentale, pour le meilleur et pour le pire. Souvent la dimension médicale fut dramatiquement absente, à charge aussi pour les médecins, libéraux comme hospitaliers, d'avoir été plutôt réticents pour prendre en charge ces patients nouveaux et difficiles.
On conçoit alors que cette "structure innovante" qui "fédère toutes les dépendances", établie sous la houlette d'alcoologues et de "nouveaux psychiatres" plutôt dans le conformisme médico-administratif, puisse se faire valoir. Il n'est cependant pas mauvais que des structures s'occupent ainsi de personnes malades de leurs addictions bien sûr. L'enjeu est surtout celui de la formation, et de l'éthique de leur pratique : ramener dans le rang, écouter et respecter les souffrances (ce qui n'exclue pas de traiter !) ? Encore une fois la question de ce qu'il est fait du symptôme, ici remplacé par des conduites, est posée ! Reconnaissons l'intérêt alors d'autres structures, dont le départ fut la prise en charge des toxicomanes, et qui maintiennent le cap, tel le Centre Marmottan, avec le Docteur Marc Valleur, successeur du Professeur Olievenstein, ou encore La Terrasse avec le docteur Jungman, psychiatre et psychanalyste. Ainsi un article du Quotidien du Médecin (N° 7538, mardi 11 mai 2004) mentionne le regain d'activité de Marmottan, avec de nouvelles populations de patients (joueurs, personnes dépendantes du Subutex, cadres "dopés", sportifs sous produits, ou encore, ce qui tend à devenir inquiétant, qualitativement et quantitativement, jeunes adolescent plus ou moins dépersonnalisés fumeurs de cannabis).
Pour ce qui concerne les psychanalystes, cette "nouvelle" population de personnes en difficulté, de malades, pose la question de la demande, et notamment de la nécessité de "passer" par des structures dites "intermédiaires", nous dirons par un tiers réel. A ce sujet, les livres de Charles Melman et Jean-Pierre Lebrun, et celui de Roland Chemama sont des "essais" bien utiles.
Du coté de l'alcoologie, un article encore, dans Le Monde (samedi 8 mai), d'Alain Rigaud, témoigne d'une position très intéressante, éthique, à la fois tranchée et modérée, en prenant parti, arguments réfléchis à l'appui, pour le maintient de la Loi Evin, concernant la publicité pour le vin, contre les lobby viticoles et les velléités du Ministre de l'agriculture de proposer des amendements en faveur de l'augmentation de cette publicité. Alain Rigaud, psychiatre, président de l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, est connu pour ses travaux à la fois dans le domaine de l'alcoologie, et dans celui de l'étude psychanalytique de ces conduites.
Fédérer ; "allier, unir" ; réunir. Méfions-nous de ce terme-pharmakon, c'est à dire qui comporte son endroit et son envers ! Diviser pour mieux régner est toujours stratégiquement une politique "payante" ; les alliances nécessitent également une prudence réflexive quant à ce qui motive réellement ces alchimies ; les temps ne sont pas hélas à la réflexion, tout du moins dans le domaine des addictions. De quel(s) coté(s) sont les avidités ?...
