Théorie psychanalytique

 
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"Faut-il en faire cas ?"

Auteur : Jean-Louis Chassaing 04/04/2005

Bibliographies Notes

"Lumber-room" ; "hold-all". Ainsi, installant ce vocable, pourrions-nous renvoyer notre préhension de cette nosographie nord-américaine à leurs auteurs, tout du moins à leurs descendants car le "concept" tient de son histoire bien évidemment. Souvent a-t-on entendu dire que "les états-limites étaient les limites du Psychiatre" ; également que les origines nord-américaines révélaient, par l' "erreur" de l'accueil fait aux signifiants et à la pratique de Freud, par l'évolution normative qui leur a été donnée, des difficultés dans l'usage du transfert ; difficultés qui témoigneraient par-là du lien indéfectible : à mauvaise théorie, pratique en difficulté. Sans doute également les patients nord-américains présentaient-ils des évolutions spécifiques à leur pays, à leurs coutumes, spécificités qui nécessitaient quelques aménagements pour ne pas dire quelque inventivité dans le domaine de leur traitement.

Tous ces propos ne sont pas exclusifs l'un de l'autre et sont à prendre en compte. Ainsi, d'Un monde sans limites (Jean-Pierre Lebrun) aux "états-limites", y aurait-il ce lien, celui de ce mot : "limite" ? Le terme de "limite" a d'ailleurs posé problème dans ces nouvelles appellations, car, s'il leur est commun il ne lui a pas toujours été adjoint le même support, et c'est là aussi témoignage de l'histoire !

"Lumber-room" ; le "lumber" anglais renvoie aux vieux meubles, au débarras, au fatras, au capharnaüm ; également à l'encombrement, à la lourdeur, la pesanteur, à l'entassement.

"Hold-all" ; tenir tout à la fois ; englober, au sens d'engouffrer, mais aussi prise bonne à tout faire, pour un travelling notamment.

Catégorie "fourre-tout" ?

Nous ne pouvons certainement pas, selon nous, éliminer ce jugement, voir même ce constat. Nous nous interrogeons alors, devant l'importance de ses occurrences et la diversité de ses emplois, sur ce fait : ne s'agirait-il pas, non seulement d'une recherche d'installer une sémiologie particulière dans la nosologie, mais du flou réel, du premier aspect de sa sémiologie : fourre-tout ! Ce ne peut être considéré seulement comme un "arrangement" mais comme un positionnement clinique.

Il y a cette réticence propre aux psychanalystes se réclamant de l'oeuvre de Lacan (pour autant qu'ils puissent d'ailleurs avoir accès à celle-ci !) à prendre en considération ce terme. Pourquoi ? Seraient-ce ses origines nord-américaines ; mais alors pourquoi ? Lacan faisait souvent référence aux travaux des psychanalystes nord-américains, il les lisait en tout cas, bien sûr pour secondairement (peut-être pas seulement !) démonter leurs dévoiements, tout en s'appuyant dessus ce qui l'obligeait à une argumentation liée à ses propres théorisations. Mais aussi, et les psychanalystes se réclamant des travaux de Lacan ne sont pas les seuls à le relever, le terme d' "états-limites" souffre manifestement d'emblée de ce manque de précision évoqué ci-dessus et dont nous ferions justement le premier signe codifié de la nosographie.

Ce sera souvent rappelé parmi nous, Lacan fait allusion à ce terme, et semble-t-il comme toujours avec comme dirait Pascal "une idée de derrière la tête" ! Dans la leçon du 19 décembre 1962 c'est par rapport à la question du fantasme qu'il évoque pour l' "homme aux loups" le "cas border line". Il l'évoque aussi par rapport au schizophrène dans ce qui se veut une distinction subtile, distinction appuyée sur le fantasme. "Au bout des branches" de l'arbre, dans l'encadrement de la fenêtre...les loups.. et leurs yeux, leur regard. Comparaison avec une femme schizophrène, cas que Lacan emprunte, et qui dans un dessin, "au bout des branches d'un arbre" avait écrit, en italien : "io sono sempre vista". "Je suis toujours vue" et/ou "Je suis toujours... la vue"... Question du regard, que Lacan place ici après son dessin du vase et de son image, amenant cet unheimlich, ce "déjà vu" de l'angoisse. Cette distinction suppose le cadre du fantasme pour "le cas border line" ("le fantasme est toujours encadré" dit-il), pas pour le schizophrène chez lequel l'objet regard est collabé à son être ("je suis", "io sono..", vue et la vue). Mais qu'est-ce qui fait alors distinction du fantasme chez "le cas border line" et chez le névrosé, c'est tout le séminaire sur l'Angoisse qu'il faudrait lire ; ce n'est pas notre objet ici maintenant.

Comme le note Jean Garrabé dans son Dictionnaire taxinomique de la Psychiatrie, dans lequel il compare les concepts de la Psychiatrie nord-américaine et ceux de la Psychiatrie européenne : ""Le concept d'état limite est issu directement de la psychanalyse ; c'est l'apparition au cours des cures types entreprises chez des patients présentant des symptômes apparemment névrotiques de phénomènes correspondant à une psychose de transfert, et non à la névrose de transfert thérapeutique attendue, voir d'un épisode psychotique aigu qui a conduit à l'introduire." Bien sûr, "issue de la psychanalyse" mais tout de même dans le cadre d'une psychanalyse en effet largement imprégnée d'une Psychiatrie ou plutôt d'une psychologie descriptives et assez peu référencées aux théories initiales. La référence précise de Lacan dans sa théorie psychanalytique, dans la cohérence de ses élaborations est totalement disjointe quant à ses recherches des descriptions à l'emporte-pièce des autres auteurs. Il ne s'appuie pas moins sur le concept.

Garrabé rappelle le lien toutefois à l'histoire, mais ce lien va toujours dans le sens de catégories floues, mal définies, effectivement de ce fait toujours dans "l'entre-deux" ou dans l' "écart"... propices au rapprochement avec le no man's land.

Le "déséquilibre mental" de Chaslin, la "schizophrénie latente" de Bleuler, l'ambulatory schizophrénia de Zilboorg, toutes descriptions dans lesquelles les qualificatifs, "formes", "pré-", "pseudo", etc., prennent autant d'importance que le terme lui-même, témoignant par là des hésitations, des limites en effet à nommer clairement, et... des nécessités !

Donc tout en même temps difficultés réelles (liées à quels principes ?) et, pour reprendre la conclusion de l'article de Garrabé : "L'intérêt taxinomique de cette notion est de faire apparaître qu'il existe non pas entre, mais indépendamment des névroses et des psychoses, d'autres genres psychopathologiques qu'elles".

Pour notre part nous insisterons sur l'histoire de leur découverte et des nominations.

Paul Bercherie dans un article intitulé "Bords introuvables - Les états-limites" (le terme déjà, selon les auteurs en général, est écrit avec ou sans le trait d'union... concept Un ou simple adjonction ?) mentionne qu'une fois éliminés les diagnostics difficilement établis de névrose et de psychose, les rapprochements s'établissent avec d'une part des états maniaco-dépressifs à minima, d'autre part surtout avec les perversions.

C.H. Hughes, M.D., St. Louis, Lecturer on Nervous Disease, St. Louis Medical College, dans un article publié en 1884 dans le tome 1 de "Alienist and Neurologist", lance le débat. Dans "Borderland Psychiatric Records - Prodromal Symptoms of Psychical Impairment", Hughes assimile d'emblée donc ces états à un "état frontière", il met l'accent sur les "altérations physiques de symptômes prodromiques", ainsi sont envisagées dans ces cas les aspects de comportement qui laissent prévoir une évolution morbide. La lecture permet de souligner la notion de formes de passages propre à toute frontière. Déjà évidemment on peut poser la question et d'une erreur de diagnostic de départ, et d'erreur de conduite de la cure, encore d'une évolution imprévue dans le traitement. Mais ici dans ce premier envoi il s'agit simplement de symptômes, lesquels, "inappropriés" ou in envisagés, interrogent l'auteur sur la structure. Plus tard, en 1968, Grinker envisage également la notion sous l'angle des symptômes, plus précisément sous l'appellation de "border-line Syndrome" ; cependant il élabore ceci au sein d'une classification plus large, celle qui en fait une catégorie à part entière. Symptômes, syndromes, entité ?

"Border-line"frontière, avec ses passages ? Limite, au sens de limitrophe, au sens d'une délimitation de territoires précis, au même titre que les territoires voisins, ou no man's land déjà évoqué ?

Rosse en 1890 reprend à Hughes le terme "borderland" lui donnant la valeur d'une entité autonome ; Stern en 1938 parle de "border-line-group", Wolberg de "border-line-case".

Picard en 1937 parle dans sa clinique psychiatrique de "mécanismes névrotiques dans les psychoses" , Hoch et Polatin reprennent en 1947 le terme mentionnés par Binswanger en 1945 de "formes polymorphes pseudo-névrotiques de la schizophrénie simple". C'est aussi dans sa thèse de médecine en 1958 l'intérêt pour les formes trompeuses que R.M.Palem étudie sous le titre d' "Etats mixtes et états transitoires schizonévrotiques"....

P. Markovitch essaie dans sa thèse de mai 1961 d'extraire un critère de différenciation permettant de séparer certains états de la psychose dissociative. L'auteur se penche en effet sur l'extension abusive de la notion de schizophrénie.

C'est en 1966 qu'O. Kernberg utilise le terme peut-être plus adéquat de "border-line Personnality Organization". Ses études portent avant tout sur les "personnalités narcissiques" (existe-t-il des personnalités "hors-narcissisme" ?..)

Comme nous pouvons le constater, deux points dominent : l'appellation concerne dans ses études la question du "clivage". M. Gressot décrit alors les "relations bipartites", afin de les distinguer de l'éclatement psychotique. Ce à quoi P. Bercherie répond par le clivage du moi établi par Freud dans son article sur le fétichisme. Sur quoi porte le clivage, de quel clivage s'agit-il ; on le pressens la cohérence d'une théorie fait défaut.

Mais aussi, comme le faisait remarquer B. Schmitz en janvier 1966 lors de la Conférence faite à la Société Psychanalytique de Paris, un problème vient de la rencontre de deux modes d'approches : clinique psychiatrique d'une part, avec des diagnostics structuraux parfois établis mais des symptômes trompeurs ; et théories diverses et pratique en difficulté de la psychanalyse. La psychanalyse et la Psychiatrie de l'enfant ont également élaborées leurs théories dans ce champ des états-limites.

Nous avons bénéficié de l'accès au document de C.H. Hughes, daté de 1884, document que nous publions et que nous commentons par ailleurs.

L'origine du terme est assez surprenante, et jamais mentionnée dans la littérature : "We use the term "borderland", in deference to Mr. Ball, who not long ago entertained us with a charming lecture on the subject, and to common medical opinion, since Forbes Winslow gave the profession his excellent treatise. " Notre compatriote, Benjamin Ball !

Notes
Bibliographie