Faire advenir une langue comme maternelle
Auteur : Jean-Luc Cacciali 25/04/1992
L'enfant n'est pas confronté à la castration par sa propre expérience du manque du rapport sexuel, il y est confronté par le rapport au manque dans l'Autre. Pour Lacan, la castration est un effet de la langue.
Cette opération se déroule dans un lieu qu'il appelle l'Autre. Déjà, pour Freud, l'inconscient était un lieu qu'il définissait comme l'Autre Scène. La névrose de l'enfant dépend de ce qui se déroule dans ce lieu. C'est là que l'enfant peut poser la question de son existence.
Ce qui s'y déroule est articulé comme un discours, c'est une articulation signifiante, mais la batterie signifiante installée dans ce lieu ne suffit pas à saisir l'objet. L'objet est manqué, car le signifiant, dans cette tentative de l'appréhender, le rate toujours, puisque le signifiant ne renvoie qu'à un autre signifiant. Or, l'enfant du fait de son entrée dans le langage est soumis à cette opération signifiante et se trouve ainsi confronté à ce manque au lieu de l'Autre. La castration est bien un effet de la langue. Et il faut, pour que l'enfant soit pris dans la langue, que cette langue ne soit pas une langue privée, entre lui et ses parents ou sa mère par exemple. Il faut également que cette langue ne soit pas étrangère, mais maternelle, pour que son désir puisse s'y articuler. Charles Melman définit une langue maternelle comme étant celle dans laquelle, pour le parleur, la mère a été interdite. C'est cet objet interdit qui nous rend une langue maternelle, langue dans laquelle le désir peut donner à entendre, ce qui n'est pas le cas d'une langue étrangère.
Après cette mise en place de la question de l'Autre pour l'enfant, il faut remarquer qu'une distinction est nécessaire quant à cet Autre. S'il est confronté à ce manque au lieu de l'Autre et que ce qui va se dérouler en ce lieu est constitutif de sa névrose, dans sa vie il est confronté à ses parents, c'est-à-dire à des Autres qui sont réels. Et, il s'avère nécessaire de distinguer à côté de ces Autres réels, un Autre symbolique, celui de la langue.
Alors bien sûr se pose la question du rapport pour l'enfant entre ces Autres réels et cet Autre symbolique ? Dans la clinique, les enfants de migrants, qui sont le plus souvent sous l'effet de deux langues, peuvent nous rendre sensibles à cette question de l'Autre et nous pouvons en mesurer toute la portée dans la pratique. Et particulièrement ces enfants dont la mère parle une langue différente de celle qu'utilise l'enfant.
C'est le cas de Sofiane dont la mère ne parle que l'arabe avec son mari et ses enfants. Le père parle arabe avec sa femme mais français avec ses enfants. Sofiane comprend l'arabe mais ne le parle pas. Il vient accompagné de son père. Deux années d'échec dans l'apprentissage de la lecture et de l'écriture ont conduit à une orientation en établissement spécialisé que les parents ont refusé. Sofiane a très rapidement appris à lire dès que sa mère fut sollicitée, pour rencontrer l'instituteur et pouvoir ainsi me donner des renseignements sur la scolarité de son fils. Cela a nécessité beaucoup de fermeté car elle était très réticente, arguant de ses difficultés dans le maniement de la langue française. D'ailleurs, dans un premier temps, elle s'est contentée de me faire parvenir un mot écrit de l'instituteur et j'ai dû insister pour qu'elle me fasse cette transmission elle-même, estimant qu'elle parlait sufisamment le français pour cela.
Nous disions que l'enfant a un rapport à l'Autre symbolique du fait d'être pris dans la langue, mais qu'il fallait que cette langue soit maternelle. Pour Sofiane, ce repérage est problèmatique. Sa mère, Autre réel, ne parle qu'arabe, manifestant ainsi tout son attachement à sa propre langue maternelle. Elle s'est beaucoup occupée de Sofiane qui, pour des raisons de santé, l'obligeait à se lever la nuit et restait souvent à la maison.
Pour apprendre, il ne faut pas que les connaissances apprises dérangent le savoir inconscient. Sofiane pour apprendre à lire et à écrire en français doit déranger ce savoir inconscient, car renoncer à poursuivre la lignée arabe du propre père de sa mère le place dans une contradiction qui est symbolique et non plus imaginaire. Il ne s'agit plus seulement de se dégager du désir de sa mère, il s'agit de renoncer à cette lignée arabe. D'où l'importance de cette prise en compte pour orienter le travail. Habituellement, c'est le père qui est sollicité dans les difficultés d'apprentissage qui témoignent d'un problème d'ordre symbolique. Là, c'est la sollicitation de l'investissement de la mère qui permet que les choses s'ordonnent différemment pour Sofiane et qu'il puisse très rapidement apprendre à lire.
Cette contradiction symbolique dans laquelle il se trouve placé a pour effet de rendre incertain son rapport aux deux langues. Il lui faut résoudre cette contradiction pour faire advenir le français comme langue maternelle et permettre, du même coup, un possible repérage par rapport à la dimension symbolique de l'Autre et plus seulement à sa dimension réelle.
Ce point permet peut-être d'avancer comme un des rôles de la fonction paternelle, celui de faire advenir une langue comme langue maternelle, c'est-à-dire une langue où la mère a été interdite, et par laquelle, du fait de cet objet interdit, le désir peut se faire entendre.
C'est pourquoi les enfants de migrants peuvent nous rendre sensibles à cette question de l'Autre, le bilinguisme a en effet cette particularité de mettre l'enfant dans une position où la dimension de l'Autre, l'altérité, peut être abolie.
Dans le bilinguisme, les deux langues n'ont pas le même statut, l'une est dominante, l'autre est dominée. Ceci du fait que la perte résultant de la coupure entre S1 et S2 n'est plus attribuée à un effet du langage, soit au fait qu'un signifiant ne peut saisir du réel et renvoie à un autre signifiant, cette coupure et cette perte sont attribuées à une conséquence des problèmes de l'immigration. La castration n'est plus un effet de la langue, donc un fait de structure, elle devient la conséquence des avatars de l'immigration. Et de ce fait, la dimension Autre, la dimension de l'altérité, du radicalement Autre, est abolie au profit de la dimension de l'étranger.
Ce qui a d'ailleurs une conséquence pratique : la tentation d'un abord ethnologique où pourrait s'opérer quelque chose de l'ordre d'une retrouvaille avec les origines. Même en ce qui concerne la langue, il ne s'agirait plus que de mettre à jour et de lui restituer cette langue d'origine enfouie, refoulée, et cela dans une identification à la langue du père humilié par le maître, ce qui ne ferait qu'aller dans le sens d'une idéalisation du père où la castration reprendrait enfin le dessus. Le lieu de l'Autre deviendrait une affaire de géographie oedipienne plutôt qu'un effet de la langue. L'enfant aurait enfin un véritable domicile alors que le langage condamne le sujet à l'errance et qu'il doit se repérer au lieu de l'Autre.
Cette question du rapport à l'Autre amène une autre remarque à propos d'un abord ethnologique des difficultés des enfants de migrants. On peut par exemple se demander, dans le cas de Sofiane, s'il faut traiter cet enfant, s'il ne s'agit pas de manifestations naturelles de l'immigration et si, de ce fait, il n'y a pas à prendre en compte ces problèmes dans une perspective sociologique. Si le traitement n'est pas une tentative de normalisation qui ne tiendrait pas compte de ces particularités sociologiques, culturelles... Cette normalisation est plutôt à concevoir comme une normalisation pour l'enfant de ses rapports à l'Autre avec un choix possible, plutôt qu'une normalisation de ses apprentissages ou de ses appartenances familiales et culturelles. Et cette normalisation peut peut-être se concevoir comme une éthique analytique concernant les enfants. La fonction paternelle, en faisant advenir une langue comme langue maternelle, permet à l'enfant de se repérer par rapport au lieu de l'Autre dans sa dimension symbolique et plus seulement réelle. Ce qui permet également d'ordonner une clinique où se manifeste pour l'enfant des difficultés à établir un lieu Autre symbolique où il pourra énoncer sa propre parole et poser sa question. Car l'enfant a ce choix : ou parler de ce lieu Autre qui est celui de ses parents mais au prix de renoncer à son désir, ou tenir à son propre désir mais au prix de devoir renoncer à ce que ce lieu Autre soit habité, ce qui le met dans une position subjective où il a affaire à un lieu Autre que celui de ses parents, même s'il n'est pas enfant de migrants.
