Etre l'étranger
Rapport de stage
Auteur : Otávio A. W. Nunes 16/03/2004
Otàvio Nunes est brésilien ; il travaille à Porto Alegre. C'est comme stagiaire dans le service intersectoriel pour toxicomanes, La Terrasse, dirigé par le Docteur Jungman, à Paris, qu'il s'est habilement interrogé sur l'identité d'étranger. Ceci l' a amené à poser ces deux questions : celle de l'objet réel, et celle de l'extériorité, cela dans la constitution de l'intime, de l'intérieur avec l'aspect manifestement qui concerne l' "intégration" de cet extérieur !… Nous pensons comprendre que dans la toxicomanie se "redouble" selon Otàvio Nunes cet aspect de constitution d'un intérieur avec un objet réel, actualisé, extérieur, étranger, prenant part dans un mode de fonctionnement ainsi leurré, et répétitif du mode de fonctionnement "courant", "habituel" mais incluant là l'objet réel. Nous relevons cet aspect de doublure, doublure du fonctionnement si l'on peut dire structural "classique" -névrose, psychose et perversion- ce que nous avons nous-même développé antérieurement, et qui n'est pas sans poser cette question de l'actualité, question posée dans le livre de Charles Melman, des entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, L'Homme sans gravité : doublure de structure "classique" ou bien nouvelle structure, radicalement, "Nouvelle économie psychique ? Nous relevons également que ce point de vue, d'Otàvio Nunes, est l'aboutissement de sa réflexion à partir du transfert et de sa position d'étranger.
Dans ce rapport de stage, nous aimerions réfléchir sur une question qui nous est apparue comme extrêmement importante pour l'élaboration de notre travail de D.E.A, à savoir la question de l'insertion du stagiaire dans l'Institution. La présentation de l'Institution a été réalisée dans notre Mémoire de D.E.A.
Ainsi, nous nous proposons d' examiner brièvement la question de l' "être étranger" dans une Institution de soins pour toxicomanes. Bien qu'en principe une telle réflexion paraisse se caractériser par une approche plutôt particulière au stagiaire lui-même, il nous semble qu'elle puisse également être abordée selon différents points de vue, tout en conservant le parallèle entre le travail avec les toxicomanes et l' "être étranger".
Tout d'abord, il faut signaler que notre présence a toujours eu comme caractéristique principale l'"être étranger". Certains patients nous demandaient, parfois de manière répétitive: "Mais d'où tu viens ? Quelle est ta nationalité ? Qu'est-ce que tu es venu faire à Paris ? Combien de temps tu restes ici ? C'est très différent de chez toi ? La vie est difficile ici ?" Et ces questions étaient aussi partagées par des membres de l'équipe.
De tels questionnements nous paraissent justifiés dans un premier temps. Car commencer un travail dans une institution quelle qu'elle soit, être accueilli et intégrer une équipe déjà structurée avec un type de travail en fonctionnement est toujours problématique. S'ajoutait à cela l'élément marquant de la "difficulté de communication" en raison de la langue maternelle différente. De fait, tout élément nouveau ou étranger dans une institution a des conséquences, tant au niveau de sa structure que de ses membres, anciens ou nouveaux.
Quoi qu'il en soit, ces questions nous ont permis d'articuler quelques réflexions. En effet, l'"être étranger n'était pas seulement réduit au fait de ne pas partager la même langue, les mêmes codes, ni la même position subjective face à la langue maternelle, que la majorité des professionnels et patients de l'Institution (il est nécessaire de souligner ici que certains professionnels sont de nationalité étrangère, ainsi que plusieurs patients en traitement). Les questions qui nous intriguaient et qui nous ont - peut-être - permis d'occuper une position assez spécifique dans l'Institution, ont suivi, pour ainsi dire, d'autres voies. Le fait de polariser, de focaliser sur notre personne l'attention de certains patients nous a amené à articuler le raisonnement suivant: il y aurait chez certains de ces sujets une caractéristique particulière qui faisait un lien avec l'étranger.
Dans ce sens, nous rencontrons chez Sylvie Le Poulichet (2000) (2) une formulation très intéressante, montrant comment peut être prise l'expérience toxicomaniaque et le parallèle possible avec l'étranger. L'auteur écrit :
"(..) dans le champ des toxicomanies, les processus d'engendrement de corps étrangers se comprennent sous la référence à l'identification toxicomaniaque, à savoir l'impératif d'avaler ou de s'injecter un "corps étranger toxique" produisant une substance corporelle qui joue un rôle intra-psychique." (pp. 123-;124)
Si nous attirons l'attention sur une expérience qui nous paraît singulière, c'est parce que le toxicomane, en général, utilise pour se faire "sujet" quelque chose d'extérieur aux limites de son corps; et ce dans le but - en l'incorporant - de faire la construction de son propre "corps" psychique.
C'est à partir de cela que nous souhaitons établir un parallèle entre la toxicomanie et l'"être étranger, dans la mesure où adresser la parole à un étranger peut être compris de différentes manières. Lorsqu'un sujet se présente comme toxicomane et fait de cette spécificité une "identité", nous pensons qu'il utilise là un "objet" extérieur pour pouvoir se reconnaître et être reconnu. Certes, dans ce cas l'adresse transférentielle prend des caractéristiques particulières.
Ainsi, les questions soulevées plus haut nous paraissent être habitées par une autre logique que celles auxquelles, en tant qu'étranger , nous sommes habituellement confronté, c'est-à-dire celles de la "curiosité" ou de la "solidarité". Il semble que se soit établi un processus transférentiel adressé au stagiaire, et nous pourrions dire, grosso modo, qu'il est parallèle à ce qui existe avec l'Institution mais ici traversé par la problématique toxicomaniaque.
Cette question transférentielle est intéressante parce qu'elle a été délimitée non seulement par l' espace de travail bien défini, comme l'étaient les participations aux ateliers, mais aussi et surtout par notre présence comme "référence" dans la salle d' attente de l'Institution, quand bien même cette présence n'avait pas de fonction précisément spécifique. En d'autres termes, en plus de la participation aux ateliers, il y avait un moment où la rencontre était possible entre les patients et le stagiaire. Cependant, une telle position et une telle fonction se sont avérées ambiguës, ceci parce qu'elles n'avaient pas de cadre défini.
En réalité, cette présence dans la salle d'attente répondait à une demande de l'Institution ; elle n'était toutefois pas très claire. D'un côté, elle était une sorte d'échange, les patients auraient quelqu'un à qui parler pendant qu'ils attendaient d'être reçus. D'un autre côté, elle avait parfois des allures de «surveillance policière". Une telle position n'a rien d'étrange dans des lieux qui travaillent avec cette problématique particulière, celle de l'addiction ; la méfiance, parfois même la certitude que ce type d'institution n'est pas seulement un centre de soins mais aussi un lieu propice au trafic sont réelles. Cela nous a amené à réfléchir sur la nécessité d'établir une définition du cadre, dans la mesure où, face à la psychopathologie de la toxicomanie, la définition de règles et de principes doit être bien claire et bien posée dès le départ. Toutefois, cela n'empêche pas généralement les toxicomanes d'essayer de contourner certaines des règles établies.
Pour en revenir à la question de l'"être étranger, nous pensons que la présence en salle d'attente favorisait un rapprochement, une présentation et une reconnaissance entre réalités méconnues et distinctes. Mais elle permettait aussi de stimuler l'idée - signalée auparavant - de la nécessité de se faire un autre à partir d'un objet qui vient du dehors. Peut-être est-ce dû à la méconnaissance que l'on a de l'étranger, lequel n'est pas seulement celui qui est distant de nous, mais également tout ce que nous ne reconnaissons pas comme étant nôtre.
Dans l'oeuvre de Freud, nous rencontrons un passage intéressant et utile pour comprendre notre positionnement face à cette caractéristique. Il écrit :
"On peut maintenant s'engager dans deux voies: rechercher quelle signification l'évolution de la langue a déposé dans le mot unheimlich, ou bien compiler tout ce qui, dans les personnes et les choses, dans les impressions sensorielles, les expériences vécues et les situations, éveille en nous le sentiment de l'inquiétante étrangeté, et inférer le caractère voilé de celui-ci à partir d'un élément commun à tout le cas. Je tiens à révéler tout de suite que les deux voies conduisent au même résultat, à savoir que l'inquiétante étrangeté est cette variété particulière de l'effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier."(p. 31)
Ce qui nous paraît intéressant ici, c'est que le fait d'être étranger peut être articulé de différentes manières. Aussi bien celui qui est né dans un lieu différent du nôtre, ou celui qui parle une langue différente de la nôtre, ou encore celui que nous ne reconnaissons pas comme appartenant à nous, à notre "intime", c'est-à-dire à notre "extérieur" si l'on se réfère à une image spatialisée. Mais c'est également une expérience de langage, tant au niveau de la parole que de l'écriture. Quand nous parlons ou écrivons, nous créons un champ "extérieur", un champ "hors" du corps, spatialement parlant, quelque chose qui appartient à chacun, au sujet qui parle et/ou écrit. Une situation semblable a lieu lorsque nous pensons que ce qui révèle quelque chose a la propriété d'en occulter en même temps une autre.
Il nous semble que cela peut être articulé avec la toxicomanie dans la mesure où la tentative de faire un corps étranger, un corps autre, voire un double - expérience rendue possible par la drogue - a selon nous un lien avec ce qui suit.
Le sujet toxicomane - présentant n'importe quelle structure psychopathologique comme dans la majorité des cas rencontrés dans l'Institution - voit sa subjectivation constituée par une expérience d'abandon, d'instabilité et même de fragilité psychique.
Plus précisément, les éléments constitutifs de la subjectivation ayant permis l'utilisation de mécanismes d'identification des sujets toxicomanes sont extrêmement fragiles, et leurs répertoires d'inscription subjective peu efficaces. C'est la raison pour laquelle les dispositifs externes, extérieurs, ou mieux, étrangers, surviennent en tant qu'alternatives récurrentes, même trompeuses, en soulageant l'angoisse de chacun.
À ce point, nous aimerions réunir les différents éléments jusqu'alors présentés dans ce rapport. Il nous semble que l'expérience provoquée ou vécue avec l'objet extérieur-drogue répondrait aussi, de façon imaginaire, à la rencontre d'un autre corps "psychique" étranger, servant de point d'appui et d'insertion dans l'Institution. Nous voulons dire par-là que lorsque les patients nous cherchaient, lorsqu'ils cherchaient à s'adresser à nous, ils souhaitaient établir une complicité où ils puissent nous reconnaître et être reconnus. En se rapprochant, en reconnaissant et en étant reconnus, ils pouvaient, pour ainsi dire, tenter de se faire sujet... En soulignant notre position d'étranger, notre difficulté face à la langue, face aux points sur lesquels nous pourrions "faillir", ils semblaient nous mettre dans la même situation vécue par eux. C'est-à-dire que l'apparente, et parfois sincère curiosité et solidarité vis-à-vis de notre origine et de notre difficile situation d'étranger, révélait aussi une autre dimension.
Nous pourrions comprendre cette dimension de la manière suivante: le patient offre à l'étranger ses souffrances, ses angoisses, les histoires malheureuses de sa vie dans le but d'établir une relation proche, de se faire (re)connaître. Mais d'un autre côté, l'étranger qui fait se connaître, qui fait connaître ces propres fragilités révèle également les siennes : sa position institutionnelle n' est pas la même que celle des autres stagiaires et professionnels ; sa fragile inscription dans cette autre langue qui n' est pas la sienne lui confère une position différente, dans laquelle il perd en permanence quelque chose.
Cette position nous paraît extrêmement intéressante car dans notre expérience elle rendait très souvent les "dialogues" avec les patients incompréhensibles. Dit d'une autre manière, la barrière de la langue permettait en quelque sorte une fausse "intégration", s'il en est. Très souvent, par exemple, il semblait y avoir une tentative d' établir une complicité des patients entre eux, proches de nous géographiquement, complicité manifestée par l'utilisation d'un langage tout à fait propre aux toxicomanes, tel que des mots d'argot, des jargons, donnant alors l'impression d' être utilisés dans le seul but de nous laisser en marge de la discussion.
Il pourrait alors également se jouer dans cette relation transférentielle une situation, très importante, où l'étranger serait en train d'occuper la même "position subjective" que le toxicomane. Implicitement nous pourrions dire qu'il y aurait une tentative d'établissement d'une équivalence entre les lieux occupés par chacune des personnes impliquées.
Comme nous l'avons déjà signalé auparavant, l'expérience d'une perte, du choix, de la renonciation, de la castration, peut déclencher chez le toxicomane une forte réaction d'angoisse. Nous savons que pour ces sujets l'expérience de l'insatisfaction provoquée par une expérience traumatique mène généralement à une recherche sans fin d'un objet qui viendrait rassurer par rapport à cette angoisse. Dans ce cas, la tentative de symbolisation du manque d'"objet", et sa conséquente admissibilité sont difficiles à réaliser.
La stratégie d'utilisation d'un mécanisme projectif plaçant au dehors toutes les nuances d'un vécu traumatique peut conduire à une stratégie constante d'identification à cet extérieur, cette identification paraissant être la plus efficace et la moins menaçante lorsqu' elle présente une certaine équivalence.
C'est dans ce sens que la question du caractère étranger des objets - y compris la langue - soulève des interrogations importantes pour notre pratique psychologique et psychanalytique. Car les constructions que nous pouvons faire avec les patients à partir des positions transférentielles et contre-transférentielles que nous assumons et reflétons se répercutent à tous les niveaux de notre travail. Nous voulons dire par-là que le positionnement éthique nécessaire au déroulement du travail psychologique et psychanalytique inclut des variantes, les plus diverses, ceci sans pour autant autoriser, permettre à de telles marges une complicité apparente, et non nécessaire dans un tel travail.
La réalisation de ce stage avec des toxicomanes a notamment permis de visualiser différentes formes de compréhension de la toxicomanie et diverses manières de l'aborder. Mais pas seulement. Elle a aussi permis d'entrevoir d'autres moyens d'agir face à cette population. Une structure psychopathologique qui se "dédouble" dans la toxicomanie peut, selon nous, être susceptible plus qu'une autre de souffrir de l'influence d'"objets" externes, étranges, étrangers ; lesquels objets suivent, d'une certaine façon, parallèlement et dans un second temps, la même logique que celle de la constitution psychique "courante". La manière d'aborder, d'identifier et de s'identifier avec l'être "étranger" nous paraît reproduire la constitution de son propre fonctionnement psychique.
