Théorie psychanalytique

 
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Entretien pour la Revue de l'APPOA, Porto Alegre (Brésil)

Auteur : Patrick Petit 16/03/2004

Bibliographies Notes

Q - On a toujours l'idée que le travail clinique avec des patients toxicomanes impose des conditions spécifiques aux psychanalystes, soit au niveau du transfert soit au niveau du "cadre". Dans ce sens-là comment pensez-vous à ces modifications de la prise en charge des patients toxicomanes ?

R - On a dit beaucoup de choses à ce sujet, y compris que les toxicomanes n'étaient pas analysables. Pour l'expérience que j'en ai, c'est parfaitement vrai. Les seuls toxicomanes avec qui j'ai pu effectuer un réel travail d'analyse, au moment où ils ont commencé ce travail, n'étaient déjà plus des toxicomanes. Je veux dire qu'ils avaient cessé de consommer des drogues, qu'ils n'en consommaient plus que de manière épisodique, ou bien ils étaient sous traitement de substitution (méthadone).

En fait, j'ai principalement suivi des toxicomanes en institution, dans un cadre de psychothérapie, d'inspiration analytique si vous voulez, mais qui n'est quand même pas une analyse. C'est en ce sens que je parlerais de modification du cadre. Je reçois des toxicomanes en face-à-face, dans un cadre qui n'est pas celui du cabinet analytique. Et là ce qui compte, me semble-t-il, c'est de ne pas travailler seul. J'interviens au sein d'une équipe composée de médecins psychiatres, d'éducateurs, d'infirmières, d'assistantes sociales etc. et donc auprès de patients qui suivent un traitement médicamenteux et sont engagés dans une démarche de réinsertion sociale. Et je ne vois pas comment faire autrement. Si je veux pouvoir ne pas me situer systématiquement dans un registre de soutien, je ne peux pas me dispenser de travailler en équipe.

C'est important à plusieurs titres. Par exemple, lorsque vous recevez un toxicomane, dans un premier temps, vous pouvez vous attendre à ce qu'il réponde avant tout à vos interventions sur le mode de l'acting-out, et principalement bien sûr à coup de prises de drogue. Dans le contexte qui est le sien, avec le sida, les risques d'overdose, le jeu avec la légalité, forcer les choses dans le sens de l'analyse, ce serait prendre de gros risques. En fait, il est clair que, pour commencer, nous sommes loin de pouvoir nous en tenir à nos idéaux analytiques. Les premiers pas nous portent plutôt, au contraire de ces idéaux, à renforcer le moi du sujet, c'est à dire ses défenses. Ce dont a avant tout besoin un toxicomane pour se sortir d'affaire, c'est d'un soutien narcissique, d'un étayage narcissique. Ce n'est pas d'une analyse.

Mais l'analyse dans mon idée reste incontournable dans un second temps, quant à savoir comment sans drogue il va pouvoir se soutenir, non plus cette fois dans sa prestance, c'est à dire dans son moi, mais comme sujet du désir.

Q - Pensez-vous que les toxicomanies représentent le mode plus extrême, la caricature, le portrait de notre société de consommation ?

R - Certainement, eu égard au fait que dans la toxicomanie aussi, c'est l'objet qui mène la danse. On y observe un type particulier de relation à l'objet, qu'on appelle "dépendance" ou mieux "addiction" - dans notre jargon, il s'agit d'une relation de type anaclitique, ou par étayage ("Anlehnung") - relation qui, dans l'idée que je m'en fais, est fondée sur ce mode logiquement inédit de négation que Lacan appelle, dans son séminaire sur "la logique du fantasme", l'aliénation ou encore le "pas sans".

A savoir que, j'y reviens, du même pas que le désir se soutient du fantasme, le toxicomane est dans l'incapacité de se soutenir comme sujet sans drogue. Une addiction en effet, si le terme peut avoir une portée non triviale dans notre clinique, ce n'est pas ce qu'on désigne ailleurs, dans la définition de l'OMS par exemple, sous le terme de "pharmacodépendance". Une addiction, c'est, au-delà de la pharmacodépendance, cette forme de relation en fin de compte logique, cette sorte de liaison conditionnelle qui fait le sujet dépendre de la drogue, non pas simplement pour ne pas être malade, en état dit de "manque", mais pour son statut même de sujet.

Et après tout, si ce n'était pas ça, si la drogue n'en venait pas à jouer ce rôle décisif dans l'économie subjective de ceux que nous appelons, à plus ou moins juste titre d'ailleurs, des toxicomanes, en quoi serions-nous fondés à intervenir ?

Ce qui donne son sens à votre question est l'espèce de parallélisme que nous pouvons établir, entre la fonction de la drogue dans l'économie psychique des toxicomanes et celle de l'objet dans nos économies fondées sur le marché, l'échange. Il y a une vingtaine d'années, un certain Dominique Christian, un situationniste je crois, a écrit un livre d'orientation plutôt marxiste à ce sujet ; "marchandise-drogue", c'était son titre justement. Mais ce parallélisme a tout de même ses limites. Car reste à savoir ce qu'on désigne par "la drogue" à ce moment-là. Ce n'est pas forcément l'objet-drogue, au sens de la marchandise. Et là, c'est le seul point sur lequel j'ai jamais été d'accord avec C. Olievenstein, on ne peut pas négliger complètement l'effet réel des drogues, c'est à dire ce fait d'expérience que, que vous le vouliez ou non, ça peut même se faire à votre insu, dès l'instant que vous incorporez une drogue, ne serait-ce qu'organiquement, il se passe quelque chose.

Vous me direz que c'est pareil avec la nourriture, et nous savons le rôle que peut jouer le signifiant à ce moment-là. Mais ce sur quoi je veux simplement insister, c'est sur l'effet de coupure ou de castration réelle que déterminent les drogues.

Mon expérience clinique avec les toxicomanes m'a conduit à formaliser ce qui compte effectivement dans l'entreprise de se droguer comme procédant d'un effet de coupure ou de castration réelle. Il faut se souvenir de certaines démonstrations topologiques effectuées par Lacan, par exemple dans son séminaire sur la logique du fantasme : cette double coupure qu'il pratique avec des ciseaux sur le cross-cap, et qui aboutit à isoler cette part d'ores et déjà détachée du corps, inspécularisable, à laquelle il donne le nom d'objet "a". C'est cet objet aussi bien qu'il évoque dans son séminaire sur l'angoisse, quand il rappelle que tout le corps n'est pas pris dans l'expérience spéculaire. Demeure ce qu'il désigne alors comme constituant une sorte de "réserve libidinale" qui présenterait du coup cette propriété de trouer l'image esthésique du corps ; de se situer, eu égard à la jouissance du corps, à proprement parler hors-corps.

Lacan fait état de cette jouissance relativement à ce qu'il désigne comme constituant la partie anesthésique du corps, c'est à dire hors esthésie, hors imaginaire, puisque, comme vous le savez, l'imaginaire, c'est le corps. Foncièrement, c'est l'esthésie régulatrice du corps. Il y a quelque chose, une part de jouissance, qui, tout en étant du corps - parce qu'il n'y a de jouissance que du corps - n'est pas imaginaire, ou alors qui relève d'une autre sorte d'imaginarisation. C'est là que, dans mon idée, se réfugie chez le toxicomane la jouissance qui ne tombe pas sous le coup de ce qui supplée chez lui à l'échec du principe de plaisir ; la jouissance qui ne tombe pas sous le coup de l'effet de la drogue.

Ce refuge de la jouissance aux marges du corps, au niveau du regard ou encore de la voix, c'est ce qui nous permet de repérer qu'il s'agit bien de cette coupure que nous appelons de la castration. Je le rappelais à l'instant, si nous suivons ce que dit Lacan, la forme imaginaire de la castration est déjà donnée, c'est à dire le patron, si vous voulez. C'est pourquoi Lacan a pu le formuler : ce que devant quoi le névrosé recule, ce n'est pas devant la castration, il recule à faire de sa castration le signe de ce qui manque à l'Autre. Ce n'est pas devant la castration en effet, car non seulement la castration est déjà-là, mais la castration pour le névrosé, pour autant que ça se confond avec ce qu'on pourrait appeler l'extinction des feux, c'est un truc en fin de compte rassurant.

Si Lacan a pu affirmer que la drogue est un moyen pour l'homme de rompre le mariage avec sa queue, et donc une forme de castration, c'est parce que, avec la drogue, le toxicomane dénoue son corps de la jouissance phallique, il se libère de l'angoisse que cette jouissance lui cause.

Malgré l'abolition en France de la peine de mort, on voit encore certains psychopathes hystériques avec en forme de collier ce type de tatouage : "à découper suivant le pointillé". C'est ce que font les toxicomanes. Réellement, avec la drogue, ils découpent suivant le pointillé qui est donné dans l'expérience spéculaire. Et à ce moment-là la coupure est une coupure réelle. C'est même à la limite une sorte d'amputation, ou d'opération chirurgicale, heureusement réversible. Comme telle, ce n'est pas du tout la coupure qui serait la bonne, que nous appelons dans notre jargon la castration symbolique. Mais c'est ce qui fait que, à mon avis, il faut prendre à la lettre ce que nous dit le toxicomane lorsqu'il insiste sur le fait que, s'il se drogue, c'est simplement "pour être normal".

Q - Est-ce que vous pensez qu'il y a une approche entre les toxicomanies et les structures cliniques ? Et dans ce sens-là on peut dire qu'il y a une structure plus susceptible aux toxicomanies ?

- Il est bien clair que n'importe qui est susceptible de consommer des drogues, y compris illicites. S'agit-il pour tant de toxicomanie ? Au sens policier ou médico-légal du terme certainement. Mais la toxicomanie au sens médico-légal est un fourre-tout inexploitable cliniquement parlant. J'aurais tendance à affirmer, ainsi que le faisait Freud au siècle avant dernier, que ce n'est pas le premier venu qui, ayant même une certaine habitude de consommer des drogues, licites ou illicites, va organiser ce qu'on appelle aujourd'hui, plutôt qu'une toxicomanie, une addiction à la drogue.

Qu'est-ce qu'une addiction ? Le terme en vieux français, issu du droit romain, évoque le fait de laisser son corps en gage pour une dette impayée. Je pourrais reprendre à ce sujet ce que j'évoquais à l'instant : le fait que les toxicomanes, par cet effet de coupure réelle que leur procure la drogue, bénéficient des effets de la castration symbolique sans en régler le prix. Contournant la castration symbolique, ils bénéficient quand même grâce à la drogue de la jouissance à laquelle celle-ci normalement - je pèse mes mots - est censée donner accès. Car la castration, je vous le rappelle, ne se limite pas à constituer une barrière à la jouissance, tout en constituant cette barrière, elle en ouvre l'accès. Bien entendu, comme le dit Lacan, la jouissance est atteinte à ce moment-là "sur l'échelle renversée de la loi du désir", et elle est plutôt en perte de vitesse au regard de ce à quoi - cette Autre jouissance, elle impossible à atteindre - à laquelle elle impose de renoncer. Mais dans la voie que nous pouvons tenir pour normale, ou pour normativante, comme nous le savons, c'est ça ou rien.

Dans l'idée que j'ai fini par m'en faire, une addiction est une espèce de montage ou de dispositif subjectif qu'on peut bien si l'on veut qualifier de pervers. Une perversion. A coté de ça, il y a de nombreux cas où, non pas l'addiction à la drogue justement, mais l'usage de drogues intervient comme symptôme. C'est là que peut-être peut se faire la part des choses. Juan David Nasio a un jour proposé de poser l'existence, à coté des "formations de l'inconscient", de "formations de l'objet a". Je pense à quelque chose de cet ordre. D'un coté, vous avez le dégoût hystérique pour la nourriture - en général d'ailleurs c'est un dégoût ciblé, pour une sorte bien particulière de nourriture : c'est un dégoût pour la viande rouge, par exemple - de l'autre l'anorexie vraie, la passion du jeu ou la toxicomanie. Ce n'est pas la même chose.

Pour nous en tenir à l'usage de drogues, à la fonction que peut avoir la drogue dans l'économie subjective, au plan clinique on repère très nettement cette distinction qu'a opéré Sylvie le Poulichet, entre ces usages où la drogue intervient comme supplément, et celles où elle a une fonction de suppléance. Dans l'addiction proprement dite, la drogue a très clairement une fonction de suppléance. Il ne s'agit pas simplement pour celui qui y a recours de se procurer quelque chose en plus. Sauf à définir cet "en plus" ainsi que l'a fait un jour Jean Oury, comme un manque ajouté. Dans une intervention assez ancienne en effet, J. Oury aborde la question de la toxicomanie en observant que, si effectivement se droguer, c'est s'offrir à soi-même quelque chose en plus, cet en plus, non seulement n'est peut-être rien qu'un manque, mais peut-être n'est-ce rien qu'un manque ajouté à quelque chose qui en soi est déjà un manque. Un manque ajouté à l'autoérotisme.

L'autoérotisme est un état manque en effet, au sens où, ainsi que Lacan le formulait, dans l'autoérotisme, le sujet manque de soi. Il manque d'image de soi. Non seulement l'autoérotisme comme tel n'est pas le narcissisme, mais c'en est l'opposé. Et là nous avons cette expression des toxicomanes qui, lorsqu'ils s'injectent leur produit dans les veines, nous disent "se faire un trou". Je vous parlais à l'instant de coupure, maintenant je vous parle de trou. C'est la même chose. Qu'est-ce que c'est que ce trou que se font les toxicomanes en s'injectant leur drogue, sinon justement ce trou de l'autoérotisme ? C'est à dire de ce autour de quoi va pouvoir s'organiser, ou se réorganiser leur narcissisme justement, c'est à dire leur corps, en particulier au moment de "l'état de manque". Il est bien clair que, "en manque", ce n'est pas de drogue que manquent les toxicomanes. "En manque" - dans cet état d'autoérotisme généralisé qu'on appelle "l'état de manque", où les organes du corps paraissent jouir chacun pour leur compte, expérience terrifiante pour l'intéressé - le toxicomane manque de Soi.

Donc, pour répondre à votre question, je pense que ne deviennent toxicomanes au sens d'"addicted" à la drogue, parmi les consommateurs de drogues, que ceux chez qui la drogue, ou plus exactement cet effet que j'appelais de coupure ou de castration réelle que détermine la drogue, est amené à jouer un rôle de suppléance au regard de la castration symbolique. Seulement ceux chez qui l'effet de la drogue tient lieu de castration.

Q - Êtes-vous d'accord avec l'idée qu'il y a une espèce de similarité entre l'usage d'une drogue licite et l'usage d'une drogue illicite dans la mesure où l'on peut comprendre que l'usage de la drogue est signe d'une "société chimique" ?

R - Nous avons en France une BD célèbre : les aventures d'Astérix le Gaulois, grand amateur de potion magique. Si l'on s'en tient au propos de cette BD, c'est ainsi que, en France, nous résolvons les problèmes que peut poser tout ce qui, d'étrange ou d'étranger, est susceptible de venir nous envahir. Quelques gouttes de potion magique, et hop ! les problèmes s'envolent ! Il en irait ainsi tout spécialement en France puisque, si vous ne le savez pas, je vous l'apprend, statistiquement, nous sommes les champions du monde en consommation de médicaments psychotropes.

Blague à part, je pense que l'alternative chimique tend à nous être de plus en plus souvent proposée aujourd'hui, et même exactement ce qu'on pourrait appeler la solution toxicomaniaque, puisque, quand on y regarde de près, l'offre inclut la plupart du temps cette possibilité de contournement de la castration symbolique que j'évoquais à l'instant. Comment bénéficier des effets de la castration symbolique tout en l'évitant ? La réponse aujourd'hui est de plus en plus souvent dans les pharmacies.

Notes
Bibliographie