Théorie psychanalytique

 
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Entre foi et raison : compétence et performance des prophètes

Auteur : Jacqueline Pasmantier-Sebban 14/10/1993

Bibliographies Notes

Je voudrais dire tout d'abord, que je ne suis pas philosophe, je ne suis pas non plus théologienne, et je ne connais pas la langue hébraïque...

Vous vous demanderez sans doute quelle mouche d'inconscience m'aura piquée, pour tout de même avoir décidé de vous présenter ce que j'ai appelé " compétence et performances des prophètes ", telles qu'elles m'ont paru être présentées par Maïmonide dans le Guide des Égarés.

Je dois vous dire que ce n'est pas sans difficultés que j'ai préparé cette intervention. Je me demandais s'il était pertinent de préciser ces notions dans un champ ésotérique, qui est l'envers même de la lecture des tendances inconscientes. Ce qui est sûr, c'est que je cours ici le double risque d'être considérée comme " baroque " par les uns, ce que je ne souhaite pas, ou " analyste hérétique " par les autres, ce que je souhaite encore moins.

Pour quelles raisons ces notions de compétence et de performance reprises du champ linguistique, intéressent-elles les psychanalystes ?

C'est qu'elles concernent sa formation en tant que l'inconscient s'y manifeste dans les ratés de la langue, c'est-à-dire dans la structure même de son discours, et que la performance serait cet acte de parole qui, traversant cette structure, ferait événement pour un sujet, mais d'une manière telle, qu'elle aura à être reconnue comme constituant une constante pour les psychanalystes et leur institution en tant que lieu où se transmet un discours avec ses coordonnées de savoir et de vérité.

A l'occasion de journées récentes sur la passe, qui marque le passage d'un analysant à l'analyste, nous débattions de ce qui pourrait faire preuve et enseignement de ces notions, et comme je lisais depuis quelques mois Le Guide des Egarés, je me suis dit que les conditions requises pour qu'il y ait du prophète, étaient si précisément articulées par Maïmonide, qu'elles m'ont paru intéressantes à repérer, à rappeler et à interroger. Et malgré les champs et les enjeux différents, bien des questions soulevées, ne me paraissaient pas étrangères aux nôtres. Et quoi de surprenant, puisqu'il s'agissait bien pour Maïmonide d'aider à la transformation des disciples avertis, pour qu'ils prennent place dans une réalité essentiellement humaine et politique, telle que la Loi la définissait.

Je ne reprendrai ici que quelques-unes des articulations qui m'ont intéressées, laissant à mes amis le soin d'en entendre les autres.

Qu'est-ce que cette doctrine prophétique ?

Maïmonide va transposer les événements et personnages bibliques historiques au plan de l'abstraction philosophique, qui devrait davantage satisfaire la raison. Pour l'élaborer, il prend appui sur des travaux existants, métaphysiques, politiques et philosophiques, pour s'en démarquer sur certains points, mais dont l'essentiel est que la Loi est une réponse donnée de fait à la question de l'État, puisqu'un prophète passé, Moïse, a été le fondateur de l'État idéal ; aussi, ce qui est important pour lui, c'est la recherche des " fins raisonnables et réelles " de cette Loi, " éloignée de l'excès et du défaut ", que les prophètes ont pour mission de transmettre en la faisant comprendre, d'où pour eux la nécessité de la discipline philosophique, et la faculté de mettre en images, et selon les écritures, la possibilité de la répétiton de l'attentat contre le Père primordial que la tradition avait refoulée. Ce sont là quelques mots de Freud.

Mais Maïmonide est réservé et soupçonneux envers les philosophes.

Leurs facultés d'entendement lui paraissent insuffisantes à saisir les vérités de cette Loi, alors que les prophètes en ont une saisie immédiate du fait de la perfection de leur imagination ; il conseille donc aux philosophes de suivre les prophètes dans la connaissance qu'ils ont de la révélation. Quoique l'imaginaire soit l'instrument de la prophétie, Maïmonide le dénonce à tout instant dans son Traité. C'est une contradiction apparente, nous verrons pourquoi.

De même, dans ce débat où la Foi a à être connue par la raison, il y a quelque chose d'incompréhensible dans ce que la raison a à se soumettre à la Foi, d'où ce va-et-vient, et ce tissage de textes aux registres si différents.

Et c'est paradoxalement dans ces textes métaphysiques, le Ma'asé Mercaba et le Ma'asé Bereschit, que cette Loi, qui a pour but le " bien-être de l'âme et du corps ", trouvera son fondement logique et philosophique, puisque le but du Traité n'est autre que " d'expliquer ce qu'il est possible d'expliquer de ces textes ".

L'effort de Maïmonide sera donc de rendre compte de l'Écriture qui s'exprime dans le langage " des hommes ", c'est-à-dire dans le langage " exagéré ", et le malentendu : " la prendre au pied de la lettre, dans son acceptation primitive, est une absurdité ", dit-il.

Les hommes et le langage

C'est donc le problème des hommes et du langage qui est posé, et plus particulièrement du langage anthropomorphique des prophètes. L'introduction au Guide est très claire à ce sujet " Ce traité a d'abord pour but d'expliquer le sens de certains noms qui se présentent dans les livres prophétiques . "

Cette nouvelle grammaire s'adresse à celui qui est embarrassé par le sens extérieur, littéral de la Loi. Je le cite : " Celui qui croît à la corporéité n'y a point été amené par une spéculation intellectuelle, mais en suivant le sens littéral des Écritures, et il en est de même à l'égard des attributs, on a pris la chose à la lettre. "

Et c'est dans ce cadre de la lettre à rectifier, et d'une vérité cachée et obscurcie à dessein par la Tradition, que Maïmonide va solliciter ces intermédiaires que sont les prophètes, car sans eux, comment connaître la Loi, et sans eux, comment connaître Dieu négativement ? Aussi, dit-il " la croyance à la prophétie précède la croyance à la Loi, car s'il n'y a pas de prophète, il n'y a pas de Loi ".

Mais le langage des hommes est toujours dans son optique, celui du vulgaire, et il fallait tout de même bien leur parler... ce qu'il semble regretter philosophiquement... il fallait bien redonner vie à ces textes que l'habitude religieuse avait figés...

Les connaisseurs des attributs négatifs

Il fait donc appel à " ces connaisseurs des attributs négatifs ", comme on les appelle, pour qu'ils transmettent dans leur propre langage allégorique, métaphorique ou poètique, ces textes de la Tradition, mais d'une façon telle que la lettre aura à être dépositivée, vidée de l'Imaginaire, comme la " chair du corps de l'homme " aura à être réduite, et c'est toute une théorie pratique de l'allégorie que Maïmonide élabore à cet effet.

Il avait passé au crible d'une critique impitoyable les attributs de Dieu dits positifs, pour faire valoir que les vrais attributs sont ceux où l'attribution se fait au moyen de négations ; aussi les capacités des prophètes sont-elles, non seulement de multiplier les négations par rapport à Dieu, mais aussi dans le gouvernement des hommes. Pour celà, ils devaient saisir les signes, combinaisons et torsions du langage, dans ce qui se dit, et qui ne se dit pourtant pas, c'est-à-dire, le refoulé même de la langue.

Et de même qu'il avait vidé le lieu de l'Autre de l'imaginaire corporel, de même un texte nouveau devait apparaître. C'est cette coupure tout à fait essentielle et lourde de conséquences, qui organise le Guide des Egarés et fonde la doctrine prophétique de Maïmonide.

Pourtant, rien ne pouvait garantir que cette béance au lieu de l'Autre puisse être pérennisée. Les idolâtres et convertis sont nombreux en ces temps d'exil, et la lettre, comme les attributs, se montreront réfractaires à cette nouvelle approche. Les prophètes, qui étaient " suscités " à des moments de contingence historique, avaient la responsabilité d'exposer à la Cité ce qu'ils savaient, dans des métaphores. Ces paroles venues de l'Autre dans leurs songes et visions, devaient agir sur les hommes, et les ramener à cette Loi immuable, à laquelle eux-mêmes ne pouvaient rien " y ajouter ou retrancher ", et qu'ils n'avaient pas les moyens temporels de faire respecter.

Enfin, pour terminer ce prologue, je vous propose d'utiliser les catégories lacaniennes de réel, de symbolique, et d'imaginaire, qui serviront notre réflexion, non seulement sur les différentes opinions de Maïmonide, mais aussi sur l'efficacité ou les limites de ce qu'il a mis en place, à savoir " cette science de la Loi dans la réalité ".

Cette méthode de lecture nous permet de dire ici, que la béance au lieu de l'Autre, mise en place par la Loi mosaïque et son Dieu caché, et reprise par Maïmonide avec sa négation des attributs, comporte l'exclusion de tout sens, et se limite à la non-contradiction : l'Un est tout ce qui reste comme ek-sistence.

Nouage Réel-Symbolique-Imaginaire

Cette béance, ce Réel, est donc de structure, et nous avons vu qu'il était lié au corps, c'est-à-dire à l'Imaginaire, - qu'il était lié également au Symbolique, pris en charge par la métaphore, qui est également justifiée par la structure du discours. Toutefois, ces trois instances du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire, ne pourraient tenir ensemble sans le symptôme, celui du Père, en tant qu'une culpabilité secrète lui est attachée.

On peut lire dans le livre I du Guide, de quelle façon, Maïmonide, partant d'un stock de signifiants traditionnels liés à la perception sensible, les explique après les avoir choisis en fonction de leur valeur opératoire. Cette grammaire dialectique, traversée par la négation des attributs et la rationnalisation du Réel de la création comme impossible à démontrer, a instauré une nouvelle lecture : c'est une performance que ses contemporains, et les nôtres, n'ont pas tous appréciés, et c'est là peut-être, l'indice de son tranchant.

Voilà... J'en ai fini avec mon introduction... Je me suis dit que c'était peut-être d'une cohérence illusoire... Je me suis demandée si cette mise en place aurait convenu à Maïmonide... et aux prophètes.

Je vous propose donc d'interroger ensemble cette doctrine prophétique.

C'est, compte-tenu de l'Écriture, toute la question de la transmission et de la réalisation du message mosaïque qui est posée, et cela nous intéresse, puisqu'il s'agit des lois mêmes de la parole et de leurs effets dans la réalité, et le prophète est avant tout un homme d'élite, qui pose de façon cruciale la question de la non-rationnalité de l'Écriture.

Abord de la doctrine et du Réel

De quelle façon Maïmonide aborde-t-il la doctrine ?

Il m'a semblé que le processus qu'il mettait en place, lui permettait d'aborder le Réel, d'une manière autre que celle qu'il avait utilisée concernant la question de la création ; comme si, au fond, ce Réel, pourrait cesser d'être supporté par le voile de la révélation, ce qui justifierait donc ces prophètes.

C'est une question délicate qui pose un point important sur les effets de ce savoir, susceptibles de conduire les prophètes dans une dérive mystique, ce qui n'est pas du tout le propos de Maïmonide, malgré quelques incitations à la contemplation.

Ce serait en effet supposer dans l'Autre une béance sacrée, et s'en faire le porte-parole, serait donc de nier l'existence négativée de Dieu.

C'est toute la question du trou tel que Lacan l'a mis en place dans les dernières années de son enseignement qui se jouerait là. Est-il Réel, Symbolique ou Imaginaire ? Et ce statut n'est pas sans conséquences pour notre propos, dans la mesure où de nombreux lecteurs de Maïmonide le lisent, ou l'abordent dans sa fonction imaginaire.

Mais Maïmonide ne m'a pas paru être inspiré. Sa démarche se veut être celle d'un rationaliste-philosophe qui ne fait pas spécialement confiance à l'intuition du prophète, mais qui fait confiance à la possibilité discursive et logique qui devrait être la sienne, et c'est là un déplacement majeur.

Enfin, quoique dénonçant l'Imaginaire, c'est tout de même par ce biais qu'il aborde le Réel en question. C'est une façon de faire que nous connaissons cliniquement, mais pour les raisons que je disais un peu plus haut, il reste toujours cette question de savoir si cette coupure des attributs négatifs qui traverse le texte sur la question de l'incorporéité de Dieu, traverse également ce modèle de transmission, ce que Maïmonide, lui, confirme.

La doctrine de la prophétie

La doctrine de la prophétie est donc l'ossature du Traité, aussi, presque tout y est minutieusement recueilli : les opinions du vulgaire, du philosophe et de la Loi. Les conditions nécesaires pour arriver à la prophétie sont repérées, les différents degrés sont classifiés, de même que leurs régimes, les critères pour reconnaître les vrais des faux - prophètes sont établis, et les cumuls et différents aspects de l'expérience bien enregistrés, et je me suis posée la question de savoir pour quelles raisons Maïmonide avait porté tant de soin à cette doctrine, et finalement, quelle était la mission du prophète ?

Miracles- signes

Ce n'est en tout cas pas d'accomplir des miracles, puisque c'est Dieu qui les accomplit, et Maïmonide reprend des falasifa, le principe qui enseigne que les miracles sont d'une certaine façon de la nature : quand Dieu créa la nature, il y place, dit-il, la capacité de produire des miracles à un moment déterminé par avance. Il dit en outre, qu'il y a deux sortes de miracles les " miracles réels " et les " miracles possibles " ; grâce à ces derniers, Dieu dirige les événements que la nature n'a pas le pouvoir de fixer inévitablement, puisqu'il y a toujours place en son sein pour le " hasard ".

Dieu fait donc connaître au prophète les moments où il doit annoncer l'événement en question : c'est le signe du prophète. Mais lui-même doit produire un signe pour être accrédité. Il y a à attendre de voir si ses paroles s'accomplissent ou pas, et on l'éprouve à plusieurs reprises, - mais seule la prédiction d'événements heureux peut servir à l'éprouver -, aussi les métaphores de destruction sont-elles niées.

De toute façon, ni l'entraînement, ni la formation, ne sont suffisantes à ce qu'il y ait prophétie : pour Maïmonide, c'est Dieu, finalement qui décide, selon son désir, et selon les qualités reconnues du prophète.

Mission du prophète

Donc, si ce n'est pas le miracle, quelle est donc sa mission ?

Il a à atteindre ce particulier de la révélation qui est de répandre des " opinions correctes sur Dieu et les Anges ", lesquels ne relèvent que de l'Écriture.

Forme et structure - Les Anges - Aristote

Et c'est toute la question de la forme et de la structure qui est alors abordée : les Anges sont ces figures qui ne sont perçues que dans leurs visions. Ils se présentent sous la forme imagée et allégorique, car c'est le seul mode de réception de la vérité qui convienne au prophète, mais lui les perçoit de façon immédiate dans leur incorporéité.

Il me faut dire ici, que contrairement à Aristote, la forme ne compte pas pour Maïmonide, car elle est attachée à la matière. Seule compte l'existence de Dieu.

Les Anges sont ainsi le seul mode d'apparition d'un savoir. Maïmonide précise " qu'il faut croire aux Anges avant de croire au prophètes ".

Il me faut également dire le mot Malakh-messager, qui les désigne, désigne également les prophètes, - mais aussi les facultés imaginaires du corps de l'homme -, le corps, le seul mot qui, dans la langue hébraïque, ne peut être négativé.

Mais ce qui m'a intéressée ici, c'est qu'à un autre moment du texte, Maïmonide précise qu'il s'agit également du fonctionnement du corps. Et par le fonctionnement, c'est la symbolisation qui est introduite, mais symbolisation de l'Imaginaire, puisqu'il s'agit de figures imagées.

La géométrie - Les Anges - Lacan

Lacan nous a donné son opinion sur les Anges : il nous dit, dans son séminaire de l'Une bévue, que les Anges, ça n'existe pas, que c'est la géométrie, et la géométrie véritable est celle du corps, - ce que nous retrouvons d'ailleurs quand Maïmonide évoque les organes de la perception, de la sensorialité ou de la motricité.

Si on se pose enfin la question de savoir pour quelles raisons Maïmonide a sollicité les Anges, ou bien pour quelles raisons, finalement, Dieu, " l'acte créateur pur ", n'intervient pas directement sur les hommes, Maïmonide explique que Dieu ne peut agir directement sur leur nature, il ne peut s'accomplir qu'à travers des causes secondes, car la mission des prophètes, et toute la législation serait alors inutile.

Aussi, il existe des êtres séparés, des intelligences sur lesquelles il s'épanche pour permettre d'établir la vérité de la révélation à laquelle peu d'hommes parviennent.

Définition du prophète

La question que donne Maïmonide de la prophétie, va nous permettre d'avancer : " c'est une émanation de Dieu qui se répand par l'intermédiaire actif, sur la faculté rationnelle d'abord, et ensuite sur la faculté imaginaire ".

L'entendement parfait, et la faculté imaginaire sont les deux premières conditions que doit remplir le prophète pour être en mesure de prophétiser. Il y a une troisième condition à la prophétie qui est la perfection des moeurs, qui est l'un des critères les plus prononcés de la Loi. Si le prophète, en effet, était contre-carré par sa nature sensible et corporelle, il ne pourrait attendre la connaissance. Il a donc à se libérer du désir des sens, car ses rêves et visions, quoique dégagés du monde qui l'entoure, en sont nourris, et dans ce cas, il ne pourrait percevoir les choses divines que sont les Anges.

Les pulsions

Cela va loin, puisque l'on voit que les rêves mêmes sont commandés par la répression des pulsions dictées par la Loi. Aucune bévue n'est permise, et on peut lire dans le Michné Tora, le catalogue des indications pratiques pour réprimer les pulsions orales, anales, scopiques et surtout sexuelles. On peut alors comprendre, étant donné la logique de Maïmonide d'une part, et le caractère impératif des pulsions qu'aucune raison ne peut pacifier, la chasse qui leur est faite. Maïmonide et la tradition en un impératif moral : les prophètes, en tout cas, doivent être éloignés de leurs femmes pendant le temps de la prophétie.

Le détail

Et l'on voit ainsi que c'est le singulier du prophète qui empêche que la vérité de la Loi soit atteinte. Maïmonide, d'ailleurs, répète que la " Loi est générale, qu'elle ne s'intéresse pas au détail " - le détail, c'est le particulier, c'est les commandements, c'est le juif, mais c'est surtout la lettre.

C'est selon moi, le point le plus important, le point aveugle autour de quoi, en fait, tout s'organise. En effet, Maïmonide explique bien " que cela existe dans la Loi ", mais " le chercher est une folie, car il ne peut qu'être accroché au corps ".

Ce détail énigmatique, c'est bien cela que les psychanalystes appellent " objet pulsionnel ", l'objet a, qui est non spécularisable, et que nous cherchons, car il est l'objet cause de notre désir. C'est un objet qui ne peut être saisi, et nous avons à y renoncer : c'est cela qui marque la fin d'une analyse.

Il est clair que la Tradition et Maïmonide en savaient quelque chose de la jouissance attachée à ce détail qu'est la lettre, mais ce n'est pas à la raison qu'il fait appel pour y renoncer, mais à l'autorité traditionnelle, " aucune personne, dit-il, n'est habilitée à en dire quelque chose ".

Aussi, mettre en place cet enseignement, qui quoique de raison, conduit à n'en vouloir rien savoir de ce détail, est en tout cas pour moi un point qui repose la question de la béance au lieu de l'Autre et du défaut qui devrait l'organiser. Pour Maïmonide et les prophètes, il apparaît que ce savoir de Dieu est total, - ce qui lui manquerait, ne les questionne pas : il y a un au-moins Un qui le garantit.

Il y a donc là une limite que ne dépassera pas Maïmonide. Limite nécessaire, car tout ce qui fait le fondement de cette tradition, et tout simplement le fait d'être juif, ne tiendrait plus. Pourtant, il avait tout à fait logiquement pensé ce lieu vide comme organisateur de la chaîne signifiante, dont le sujet juif, voire universel devait être l'effet, mais il avait laissé le détail à la tradition. Le refus de symboliser ce détail, réapparaît périodiquement dans le Réel de ce peuple qui y restera soumis, avec on sait quelles conséquences, puisqu'il sera ce détail Réel, objet cause de l'Autre, c'est-à-dire, objet de sacrifice.

La vérité comme cause

C'est donc toute la question d'un certain rapport de la vérité comme cause dont il s'agit, très différente comme on le voit, de celle d'un sujet divisé dans son rapport au savoir de l'inconscient. Dans cette tradition, et chez Maïmonide, prophètes y compris, c'est Dieu " qui a la charge de la cause " ; aussi, l'accès du prophète - philosophe maïmonidien à la vérité ne peut qu'avoir été coupé, y compris au niveau de la vérité de la Loi, car c'est tout de même très différent de prendre en compte ce qui ne peut se dire du fait de la structure du langage, et qui est refoulé originairement, ou bien qu'un commandement ou censure, interdise l'accès à quelque chose de connu comme le détail.

C'est je crois là une bévue de la raison, au nom de la raison de la Loi, et après avoir parlé de performance, je dirai à présent qu'il s'agirait plutôt d'une performance négative.

Les limites

Le non-franchissement des limites est un thème qui revient à de nombreux moments du texte, et nous savons que c'est à cette condition que le peuple, qui ne pût franchir certaines limites du lieu de la révélation, pût nouer le pacte symbolique avec Dieu qui lui donnait les lois de la parole, et il y a justement à ce propos une limite que Maïmonide ne franchit pas dans sa doctrine prophétique ; c'est celle qui concerne la prophétie de Moïse : elle en est radicalement exclue ; il ne veut pas en parler, même par allusions, car, précise-t-il, elle est inconcevable à l'homme, elle est tout à fait différente de celle des autres prophètes, tant dans les conditions qui l'ont permise, que dans ses conséquences : c'était la seule législatrice. Il n'y en avait pas eu avant, il n'y en aura plus jamais, et c'est ce qui la distingue principiellement des autres prophéties.

Moïse

Ce qui fait par ailleurs que Moïse était différent des autres prophètes, c'est qu'il entendait la parole de Dieu sans ange, et sans médiation de l'imaginaire. De ce fait, il prophétisait sans paraboles. En tout cas, ce qui m'est apparu, c'est qu'il n'avait pas eu besoin de cette formation, - au contraire, pourrions-nous dire, puisqu'il se présenta à Dieu avec réticence, et comme " sans valeur " : il n'avait pas les lèvres circoncises, etc. ; enfin il se présenta en se voilant la face, comme s'il savait que la lettre était voilée par le langage, et surtout il entendait la parole de Dieu dans la veille, et non dans le sommeil ou dans une vision.

Serein et toujours prêt à la prophétie, l'éclair ne le quittait presque jamais : " la nuit était presque jour pour lui ", et devant le buisson ardent, sa perception n'était pas la même que celle du peuple : ils entendaient la " voix forte ", non les paroles, à l'exception du " je suis ", et " tu n'auras ".

C'est la nature de cette perception qui est le point important pour Maïmonide : elle n'a jamais été égalée, il est impossible de la pénétrer, " c'est un secret de la Loi, un secret de la nature ".

Prophètes normaux

Qu'en est-il des autres prophètes que Maïmonide appelle les prophètes normaux ?

Chez eux, la perfection de l'entendement côtoie cet imaginaire spécifique qui est le leur. Cet imaginaire est totalement opposé à l'entendement, il ne saisit que l'individuel, non l'universel, aussi, lui permet-il de connaître de façon immédiate, " sans prémisses, ni conclusions ", ce que le philosophe ne peut atteindre. Mais ce qu'il faut préciser ici, c'est que cette particularité qu'il saisit est celle de Dieu, c'est-à-dire, la particularité suprême.

C'est d'Avicenne que Maïmonide avait repris la doctrine de la connaissance immédiate ; il s'en démarquait sur un point essentiel, à savoir que la perfection de l'entendement ne s'obstenait que par l'enseignement et l'étude. Pour Avicenne, au contraire, la connaissance immédiate n'a nul besoin d'un enseignement.

Connaissance en acte

Mais qu'est-ce qui, de cet Imaginaire, donnerait une supériorité au prophète sur le philosophe ?

C'est que sa connaissance doit être en acte, et Maïmonide qui reprend là Aristote, nous dit que l'actualisation de la capacité intellective se fait par l'intermédiaire de l'intellect agent, qui est la plus inférieure des intelligences séparées.

Mais comme le prophète doit parler au commun en " images ", l'intellect agent a à exercer son influence également sur l'imaginaire, alors, c'est la prophétie qui naît.

L'éclair

A propos de l'éclair, je ferai ici une petite disgression. MaÏmonide, pour parler de l'éclair qui accompagne la vision du buisson ardent, emploie l'expression, " des voix et des éclairs ", c'est -à-dire que c'était la voix de Dieu, cette voix " créée ", qui dirigeait l'éclair.

Cette voix n'est pas la voix comme objet a, mais la voix comme phallus, qui traversant la chaîne verbale de Moïse, l'aurait modifiée, par l'apparition de nouveaux signifiants maîtres. C'est je pense, cela, la performance mosaïque, que sa perception tout à fait singulière avait permis.

Hiérarchie des prophètes

Toujours est-il que la hiérarchie des prophètes va se définir à partir de leurs capacités spéculatives à recevoir la vérité de cette Loi, que l'éclair fait apparaître, mais qui est aussitôt soustraite par la matière. Ainsi, pour l'ignorant, il n'y aura jamais d'éclair, pour les philosophes, pas d'éclair, mais une petite lumière vite évanouie, pour d'autres l'éclair ne brillera qu'une seule fois etc. Le prophète voit les choses comme si elles existaient au dehors, et il ne doute pas qu'elles soient d'une réalité certaine, contrairement à Maïmonide qui les savait fictives.

Un état de forte émotion, tremblement ou assoupissement accompagne la vision ; les sens cessent de fonctionner, une véritable abolition du sujet s'opère, et la véritable révélation arrive après que l'état d'agitation et d'émotion soient allées en augmentant.

Pour tous les prophètes, le songe est le lieu de la parole, tandis que dans la vision, sont placés l'union et l'épanchement de l'intellect actif, qui a été traduit par le mot étoda'a : connaître-savoir.

Le songe - la vision - degrés des prophètes

C'est donc à partir de ce qui se passe dans le songe et la vision, et les différents degrés de saisie imaginative, que vont être définis les quatre modes de s'exprimer sur la parole prophétique, et les onze degrés de prophètes.

Pour certains, les paraboles ne sont pas expliquées dans le songe et la vision, mais interprétées une fois éveillés. C'était le cas de Daniel qui demanda des explications à un assistant. Pour d'autres, c'est l'étymologie ou l'homonymie qui rend compte de la faculté imaginaire, c'est-à-dire que le prophète doit faire voir une chose portant un nom homonyme par l'une des acceptations de laquelle on est guidé vers une autre, et ce qui est le plus important, précise Maïmonide, c'est l'attention éveillée à porter à un certain nom dont les lettres sont aussi celles d'un autre nom, dans un ordre interverti, quoiqu'il n'y ait entre ces deux noms aucun rapport étymologique ou communauté de sens, et il nous donne l'exemple des paraboles de Zacharie où des considérations étymologiques permettent de transposer des lettres.

Il y a d'autres exemples, nombreux, identiques à ceux que l'on peut lire dans la Traumdeutung ; par exemple, " le songe qui a été interprété dans un songe ", ou le rêve prémonitoire, qui est le plus inférieur des degrés de prophétie.

Interprétation et politique

Cette méthode d'interprétation est celle que le prophète doit utiliser pour éclaircir les choses mystérieuses du Ma'asé Bereschit et du Ma'asé Mercaba. Mais je précise à nouveau que ces choses mystérieuses sont rêvées avec ses propres signifiants, le prophète en est le point de passage, et la présentation imagée qu'il fera à ces petits autres qui ne sont pas capables de saisir l'enseignement ésotérique, devra avoir la beauté d'expression et d'allusions qui pourra les saisir de façon à leur faire entrevoir les vérités nécessaires, et c'est là la fonction politique du prophète.

Le signifiant maître : S1 et le savoir de l'inconscient : S2

A partir de tout ceci, j'ai pensé que nous pouvions tout à fait comparer ce qui se passe dans le songe et la vision, lieu véritable de la révélation, à cette distinction que les psychanalystes entre S2, qui est le savoir de l'inconscient, et S1, le signifiant maître, ici les paroles dans le songe, que le S2 ne peut toujours accepter.

C'est ce qui définirait les différents degrés de prophètes, le plus grand étant celui qui donne la juste relation de la parole et de la vision, le prophète inférieur, serait lui, comparable à ce que nous disions récemment dans nos travaux, à propos des femmes psychanalystes quant à leurs difficultés de conceptualisation. Leur savoir inconscient, très vif et pertinent cliniquement, ne tient pas forcément compte du concept, c'est-à-dire du S1.

L'Autre n'est pas trompeur

Ce que je voudrais ici souligner, c'est que exception faite de Moïse, ce S2, ce savoir du prophète n'est pas le sien, et c'est par analogie que je l'ai utilisé, il est celui de l'Écriture, et malgré la pratique allégorique, l'Autre n'est jamais trompeur, son savoir demeure sans entame, et c'est très différent de la conception analytique qui considère qu'il n'y a aucun savoir écrit, ou pré-inscrit au lieu de l'Autre, puisqu'il se dégage dans l'ouverture d'une scansion, et c'est ce manque qui est important, puisque c'est de celà que dépendra l'efficacité de son dire.

Divination

Alors, évidemment, ce S2 du prophète que lui transmet l'allégorie, il a à s'en débrouiller et à le mettre en relation avec S1, et c'est cette faculté de parcourir ces prémisses, et de conclure en un très bref instant, qui représente sa faculté de divination nous dit Maïmonide.

Métaphores - Métonymies

De même, quand Maïmonide dit que le prophète doit comprendre ce qui a été dit par allégories, hyperboles, métaphores ou métonymies, il y a pour nous impossibilité de donner à ces métaphores ou métonymies du texte prophétique, les statuts de Symbolique et de Réel desquels elles relèvent ; elles n'ont pu être, me semble-t-il, employées que par analogie, car elles sont incluses dans l'allégorie qui relève de l'Imaginaire. De ce fait, l'accès au Réel qu'elles sont censées mettre en place pour les petits autres auxquels elles s'adressent, est à questionner, dans la mesure où il s'agit là d'un imaginaire du Réel, d'un imaginaire du trou, qui a tout de même eu toute son efficacité, puisque c'est cela qui a soudé le petit peuple.

De la structure

Une autre question s'impose à nous. Le prophète sait-il qu'il est prophète ?

Maïmonide nous donne l'exemple de Samuel qui, lorsque Dieu l'appela dans un moment d'inspiration, croyait que c'était le prêtre Elie. Mais il explique que ce qui lui produisait cet effet, de croire que c'était Elie, c'est qu'il ne savait pas alors que la parole de Dieu s'adressait aux prophètes sous cette forme : Samuel n'avait pas prophétisé auparavant, et il ne savait pas que ce fût là la forme de l'inspiration prophétique.

On voit ici que ce savoir du prophète est inscrit dans la structure de son discours, à son insue. Seul l'après-coup de la révélation lui indique son état, et c'est cette performance qui fait le prophète.

Avant de conclure, j'évoquerai à présent, les facultés de hardiesse, de courage et de direction des hommes qui conditionnent l'état prophétique.

La hardiesse

Maïmonide met en avant la hardiesse. Il écrit : " elle est parmi les facultés de l'âme ce que l'expulsive est parmi les facultés physiques ", c'est-à-dire que le prophète a la faculté de repousser ce qui lui paraît nuisible. Mais, plus loin, il ajoute : " il faut qu'on possède dès sa formation primitive une certaine prédisposition de complexion... dès le plus jeune âge, on reconnaît si cette faculté est forte ou faible chez eux ".

Qui reconnaît, comment et dans quel but ?

Est-ce que cela voudrait dire que certains enfants étaient co-optés dès leur jeune âge ?

Quels étaient les critères de reconnaissance ?

Pour quelles raisons, Maïmonide parle-t-il de complexion, et non de discours, puisqu'il s'agit de l'âme ?

Est-ce que cela voudrait dire, par ailleurs, que l'organisation pulsionnelle, physiologique ou organique étaient déterminantes pour ses capacités futures ?

Ce que nous savons, c'est que l'organicité, comme le pulsionnel, chez tout un chacun, sont soumis à l'ordre du signifiant phallique. C'est ce qui organise le chaïne verbale d'un sujet, - alors évidemment, peut-être la virtualité prophétique était-elle inscrite chez un jeune enfant. Mais que serait un tel sujet, un tel discours ?

Nous avons vu que ni le savoir, ni la cause, ni la vérité, ni l'objet n'étaient les siens, que c'étaient ceux de Dieu, que le manque au lieu de l'Autre, manquait, c'est vraiment un sujet a-subjectif, et ça pose une foule de questions sur la transmission.

Transmission

Fallait-il en effet, des sujets a-subjectifs pour que le savoir de la Loi se transmette ? C'est toutefois problématique de dire cela dans la mesure où Maïmonide propose une transformation possible aux disciples avertis. Ce qui m'est apparu, c'est que plus le degré du prophète était élevé, moins il existait en tant que Sujet.

Ou bien, faut-il penser que la réalisation du symbolique de l'imaginaire, donc quelque chose d'une jouissance mystique et féminine, donnait à certains d'entre eux, une capacité de transmission ?

Par ailleurs, depuis la chute du Temple, l'instrument de la prophétie a cessé de raisonner : les juifs n'étaient plus ceux qui maintenaient la révélation en acte du prophète. Faut-il penser qu'une autre subjectivité, plus sociale et politique, que religieuse, se mettait en place ?

Toujours est-il que leurs paroles sont toujours porteuses d'une vérité éthique, celle des Lois de la parole, et le grand mérite de Maïmonide, aura sûrement été d'avoir transmis par écrit, une méthode d'entame de la lettre dont les critères de scientificité ont marqué l'aboutissement de l'usage symbolique de la religion, tout en renouvelant celui de la tradition orale.

Le refoulement collectif du peuple a ainsi été préservé, et la place du Père, maintenue, et c'est aussi bien la marque de notre propre refoulement comme il était celui de Freud et de ses disciples. Lacan, avec la fonction du nom du père, a introduit un déplacement fondamental, car c'est effectivement tout à fait différent de parler du père comme fonction logique ou du père comme idéal.

Le courage

Quant au courage, il était une nécessité sociale et politique pour ces prophètes souvent persécutés, isolés, retranchés, qui étaient par leur dire à double face, exposés à la non-compréhension de la foule, mais aussi des rois. Comme je l'ai dit, ils ne pouvaient tenir compte des particularités, mais de l'harmonie conventionnelle de la société juive. Ce sont eux qui ont redonné à la Loi cette " fonction qui est de gouverner cette pratique politique de l'allégorie, pour la soumettre à une finalité réelle ".

Telles étaient leurs performances qui étaient la face extérieure de leurs paroles, qui ne changeaient en rien la face intérieure, qui restait de la compétence de la Tradition.

Conclusion

Ce que je crois, pour conclure, c'est que la réalisation du symbolique de l'imaginaire que reflète la doctrine prophétique de Maïmonide, me paraît introduire une voie mystique, plutôt que scientifique comme certains de ses lecteurs l'affirment, et à ce titre, le nouage Réel-Symbolique-Imaginaire - Symptôme ne tient que par analogie, avec ces conséquences que le lien Réel et Symbolique reste fragile. Il me semble par ailleurs, que c'est l'usage du Symbolique maintenu par les Traditionnels qui serait porteur de la science dont le sujet est totalement forclos.

La raison Maïmonidienne n'a fait que répéter tout en le maîtrisant, et l'éclairant, le symptôme lié à l'Écriture et au Père. Elle lui a permis essentiellement de faire valoir la " communauté de signification des formes, la communauté de jouissance au service du Père, et la communauté du champ perceptif qui liaient le peuple juif ", et qui étaient tout simplement nécessaire à sa survie.

Il en est tout autrement pour les analysants qui sont aussi des croyants qui souffrent de leur croyance à cette grammaire première qui est celle de leur fantasme. Ils ont également à l'épeler dans le transfert au sujet supposé savoir, afin d'y trouver une raison qui soit la leur et dont la lettre, la lettre a est la cause : un autre discours en est l'effet, avec ses coordonnées de savoir et de vérité. Le psychanalyste le représente, dont la compétence, désormais devrait être celle de ses performances.

Notes
Bibliographie