Enfant autiste apaisé
Auteur : Paule Cacciali 29/06/1992
Cette réflexion s'origine de ma pratique quotidienne auprès d'un enfant que j'ai en charge au titre d'infirmière psychiatrique dans un hôpital de jour.
Cet enfant de douze ans aujourd'hui est arrivé au centre à l'âge de neuf ans et demi. Il avait déjà été hospitalisé dans un établissement analogue à partir de quatre ans et demi.
Présentation du cas
Le diagnostic à l'entrée posé, non sans humour, par le psychologue est celui de : " Enfant autiste apaisé ". " T'est dit ! ", Teddy, c'est ainsi que je l'appellerai, parle pourtant, mais sous une forme pronominale inversée ; son langage est souvent écholalique. Il pose des questions, toujours les mêmes, les réponses apportées ne l'intéressent pas...
Par ailleurs, il écoute beaucoup de cassettes et sa demande au centre, dans les premiers moments, est d'en écouter sans cesse. Il possède un répertoire impressionnant de chansons à texte des années soixante à nos jours, cela va de Brassens, Brel à Cabrel, Bruel, chansons qu'il connaît par coeur et dont il se sert pour s'introduire dans les conversations des adultes et ce dans un à propos parfois déroutant.
Au cours des entretiens mensuels avec les parents de Teddy, j'ai appris que c'est la mère qui est une fervente auditrice des chansons à texte, ce qui fait parfois dire à Teddy " ma mère m'enregistre sur une cassette vierge " ! C'est sa mère en effet qui lui prépare des copies de ses propres cassettes.
Leurs relations, qu'elle relate, tournent autour des soins corporels, des accompagnements de l'enfant et des échanges concernant l'audiovisuel. C'est une femme peu bavarde, selon ses propres termes. Elle détourne manifestement le regard à la moindre suggestion.
Du point de vue de l'anamnèse, Teddy s'est développé normalement jusqu'à l'âge de six mois, date d'une courte séparation d'avec les parents. Apparaîtront par la suite ses premières frayeurs nocturnes.
A partir de ce moment ou à peu près, Teddy va se désintéresser des visages au profit des objets. La maman nous le décrira comme un enfant gentil mais pas très tonique.
Il ne marchera qu'à l'âge de dix-huit mois. Il a deux ans lors de la naissance de sa soeur, il ne parle toujours pas. Il va faire, nous disent les parents, comme si sa soeur n'existait pas, mais va aller la voir en cachette. De même il s'intéressera de façon plus importante à son père. De ce jour, le père maternera son fils. Dans les entretiens, il lui arrive de répondre à la place de sa femme à propos de son fils, d'autre part, il répare les cassettes et objets audio-visuels que Teddy casse.
La cassette : objet, signifiant, symptôme
Au début de son hospitalisation, il y a une phrase qui revient souvent dans les propos de Teddy : " Teddy a cassé la cassette, la cassette de Francis Cabrel, papa l'a réparée, laisse cette cassette Teddy ! " C'est un propos en réponse à la conventionnelle question : " Comment vas-tu ? "
Ce que je retiens de ces premiers moments d'observation, c'est que tout son vocabulaire tourne autour de ce mot " cassette " dans les assonnances ça, cassé, cassette, quatre, sept. C'est ainsi que ma collègue et moi fûmes l'objet d'un intérêt particulier pour lui, elle par son prénom Catherine et moi pour mon nom de femme Cacciali.
Cet enfant va insister auprès de moi dans nos jeux et dans une adresse qui intéresse plus mon nom que ma personne. Je signifierai alors à Teddy que j'entends dans ce qu'il me dit toutes ces analogies avec le mot " cassette " et je lui proposerai de venir m'en parler plutôt que d'en écouter, et ce quotidiennement.
Cet enfant qui dit " tu " pour " je " et duplique les propos entendus est à ce point précis dans la duplication que l'on pourrait parler de " spécularité sonore ".
Après un travail que j'appellerai une tentative de " sevrage " de l'objet cassette, Teddy me demandera un matin à écouter une cassette qui n'existe pas, il m'emmènera une boîte de cassette vide et j'accepterai d'aller écouter cette cassette-là ! Il dessinera alors des cassettes qu'il me demandera de découper... et plus particulièrement l'endroit des têtes de lecture.
Ces cassettes-là me penser à un masque avec deux trous à la place des yeux... Je le lui dirai ainsi.
Peu de temps après, il m'offrira une " vraie " cassette où sur la première face est enregistrée un concert donné par Francis Cabrel et sur l'autre face le Te Deum ; le tout sur une cassette TDK. T et D sont les initiales de ses noms et prénoms, quant au K, est-ce le K de K7, Teddy signe ses dessins T D, un K où il manquerait une jambe ? Teddy ne sait pas lire mais connaît les lettres de l'alphabet qu'il associe aux prénoms ou noms des gens qu'il connaît : " D comme Dominique ! C'est un jeu qu'il affectionne particulièrement.
En tout cas, cette cassette offerte, dont le titre de la première chanson était : " Je l'aime à mourir ", a été définitivement perdue pour lui, il lui arrive encore de me rappeler ce cadeau sans me le réclamer.
Les dessins de Teddy tournent autour des voitures ou des cassettes dont le trait commun s'avère être un rectangle avec deux ronds. C'est une chose que l'on m'a fait remarquer en contrôle que cette sorte de logo, de marque, d'empreinte signifiante...
La cassette de fait, semble réunir deux objets qui ont trait à l'importance dans le visage humain, pour le tout petit, de la voix et du regard, c'est une question qui se pose pour cet enfant, tant l'objet cassette est chez lui important.
Le signifiant G et jet
La première fois que j'entends parler de la soeur de Teddy, et par lui, nous sommes à la piscine de médecine physique où nous allons nous baigner chaque semaine. Teddy participe à cette activité. Ce jour-là, je branche le jet de massage dont le débit important crée des vagues à la surface de l'eau. Teddy a peur et me dit : " Ne branche pas le jet, Paula, j'ai peur ! " J'arrêterai et Teddy va s'amuser tout le temps de la séance me disant : " Ne branche pas le jet Paula, le G de Géraldine ! " Géraldine c'est le prénom de sa soeur. Nous nous sommes beaucoup amusés autour de ce G ou jet. Cette année-là (la première), Teddy demandera à ne plus dormir dans la même chambre que sa soeur, ce qu'il obtiendra.
La petite soeur va apparaître dans nos entretiens puisqu'il y a " bébé Teddy ", une poupée de chiffons, et " Mammy Thé " (prénom de la grand-mère paternelle et de la soeur de la mère), ours en peluche que Teddy met en scène de la façon suivante : Mammy Thé fait manger le bébé Géraldine et lui donne des grands coups de poing pour l'obliger à avaler puis la jette dans un coin.
Enfin, il y a cet épisode où Teddy va sortir de son apathie. Un jour de consultation au centre, les parents amènent, sans nous le demander, la soeur de Teddy. C'est la première fois qu'elle vient au centre. Teddy va faire un scandale, refusant qu'elle assiste à cet entretien. Nous la ferons sortir et son père occupera le siège où elle était installée en attendant l'entretien. Géraldine va être " prise en charge " pendant l'entretien par un autre enfant dont je suis également référente. Tedddy ira alors trouver mes collègues leur disant : " il ne faut pas que F joue avec Géraldine, Il est en danger ". Sa soeur aura pris le temps ce jour-là de déclarer à mes collègues qu'à la maison, il suffit de donner une cassette à son frère et on est tranquille pendant des heures.
La question du transfert
Je peux dire avoir été menée dans ce travail par la question de ce transfert sur mon nom. C'est ainsi que j'ai écarté le plus possible ce qui n'avait pas trait à l'insistance de certains signifiants où de ce que j'ai appelé un énoncé symptomatique : " Teddy a cassé la cassette, la cassette de Francis Cabrel, papa l'a réparée, laisse cette cassette Teddy. "
Dans une évolution plutôt favorable de cet enfant qui emploie aujourd'hui le " je " et parle beaucoup plus dans une adresse aux autres en les regardant (ce qu'il ne faisait jamais au début de son hospitalisation), et bien que ce soit tout nouveau, balbutiant, dans cette évolution, Teddy s'intéresse depuis quelques mois à la question de ce que çà peut être un garçon, ceci dans un double mouvement d'intérêt pour les grands par rapport aux petits et les garçons par rapport aux filles.
De fait, cet intérêt tout nouveau ne s'est réellement éveillé que depuis que je lui ai dit à propos de mes absences du jeudi (je ne suis jamais là le jeudi) : " que le jeudi, j'allais parler à un Monsieur de lui, afin qu'il m'aide à le guérir plus vite ". Teddy ne voulait admettre mes absences du " Je dis " et le " Monsieur " m'avait suggéré de lui dire cela.
Cet intérêt pour les garçons s'est avéré s'inaugurer par un intérêt subit pour les bébés. C'est ainsi que Teddy me dira se souvenir de sa soeur quand elle était bébé : " Elle criait ".
Il connaît enfin les affres de la rivalité fraternelle où, semble-t-il, il ne peut que difficilement céder quelque chose à sa soeur.
Quelques questions
J'émettrais l'hypothèse à propos de cet enfant que ce qui a fait défaut ou s'est avéré insuffisant est bien de l'ordre d'une imago maternelle mais que la soeur, bien qu'intruse, est venue constituer une imago chez cet enfant car, semble-t-il, de cette naissance date l'intérêt de Teddy, le tout premier intérêt pour le visage humain.
Cette soeur, nous l'avons vu, va exister comme signe, lettre, personnage indifférencié de lui.
Pourrait-on dire, à partir de ce que j'ai développé plus haut concernant l'apparition de la soeur dans les propos de Teddy, qu'ils marquent une réactivation de l'intrusion narcissique que cette co-naissance a pu représenter pour lui, non pas dans la rivalité mais dans le fait que ce soit elle, la soeur, qui soit venue marquer un investissement phallique de la mère et c'est le " jet de Géraldine " qui marque cette intentionalité imaginaire de la mère, Teddy en tout cas la lui prête. C'est une question...
La cassette semblant d'" imago maternelle ", la cassette, cet objet, me semble-t-il, est passé à un statut de signifiant dans le transfert, c'est-à-dire référé à un patronyme mais aussi au " monsieur ". Cela a peut-être permis à cet enfant de ne pas en rester à une suggestion spéculaire, car s'il a pu se constituer l'ébauche d'un regard, d'un premier regard, à la naissance de sa soeur, il semblerait que dans cette toute nouvelle rivalité avec elle et il dit " ma soeur ", il évolue dans la reconnaissance d'un autre. Il s'est d'ailleurs mis à dessiner des personnages, à se représenter parfaitement et en mouvement.
Sa mère, qu'il a dessinée à ses côtés, a un rond en guise de visage avec deux minuscules trous à l'endroit du nez. Le corps est représenté mais sans mains ni pieds et inerte...
