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Auteur : Jeanne Wiltord 15/10/1992
"Les nègres qui reviennent de France sont insolents par la familiarité qu'ils ont contractée avec les Blancs, et y ont acquis des connaissances dont ils peuvent faire un très mauvais usage... Le mieux serait qu'ils n'eussent jamais été ou qu'ils ne retournent plus dans les colonies."
Réponse des administrateurs de la Martinique au Ministre des Colonies - Janvier 1754
Archives Nationales des Colonies F 390
Je me propose de travailler avec vous, ce soir, certaines questions concernant la transmission de la psychanalyse dans une société née de l'esclavage, la société martiniquaise.
Les ruptures, scissions, exclusions intervenues dès le début de sa création dans le champ de la psychanalyse indiquent qu'il s'agit là d'une question qui n'a jamais cessé d'être actuelle pour chacun de ceux dont la pratique est concernée par la découverte freudienne de l'inconscient.
Les psychanalystes qui travaillent à la Martinique avec le souci de ne pas émousser le tranchant de la psychanalyse, avec le souci de ne pas réduire leur pratique, sous prétexte de fidélité, à la mise en application de concepts, de théories devenues formules prêtes à réciter, ont à mener pour leur part, de façon urgente, un travail de réflexion.
L'urgence et la nécessité de ce travail n'impliquent pas la précipitation. " Le tragique de ce pays, disait R. Suvélor, c'est que leur histoire courte [elle n'a guère plus de trois siècles] ne laisse pas de temps au temps ; entendons par là que les problèmes n'ont pas encore été résolus [au reste exacerbés par l'espace étroit], que d'autres problèmes se posent, souvent suscités par le Centre, lequel mène sa propre vie, à son propre rythme, sans se soucier du rythme de la périphérie. "1
Il est temps pour nous de commencer à prendre notre temps ; non pour donner dès maintenant des réponses, mais pour poser nos questions. Les poser selon une perspective qui dégage des axes permettant d'ordonner notre réflexion. Il s'agit d'abord de distinguer ce qui se présente dans une inextricable confusion, il s'agit de penser, alors même que la pensée est ici, dit-on, " pensée Krazée "...
" Iles Terres silencieuses
Iles tronquées "2
Pourquoi la transmission de la psychanalyse poserait-elle des questions si cruciales à la Martinique.
Les Martiniquais ne sont-ils pas Français ? " A part entière, 100 pour 100 ", est-il parfois nécessaire de souligner. Depuis à peine un demi-siècle, doit-on ajouter.
Ce qui redouble, me semble-t-il, la complexité des questions posées par la transmission de la psychanalyse, c'est qu'à la Martinique, celle-ci s'inscrit dans un champ culturel issu d'une violence coloniale.
Comme l'a souligné A. Carlos Rocha au colloque franco-brésilien organisé à Paris en 1989, par l'Association freudienne, dans les sociétés colonisées à l'époque moderne, la psychanalyse a été importée comme savoir constitué. C'est-à-dire qu'elle n'est pas venue prendre place à un moment donné comme production interne, dans le mouvement des idées et des pratiques à l'oeuvre dans ces sociétés.
Nous savons que l'un des masques que peut prendre la résistance à l'inconscient dans ces sociétés est de présenter la psychanalyse comme l'un des instruments d'aliénation du colonialisme. Mais peut-on toujours écarter, au titre d'une résistance, cet argument alors que l'une des conséquences de ce passage obligé par l'importation de savoirs constitués auxquels sont contraints les sociétés post-coloniales, est d'opérer une disjonction, une séparation entre théorie et pratique. La théorie ne s'élabore pas, d'abord, au vif d'une pratique chaque fois singulière, inscrite dans une réalité, mais vient se plaquer sur la réalité nouvelle. Le risque dès lors est une véritable inflation de la demande de théorie et d'enseignement pour tenter de contenir l'angoisse que ne cesse de faire surgir une pratique rendue de plus en plus énigmatique par une théorie qui, parce qu'elle est plaquée, ne peut permettre l'élaboration des questions qui en surgissent. Cette inflation de la demande d'enseignement, quête d'un savoir qui dirait tout, se fait au détriment de l'expérience de la cure psychanalytique et du questionnement du désir auquel elle introduit.
Comme le dit Piera Aulagnier3, il s'agit de " tenter de récupérer le savoir psychanalytique, sans faire les frais de l'expérience psychanalytique " ; récupérer le savoir psychanalytique pour conforter les positions imaginaires de maîtrise.
L'enseignement de la psychanalyse intervient dès lors comme une initiation c'est-à-dire comme acquisition de connaissances qui recèleraient un " agalma " dont le brillant fascinant maintient rivé à un assujetissement transférentiel.
A ces remarques générales à propos de l'importation de la psychanalyse comme savoir constitué dans les sociétés post-coloniales modernes, il y a à ajouter dans le cas de la Martinique, Guadeloupe, Guyane, départements français d'Amérique, qu'il s'agit de sociétés nées au 17e siècle de la traite esclavagiste et structurées par les relations des maîtres, Békés, originaires de France et des esclaves originaires d'Afrique dans le cadre de l'économie de plantation.
Je veux souligner ce soir que, dès 1635, ces sociétés ne cesseront pas d'être travaillées par une question identitaire dont la logique binaire oppose à l'idéal des descendants des esclaves " être comme "la hantise des Békés " ne pas se confondre".
Le Code Noir, cadre juridique donné par le pouvoir royal en 1685 aux relations maîtres/esclaves, n'imposera guère de limites réelles à la toute puissance des békés, et pendant le 18e siècle, règlements et édits royaux vont institutionnaliser un système social ségrégatif fondé sur la couleur de la peau, où les alliances vont se limiter à une endogamie monochrome. En effet, si les hommes blancs peuvent disposer sexuellement de toutes les femmes, ces relations sexuelles n'aboutissent qu'exceptionnellement à l'établissement d'alliances entre békés et non- békés.
Pour les esclaves et leurs descendants, les rituels et religions sont interdits, les noms africains supprimés, le port des patronymes des blancs est interdit, les noms prénoms attribués par les maîtres ne sont pas transmissibles avant l'affranchissement (celui-ci, d'abord individuel, sera généralisé en 1848, date de l'abolition de l'esclavage où un Etat-Civil sera alors établi pour les affranchis).
La couleur de la peau4, élément visible du réel du corps, va devenir un fondement du repérage social, de l'inscription dans une filiation, et des stratégies matrimoniales. Il sera, il est encore actuellement le support d'un processus de différenciation de nuances souvent mal perceptibles pour un oeil étranger, mais que le vocabulaire courant continue de nommer : " noir ", " noir-bleu ", " noir-rouge ", " brun ", " brun-clair ", " chabin(e) alazaza ", " chabin(e) doré(e) ", etc.
Être noir(e), c'est être " nwè Kon Kaka Kochon "5. Tous les mots nommant le métissage et faisant entendre l'éclaircissement de la couleur de la peau, la moindre nuance de blanchiment, occupent une place privilégiée dans l'expression du désir. Un proverbe dit : " Milat pa lè sonjé Ku négress sé maman yo. "6 Souci obsédant d'oublier, de " tourner le dos à la chaîne, à l'ignorance, à la crasse qui sont noires "7.
Pour échapper à cette malédiction de la couleur de la peau qui renvoie de façon inéluctable à l'asservissement, l'instruction sera le lieu d'un investissement passionné et de luttes opiniâtres pendant les 18e et 19e siècles.
L'enseignement va occuper pour les descendants d'esclaves une fonction essentielle dont les conséquences constituent un champ de réflexion et de questionnement non encore explorés par la psychanalyse et qui me paraît pouvoir porter un éclairage sur certaines difficultés du rapport des antillais à la lecture.
Ces difficultés sont repérables dans l'ensemble de la société où, par exempl,e le taux d'échec au cours de l'apprentissage de la lecture est de l'ordre de 30 %. Mais il est aussi sensible, pour ce qui concerne plus particulièrement la psychanalyse, dans les groupes de travail où il s'agit de lire des textes psychanalytiques, groupes qui fonctionnent pourtant depuis plus d'une dizaine d'années. Difficultés à se mettre à lire, lecture " collée ", soumise au texte, paraphrases, comme si les traces écrites faisaient butée, confrontaient à une énigme dont la lecture n'arrive pas à faire surgir un sens.
Le GAREFP fait appel, depuis sa création en 1975, à des psychanalystes français venant de l'Hexagone pour enseigner la psychanalyse. Demande d'enseignement adressée à ceux (les Français) qui, historiquement, sont marqués comme détenteurs du savoir.
Si le nombre de ceux qui viennent écouter ces intervenants augmente régulièrement, il se rétrécit de façon remarquable quand il s'agit, en l'absence de ces intervenants, de se mettre au travail de lecture.
J.-P. Winter, psychanalyste à Paris, qui, depuis à peu près 10 ans, participe ainsi à un séminaire annuel à la Martinique, disait l'an dernier : " Je m'étonne que vous lisiez si peu. Si vous vous intéressez à la psychanalyse, lisez. " Y a-t-il à s'étonner ? N'y a-t-il pas plutôt à entendre là un symptôme qu'aucune injonction ne saurait bien sûr faire céder ?
Mon propos est de dégager quelques questions qui peuvent nous aider à penser le rapport à la lecture à la Martinique.
Comment s'est inscrite la pratique de la lecture dans le champ culturel martiniquais où, pour les descendants d'esclaves, l'apprentisage de la lecture ne s'est généralisé qu'à partir du 19e siècle, et par l'intermédiaire de l'enseignement scolaire ? Quelles relations se sont, de ce fait, instaurées entre lecteurs et texte écrit ? Dans quelle trame signifiante s'est trouvée prise la lecture ? C'est avec une telle trame signifiante que chacun en fonction de son histoire singulière, aura à faire.
Dans la société de plantation qui s'est structurée au cours du 17e siècle avec pour fondements, la culture de la canne à sucre, la traite esclavagiste et le commerce triangulaire, il y a peu de place pour les choses de l'esprit et pour une vie intellectuelle.
L'instruction y est au début rudimentaire pour tous : " Les belles lettres aussi bien que la procédure ne conviennent pas dans les colonies où il ne faut ni philosophes, ni orateurs, mais des habitants uniquement appliqués aux soins et à la culture de leur terre et il suffit, pourvu qu'ils en soient bien instruits, des principes de la religion. "8
Mais, en ce qui concerne les esclaves, la volonté affirmée des autorités coloniales est de leur interdire totalement l'accès à la lecture et à l'écriture. " L'instruction est capable de donner aux nègres ici une ouverture qui peut les conduire à d'autres connaissances, à une espèce de raisonnement. La sûreté des Blancs, moins nombreux, entourés sur les habitations par ces gens-là, livrés à eux, exige qu'on les tienne dans la plus forte ignorance. "9
Les maîtres vont se soumettre volontiers à l'obligation qui leur est faite en 1685 par le Code Noir (art. 2) de faire baptiser et instruire leurs esclaves dans la religion catholique, apostolique et romaine, quand ils comprendront qu'un catéchisme " adapté ", une religion de la soumission seront des pivots essentiels du maintien de l'ordre esclavagiste : " Ce qu'on tâchait de leur mettre dans l'esprit, c'est qu'il fallait supporter leur condition, que Dieu le voulait ainsi, que c'était pour eux un moyen de gagner le ciel. "10
Il faut rappeler ici que la religion catholique véhicule une interprétation raciale de la malédiction biblique de Cham, qui fait de ce fils maudit par son père l'ancêtre des Noirs, lignée inférieure destinée à l'asservissement.
La classe des gens de couleurs libres, ancêtres de la bourgeoisie mulâtre, sera un important facteur de déstabilisation de ce système ségrégatif d'enseignement, également ébranlé par les luttes engagées en France pour la laïcisation de l'école. Mais même après l'abolition de l'esclavage en 1848, la généralisation de l'enseignement aux non-blancs rencontrera l'opposition forcenée des maîtres (békés) soutenus par l'Administration locale.
Le fondement de ce combat des descendants des esclaves pour l'accès à l'instruction est une idéologie égalitaire qui va aboutir au vote en 1946 de la loi sur la départementalisation et l'assimilation.
" Et tout d'un coup vous voici, peuple de la "Créolie", assis de plein droit à la vieille table de la famille française, pouvant écouter sans rougir cette histoire plusieurs fois centenaire qui dans la bouche d'un Michelet ou d'un Lavisse commence ainsi "Nos ancêtres les Gaulois". "11
Le paradoxe dans lequel vont se trouver pris les descendants d'esclaves est que l'acquisition de la liberté ne peut se faire qu'au prix de l'assimilation. L'étymologie du mot assimilé est ici éloquente : lat. assimulare = feindre en imitant. Ils (les descendants d'esclaves) se trouvent ainsi embarqués sans avoir guère eu le choix, dans la quête infinie d'une image où ils espèrent trouver les assises que ne peuvent plus leur donner les repères symboliques que la colonisation et la traite esclavagistes ont rendus trop précaires.
Il ne s'agit pas d'une histoire individuelle, des générations de Martiniquais, de Guyanais, de Guadeloupéens sont concernés par les effets d'une telle modalité d'approche de la langue française (langue du savoir) et d'un tel accès à l'écrit. La langue parlée, le créole, n'étant pas la langue de l'écrit, n'est pas la langue de l'instruction.
Dans l'entretien qui préface La Biguine de l'Oncle Ben's 12, biographie du musicien martiniquais E. Léardée (l'un des premiers animateurs en 1930 du fameux Bal Nègre de la rue Blomet à Paris), Gaston Monnerville, Guyanais, avocat, ancien président du Sénat parle de "... l'effort continu accompli de nuit comme de jour par tous ceux qui nous ont précédés et qui, sortant de l'esclavage, n'étant pas instruits, ont compris - l'expression date de cette époque-là - que l'instruction était la seconde libération. J'ai été formé comme cela, vous m'entendez, et pas moi seul, nous avons tous été formés comme cela ! D'ailleurs, si je vous en parle à l'occasion du livre de Léardée, c'est pour bien vous montrer que c'était vraiment un effort continu généralisé, qu'on nous avait inculqué à tous ! Voilà l'idée : les autres avaient la terre, l'argent. Nous, nous avons pensé que l'Homme, vraiment devait être d'abord un monsieur instruit, éduqué dans le sens civique du terme. A l'école primaire, dans les années 1905, nos instituteurs nous apprenaient que la première des choses c'est le civisme, c'est-à-dire la solidarité, l'effort commun, à la fois pour les êtres qui vivaient à côté de nous, nos contemporains et pour la société à laquelle nous appartenions.
Et tout naturellement, cette formation s'achevait par le civisme républicain, le civisme français. Sinon pourquoi à la Martinique, en Guyane, en Guadeloupe, verrait-on dans les rues les noms de Louis Blanc, de Victor Schoelcher, de François Arago, de L. Gambetta et de tant d'autres ? "
Dans l'accès des Martiniquais, descendants d'esclaves, à la langue française, il paraît nécessaire de souligner certains points.
L'importance du rapport à la langue française écrite, transmise par l'enseignement scolaire et le rôle des mères dans l'accès à l'instruction par la scolarisation.
Le rôle actif, la position d'autorité, des mères antillaises dans l'accès de leurs enfants à l'instruction a été au centre de plusieurs romans et en particulier du beau roman de Joseph Zobel La Rue Case-Nègres.
On peut se demander (les séminaires de Charles Melman nous apportent sur ce point des outils de réflexion qui me paraissent nécessaires) ce qu'une mère sacrifie quand elle dit à ses enfants : " Mwen pa lé ou palé Kréyol "12, leur interdisant par cette injonction la langue parlée avec ses propres parents et qu'elle-même parle à ses enfants. Comment se fait alors la transmission de cette opération symbolique nécessaire que la psychanalyse nomme castration ? Y a-t-il effet de refoulement ? Y a-t-il effet de rejet, c'est-à-dire de mise hors symbolique de cette langue ? Sans doute certaines transformations syntaxiques (les " créolismes "), certaines difficultés d'apprentissage de la lecture, certaines particularités de la position subjective au cours d'une énonciation pourraient nous éclairer là-dessus.
Le lieu nommé par J. Lacan Autre, lieu trésor de tous les signifiants, qu'une mère va occuper pour un enfant, dans ses premiers échanges langagiers, continuera dans une société colonisée à être incarné, personnifié, habité. De celui qui incarne ce lieu (le maître), il s'agira de tout attendre. Ce sont les mots privilégiés par lui qui pourront dire comment être aimable, quelle image il y a à présenter pour ne pas cesser de lui plaire. La demande adressée à cet autre mis en position d'Autre, c'est qu'il garantisse notre être à travers les signes qu'il pourra nous manifester de son amour.
L'autre point que je souhaite évoquer est l'importance de l'enseignement scolaire dans le rapport à la langue française écrite.
Une remarque préalable : la part d'enseignement, nécessaire dans la transmission de la psychanalyse, rencontre une difficulté majeure dont Piera Aulagnier a rendu compte de façon remarquable, il s'agit en effet, de transmettre " un modèle méthodologique permettant d'analyser en quoi une démarche visant le savoir, risque de manquer son but et ce qui peut, autant que faire se peut, la préserver de la faillite... Ce modèle méthodologique subordonne tout savoir sur l'énoncé à une interrogation sur l'énonçant, ce qui implique qu'on accepte que la connaissance de soi est une éternelle remise en question. "14
Je me demande si l'enseignement de la psychanalyse à la Martinique ne bute pas de façon insistante sur cette difficulté majeure. Il semble en effet que, dans la situation actuelle, cet enseignement a pour fonction essentielle de fournir des connaissances, " un plus " de connaissances.
Ceux qui tentent actuellement de soutenir à la Martinique le tranchant de la césure opérée par Freud avec la découverte de l'inconscient sont les héritiers d'une tradition culturelle d'oralité où l'écrit a été introduit récemment dans le contexte d'enseignement scolaire que j'ai décrit.
La langue habituellement parlée par eux, la langue française, n'est pas, pour la majorité d'entre eux, la langue que leurs parents ont parlée avec leurs propres parents (langue créole). Elle est souvent marquée par un souci de " bien parler ", de respect pointilleux - c'est la langue parlée dans les psychothérapies ou dans les cures -, c'est aussi celle que parlent les psychanalystes venant assurer un enseignement à la Martinique.
Par ailleurs, l'acquisition scolaire des connaissances renforce le fantasme que l'accumulation pourrait permettre de tout savoir, d'atteindre un savoir parfait, idéal, sans aucun manque. Il y a là une position radicalement différente de celle où se trouve un enfant quand une langue lui est transmise par sa mère (ou par celle qui lui en tient lieu).
Ce qu'une mère transmet en effet à son enfant en lui parlant, c'est le rapport inconscient qu'elle entretient avec son propre désir, les signifiants que celui-ci privilégie, les limites où il s'inscrit. Un enfant va ainsi, à son insu, rencontrer les limites de l'interdit que la castration impose au désir inconscient de sa mère. C'est à partir de cette rencontre inconsciente qu'il pourra structurer sa vie psychique et affective, c'est-à-dire ne pas rester assujetti au désir de celle-ci.
Quand la transmission scolaire organise une relation, le non-savoir n'y est pas intégré dans la dimension d'un interdit structurant, mais est perçu comme une faute réparable grâce à la possibilité d'en savoir plus. Ce mode de transmission confronte un sujet aux exigences du surmoi dont la psychanalyse nous permet de repérer la férocité et les conséquences ravageantes.
Contrairement à l'expression orale où peuvent se faire entendre les manques, les erreurs, les hésitations, les lapsus, tout ce par quoi l'inconscient du locuteur échappe au code et se fait entendre, l'écrit confronte le lecteur à la dimension du savoir absolu. Cette dimension de savoir absolu peut, dans certaines conditions, devenir persécutante.
Oraliser l'écrit n'est-il pas alors une nécessité pour faire cesser une relation persécutante de l'écrit ? Nécessité que le texte devienne parole, que la parole contenue dans l'écrit soit rendue audible au lecteur (devenu dès lors auditeur) pour que puissent se faire entendre à lui les signifiants jusque-là pétrifiés dans un silence énigmatique.
Nous voici conduits à interroger la position de celui qui lit silencieusement, la position de celui qui doit écouter sa propre lecture à voix haute (c'est-à-dire qui, donnant sa voix au texte pour l'écouter, est à la fois le lecteur et l'auditeur) et la position de celui qui a besoin d'écouter quelqu'un d'autre lire un texte (passant alors par la médiation de la présence d'un autre qui donne voix au texte écrit pour que celui-ci prenne sens).
Ces différentes positions, non équivalentes, méritent d'être interrogée,s en particulier quand la nécessaire présence d'un autre pour oraliser l'écrit ne suscite pas à la longue la mise à la lecture de celui qui l'écoute, quand elle ne l'introduit pas à un mouvement d'élaboration intellectuelle mais le maintient assujetti dans une position d'auditeur-récitant.
La relation au psychanalyste enseignant s'éclairerait sans doute de ce qui fonde la fonction du conteur dans les sociétés antillaises. Conteurs de veillées funéraires, toujours des hommes, qui, reliant les vivants et les morts, occupent le lieu d'où s'origine l'énonciation. En ce lieu qu'il occupe, " ça parle ", même si les mots échappent bien souvent au Code.
Il me reste une question à propos des Antillais qui sont psychanalystes. Tous, à ma connaissance, ont été en analyse ailleurs qu'à la Martinique. A-t-il été nécessaire de partir ? Un déplacement réel a-t-il été nécessaire pour que soit possible l'accès à l'autre scène, celle de l'inconscient ? " Là-bas ", en l'autre bord, quelque chose de l'imaginaire peut chuter. Cela a pu se faire par exemple à travers la découverte que le " gendarme à cheval " blanc pouvait aussi être " gendarme ti bâton "15 ou " gade kaka " comme seuls les Noirs l'étaient à une époque à la Martinique.
En 1974, quand le voilier Les Bons Enfants arrive à Fort-de-France, avec des psychanalystes suisses, la société martiniquaise est bouleversée par de graves conflits sociaux liés aux derniers soubresauts de l'industrie sucrière moribonde. Les affrontements se durcissent sur la question du statut politique (départementalisation et assimilation renforçée ou autonomie, voire indépendance).
C'est dans ce climat de luttes sociales et politiques que des psychologues, orthophonistes, psychomotriciens, pour la plupart Martiniquais récemment diplômés, vivent leur première expérience réelle de travail dans les GAPP (Groupe d'aide psychopédagogique) des écoles primaires ou dans le premier IME (Institut médico-éducatif) qui vient d'ouvrir à Fort-de-France. Confrontés à une inadéquation entre les connaissances acquises au cours de leurs études et les questions qu'ils rencontrent dans leur travail, ils vont constituer un groupe de réflexion sur l'échec des apprentissages scolaires et sur le réétalonnage des tests psychologiques qu'ils ont à faire passer aux enfants antillais. Aucun d'entre eux n'a de formation psychanalytique. Cette absence de formation psychanalytique prend sens dans une grille de lecture où la psychanalyse est située comme un élément du savoir colonialiste et, comme telle, récusée dans sa capacité à rendre compte des questions spécifiques qui se manifestent dans le champ culturel antillais.
Réponse en miroir au discours largement véhiculé par les sciences humaines et sociales et qui présente la famille antillaise comme une famille " sans père " et donc pathogène. L'idéal prôné étant la structure familiale nucléaire occidentale.
Dans le désarroi où se trouvent ceux qui se désignent comme " travailleurs sociaux ", il s'agit de se donner les outils permettant d'éclairer l'opacité angoissante des symptômes. Le recours à la psychanalyse les met en situation de rupture radicale par rapport à ceux qui assimilent la psychanalyse à un savoir colonialiste, aliénant les Antillais. Le recours a-t-il été facilité, comme certains le disent, par le fait qu'en France, des Antillais, militants, soutenant un rapport à la psychanalyse leur offrent ainsi un support identificatoire ? On peut se demander quelle part d'imaginaire organise alors cette possible identification et si ce recours à la psychanalyse permet d'éclairer les questions qui surgissent ou au contraire vise à les maîtriser en leur substituant des certitudes ?
Le mode de réponse que fourniront ces psychanalystes suisses à leurs questions aura des effets qui n'ont peut-être pas cessé de se faire sentir. Ils proposent dès l'abord le savoir des livres : lectures de textes de Freud soutenues par leurs propres commentaires écrits.
Le groupe antillais de recherche et de formation psychanalytique (le GAREPP) est créé l'année suivante et propose une formation théorique et clinique (cure et groupes de psychodrames).
Après leur départ en 1979, des psychanalystes français de l'Hexagone vont continuer à venir assurer un enseignement de la psychanalyse à la Martinique.
Après dix années d'enseignement de la psychanalyse à la Martinique, une question ne cesse de se poser dans toute son acuité, celle des effets de cet enseignement.
S'agit-il d'être maintenus dans une position de soumission aux textes de ceux que nous reconnaissons comme maîtres ? En quelque sorte être de bons élèves, de bons enfants demandant à un Autre d'être présent pour transmettre le vrai savoir dont il serait dépositaire ?
S'agit-il au contraire " d'en passer par " ces écrits, par leurs élaborations, outils dont nous pouvons disposer en leur absence et qui nous donnent accès à notre propre capacité d'élaborer l'opacité du réel ?
Pour que cela soit possible, il faut aussi que les psychanalystes venant à la Martinique acceptent d'enseigner du point où ils peuvent se risquer à ne pas savoir.
Notes
1.R. Suvélor, " Les exclus de la Raison " Communication, Séminaire GAREFP, déc. 1988, Martinique.
2. A. Césaire, Et les chiens se taisaient, Œuvres complètes, Ed. Désormeaux.
3. " Comment peut-on ne pas être persan ? " in L'Inconscient N° 8, 1969, Paris.
4. Pour une analyse de cette question cf
D. Sauphanor-Laouchez," Attribution des noms de personne à la Martinique ", Thèse, Sorbonne 1984.
J. Wiltord, " Un nom de couleur ", in Trimestre psychanalytique n°1, Le Patronyme, Bibliothèque de Paris, 1992.
5. " Noir comme la merde de porc ".
6. " Les mulâtres cherchent à oublier que leurs mères sont des négresses ".
7. Salvat Etchart, Le monde tel qu'il est.
8. Lettre de Louis XIV aux Jésuites, citées par E. Hayot in Les gens de couleur libres du Fort-Royal, Ed. Société française d'Histoire d'Outre-Mer, Paris, 1971, p. 95.
9. Lettre de Fénelon, Gouverneur de la Martinique au Ministre des Colonies le 11 avril 1764.
10. L'esclavage aux Antilles françaises jusqu'en 1789, L. Peytraud, Ed. Désormeaux, Paris 1973.
11. Journal Le Policier, 1947.
12. La Biguine de l'Oncle Bens, E. Léardée raconté par J.P. Reunier et Br Léardée, Ed. Caribéennes.
13. Je ne veux pas que tu parles créole.
14. P. Aulagnier, " Comment ne pas être persan ", L'Inconscient n° 8, Paris 1969.
15. Policier réglant la circulation des véhicules.
