Du désir de l'analyste au désir de Freud
Auteur : Catherine Muller-Pasi 22/10/1992
Quelques remarques en passant...
Tout d'abord, je tiens à vous dire combien je suis sensible au fait que dans le cadre de ces journées dûment préparées par votre association, une place soit faite à l'invité de la dernière heure, au hasard de la rencontre. C'est une attitude sympathique qui me touche.
Je ne suis pas venue ici développer ce que cette procédure de la passe met en jeu des avancées théoriques de la doctrine lacanienne, vous le ferez certainement. Je ne vous parlerai pas non plus de ce que la passe existe pour l'avoir rencontrée. Ce n'est pas l'objet de mon apparition inopinée.
Je vais me livrer plutôt à un exercice que m'a inspiré cette invitation en vous communiquant quelques associations d'idées qui me sont venues de mon expérience au jury de la passe pendant trois ans aux Cartels Constituants de l'Analyse Freudienne fondés en 1983.
Il me faut prendre quelques instants nécessaires, pour situer en son lieu et dans le temps, le cadre même de cette expérience.
En 1983, il s'agissait pour nous, deux ans après la mort de Lacan, de mettre en place un jury sans sa voix, en tant qu'elle supportait sa parole, mais aussi bien sa voix dans le vote et le poids particulier qu'elle avait.
Sans sa voix, mais aussi, sans son école, puisqu'elle avait été dissoute, ce qui rendait caduque une nomination au titre d'analyste de cette école.
Reprendre la passe impliquait donc pour nous, d'interroger ce qui la fondait dans les conditions nouvelles de sa mise en jeu institutionnelle et pour cela, écouter chaque passe sans préjuger de ce que nous désirions entendre. Ecouter d'oreille égale pour se donner des chances de vaincre l'ostracisme militant ou l'idolâtrie doctrinale qui n'aboutit jamais qu'à trouver ce qu'on y a préalablement mis.
C'est dans ces conditions que je me suis trouvée désorientée dans mes présupposés et dans mes attentes prise de surprise. Vous savez que la surprise est au centre du dispositif freudien qui veut que les formations de l'inconscient se manifestent là où on ne les attend pas.
Surprise donc à cette place de jury et de façon inoubliable, tout particulièrement, lors de la première passe entendue, où le sort m'avait désignée pour être le rapporteur, élément nouveau que nous avons apporté au dispositif. Il est celui qui écoute les passeurs et les délibérations du jury sans y participer, pour le restituer au coordonnant de la passe, extérieur, lui, au jury.
La surprise est venue de l'effet saisissant, à la limite du supportable, provoqué par le constat du peu de chose qu'il restait d'une longue analyse mais aussi bien des déterminants de la vie d'un sujet occupé à s'y débattre.
J'ai supposé que c'était un effet de ce type que Lacan avait cherché en proposant que le témoignage ne vienne pas directement du passant mais passe au crible de deux passeurs, laissant ainsi libre le jeu des condensations et des déplacements, des équivoques et des lacunes entre les témoignages.
Cet effet, je le qualifierai d'effet de réduction, pour rendre compte de ce qui vient là, d'une résolution d'analyse, pourrait-on dire, à sa plus simple expression soit : un trait ou la structure grammaticale de la phrase du fantasme, mais, au dernier terme, toujours, la figuration de la mort. Comme dans les tableaux des Vanités, en clair ou en anamorphoses. La mort dans son rapport essentiel avec le désir au centre de l'expérience humaine.
Réduction n'est pas synthèse. La réduction est rendue possible par l'analyse justement, elle en résulte. Ce que j'ai entendu de la formation nouvelle issue de cette réduction, porte la marque de l'opération qui a lié ensemble analysant et analyste, à leur insu, dans le cadre, défini et institué par Freud, de la névrose de transfert. Elle n'est bien sûr pas à confondre avec un reste inanalysé auquel le passant serait renvoyé mais bien à concevoir comme le point, dans l'économie d'un sujet, d'où il est prévisible qu'il se situera, pour entendre les demandes de cure et axer ses desseins théoriques, en somme pour constituer ce que j'appellerais son style. Il convient donc de la resituer dont l'acte originel qui la cause et toujours sujet à l'oubli, soit dans la dépendance au désir de Freud. Désir de Freud occulté dans les sociétés psychanalytiques jusqu'à ce que Lacan en souligne " le rôle ambigü et prévalent dans la transmission de l'analyse ".(1)
Lacan avait posé la question à la passe de ce qui pouvait se passer dans " la boule de quelqu'un pour s'autoriser d'être analyste ". (2) Il dit en avoir raté la réponse. Je vous propose une mise en perspective de cette question sous une autre formulation.
Comment s'opère pour un analyste le lien entre le désir d'analyste et le désir de Freud ?
Question inévitable et déductible de l'orientation de son enseignement qui consiste à avoir décapé l'acte analytique des différentes couches destinées à le combler.
En cernant la Chose dans l'oeuvre de Freud et en la dénommant la Chose Freudienne, Lacan a marqué, ce qui dans " Freudienne " ne saurait être pris comme prédicat mais bien en tant qu'il y a Freud dans la chose, que cette chose ne tient son existence que d'avoir par Freud été nommée. La reconnaissance de cette marque effacée, entraîne l'alliance avec le déterminisme psychique dans lequel Freud ne craint pas de dire qu'il a une foi inébranlable.
La supposition du savoir inconscient est supportée par son hypothèse de la contrainte comme mécanisme général du psychisme, contrainte qui pousse et ordonne la chaîne signifiante dans des articulations dont la logique, jusqu'alors, était restée en blanc.
Cet acte de foi, tout analyste dans la rencontre avec un analysant est amené, qu'il veuille en savoir quelque chose ou non, à le partager voire à le faire sien, dans ce qui est au fondement de son acte, à savoir le transfert.
C'est le désir de Freud qui soutient ce que j'ai appelé, " sa conception " du transfert, pour rappeler son effet originel dans la rencontre Breuer-Anna O, mais surtout pour souligner le poids des signifiants de Freud dont elle est porteuse.
C'est l'objet d'un travail que je mène depuis plusieurs années en prenant Freud à la lettre. Il serait trop long de le développer ici, il m'a amené à soutenir l'hypothèse que chaque analyste a une lecture singulière du transfert qui tient au statut conceptuel original de cet opérateur.
Il y a dans le transfert une conception explicite, sur laquelle les analystes peuvent s'entendre et une autre beaucoup plus intéressante, inédite, à construire pour chacun et qui constitue certainement la voie de transmission de la psychanalyse.
A partir de là, il est possible de suivre, par les associations de Lacan, le détour qu'il a dû opérer pour répondre au désir de Freud posé par lui comme une énigme. Détour qu'il fait par le non moins énigmatique désir de Socrate. C'est par un pont verbal ou encore par une idée incidente, qu'il a pu renouer avec le frayage freudien. En trouvant l'agalma et en concevant le Sujet Supposé Savoir, il retrouve Freud sur le chemin de la tradition hellénique et éclaire le transfert qui sans cela demeurait pour lui "dans son opacité".
Et c'est à partir de sa théorie du transfert qu'il met en place le dispositif de la passe pour la référer à l'expérience.
Entre les différentes conceptions du transfert, se produit l'effet d'une perte et la question, que devient l'analyste dans le parcours de la transvaluation de l'objet a, objet précieux de capture comme l'était l'agalma dans sa définition classique, avec sa signification double, d'objet précieux, destiné à la séparation, qui lorsqu'il fait retour, voue celui qui s'en est détaché à la ruine, c'est l'histoire de l'anneau de Polycrate à laquelle je vous renvoie. Cette histoire n'est pas sans rapport avec les formulations tragiques dans lesquelles Lacan scande le destin de l'analyste dans les textes relatifs à la passe.
C'est encore un point tout à fait décisif sur lequel il faudrait s'arrêter.
Voilà quelques remarques, à partir de la formation nouvelle, hors cure, que j'ai pu appréhender de la place que je vous ai indiquée au début de cet exposé et qui m'a amenée à mettre en perspective la question de la relation du désir de l'analyste au désir de Freud, pour chaque analyste.
Je terminerai sur l'ouverture de la passe dans le champ social.
La passe met le transfert en jeu, au sens strict du terme agôn dans sa dimension de compétition, d'enjeu et de risque. Risque de malentendu, d'incompatibilité de discours, voire de rupture.
En mettant en circulation le transfert, elle le fait passer du privé de la cure, au public, seul apte à en authentifier la dimension théorique qu'il est légitime d'en attendre.
L'attitude naturelle des groupes pour maintenir leur cohésion est la recherche d'un bien entendu consensuel.
Je dirais pour conclure : que peut faire de mieux une association analytique, sinon laisser ouverte la possibilité du malentendu ?
Notes
(1) Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Livre XI, p. 16.
