Théorie psychanalytique

 
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Document préparatoire pour une intervention clinique sur un cas de phobie des chiens chez une petite fille

Auteur : Marie-Christine Laznik 08/11/2011

Bibliographies Notes

Mourad est un petit garçon de deux ans et demi quand je le reçois. Il est un des trois enfants autistes dont je parle dans mon livre Vers la Parole. Une scène survenue six mois après le début du traitement me semble illustrer un cas de passion positive  pour un animal qui chez d'autres enfants peut susciter une phobie, comme chez la petite fille dont je parlerai à nos journées. Il va nous permettre de revoir ce que Freud en pensait. Voici la vignette clinique: 

 

Au retour des vacances, Mourad va instaurer un scénario qui me laissera longtemps très perplexe. Il prend la main de sa mère, sans la regarder, pour la mener au placard à jouets de mon bureau. Je leur rappelle à tous deux que Mourad doit adresser une demande à sa mère lorsqu’il veut quelque chose et je lui répète que cette main qu’il tient n’est pas lui. Contrairement à la séance précédente, Mourad se plie sans problème : Mama, dit-il, tout en la tirant vers le placard. Il prend alors une marionnette qui représente un animal poilu dont la grande bouche peut s’ouvrir et se fermer. C’est la première fois qu’il touche à une marionnette. Comme il me regarde, je m’approche. Il met alors la marionnette dans ma main et me dit :IMIM . La mère entend izim, qui veut dire lion  en kabyle.

Mourad me montre par des gestes et des bruits que, tandis que sa mère tente de le rejoindre à l’intérieur du placard, la marionnette doit faire une grosse voix et mordre ses mains et celles de sa mère réunies.

J’accepte d’exécuter le scénario. Quand la grosse bouche de la bête mord les deux mains en les séparant, il ne manifeste aucune angoisse. Au contraire, il est très content et me demande de recommencer. Puis, il sort du placard, vient prendre la bête dans sa main et l’embrasse tendrement. La mère est surprise : c’est la première fois dans la vie de Mourad qu’un baiser trouve une adresse ! Ce scénario qui me laissera longtemps étonnée se prolongera pendant quelques séances, avant de disparaître ensuite définitivement.

Quant à moi, j’ai l’impression pénible d’avoir été assignée à jouer le rôle d’un surmoi obscène. Dans les séances suivantes, j’accepterai pourtant de rejouer la scène à sa demande, Mourad m’en remerciera par un baiser retentissant, le premier de sa part à un être humain.. 

Tout cela n’avait donc rien de fortuit, mais constituait bien une tentative de mettre en scène la séparation. Plus exactement, le scénario représentait la représentation de cette coupure. Comme si le réel pour Mourad ne pouvait se réordonner, dans sa nouvelle configuration symbolique, que grâce à une mise en scène imaginaire - ce que je n’ai pu me formuler que plus tard. Sur le moment, j’avais à supporter l’obligation désagréable de jouer moi-même cette bouche mordante. Il y avait manifestement entre Mourad et moi un parfait malentendu - ce que Lacan dit être le cas ordinaire de l’interprétation créatrice entre deux sujets. Nous n’avions pas le même vécu de la scène. Si elle évoquait chez moi l’angoisse de castration, chez Mourad il n’en était rien - c’est ce qui m’a poussé à écouter ce dont il pouvait s’agir pour lui. Quel rôle venait jouer là cet animal mordant qui semblait effectuer une coupure entre le corps de sa mère et le sien?

A propos de la morsure, Freud affirme en 1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse, tant pour la peur que Hans manifeste à l’égard des chevaux, que pour la phobie des loups chez l’Homme-aux-loups, que l’animal phobique est toujours un substitut paternel 1.

La même année, dans La Question de l’analyse profane, il écrit : représentation déguisée du père » 2.

La cure de Mourad le confirme.

Après m’avoir demandé de rejouer la même scène, il l’appelle la marionnette , mot qu’il avait déjà prononcé en d’autres occasions, la mère avait alors prétendu que cela ne voulait rien dire. Ce jour-là, je demande à la mère si baba, ce n’était pas papa, comme l’indiquait mon dictionnaire de kabyle, mais elle récuse ce rapport spéculaire, en ajoutant :  - ce que je n’ai jamais pu corroborer. Cependant le mot Izim, que la mère avait pensé entendre dans le im im , et qui restera comme le nom de la marionnette pour Mourad, n’est pas un signifiant  anodin. D’autres termes signifient lion en kabyle. Izim  est celui qui se prête le mieux à la métaphore paternelle. C’est l’homme fort, face auxquels les autres hommes, les chiens, filent  doux,  c’est Le lion du troupeau, Le chef de famille. C’était donc comme si ce que la mère ne pouvait pas entendre de l’appel du fils à un père, revenait dans ce qu’elle projetait sur ce son entendu.

J’aurais pu recevoir tout ce matériel sans problèmes si j’avais pu le mettre au compte des avatars de l’angoisse de castration propre au complexe d’Œdipe. Mais le malaise que j’avais éprouvé face à l’absence complète d’angoisse chez Mourad continuait de me poser question. Et plus encore, sa jubilation devant la morsure accomplie par izim et l’amour sans ombrage qu’il exprimait à la marionnette et à son analyste qui jouait le rôle d’izim - amour qu’il n’avait jamais été capable d’exprimer à quiconque auparavant. Cette positivité me déroutait.

Freud a abordé la question de l’absence d’angoisse dans Totem et tabou, et plus précisément dans le chapitre intitulé “Le retour infantile du totémisme” 3.

Après avoir cité l’histoire d’Arpad, le petit garçon aux coqs, observé par Ferenczi, Freud mentionne le récit clinique fait par le Dr. Wulff, d’un enfant qui aimait tellement les chiens pouvant le mordre qu’il leur déclarait carrément son amour 4.

Freud est lui même assez embarrassé face à une telle absence d’angoisse mais il tient pour certain qu’il faut introduire le père à la place de l’animal totémique.

En partant de la notion lacanienne de métaphore paternelle, il me semble possible de proposer une hypothèse qui rende compte de cette question 5.

Le mécanisme métaphorique suppose que la figure paternelle de l’animal qui mord soit introduite dans un rapport de substitution. Encore faut-il savoir à quoi l’animal vient alors se substituer. A propos du petit Hans et de la morsure du cheval, Lacan affirme, dans son séminaire “la Relation d’objet”, que ce qui mord est du côté du phallus - il avance même le terme de phallus dentatus 6, pour l’opposer à la fameuse vagina dentata. Il met en parallèle la question de la dévoration maternelle et celle de la morsure paternelle. Si la première est, selon lui, une situation sans issue, la seconde en revanche paraît négociable car elle ne renvoie pas à l’engloutissement et elle laisse la place à l’imagination possible d’un meurtre du père, ou à son éviration 7.

Lacan reprend là à son compte les thèmes du mythe de Cronos.

Dans le cas de Mourad, on peut supposer que le scénario d’Izim, la grosse bête, constitue une possibilité de substitution métaphorique à un danger d’engloutissement par la mère. Nous pouvons penser qu’à l’époque où elle errait dans les rues sans même savoir qu’elle manquait de quelque chose, elle a vécu une expérience de vide, de trou, dans lequel l’enfant a pu se sentir engouffré avec elle. Ce qui me le donne à penser est un énoncé énigmatique de Mourad, proféré un an plus tard, à côté du même placard où avait eu lieu le scénario de la grosse bête :  La morsure d’Izim, le lion, serait alors comme une substitution métaphorique du trou. Je parle là du trou du réel, en tant que vide de toute représentation. L’enclos des dents, qui, comme le souligne Lacan, revient de façon si réitérée dans le récit d’Homère n’est pas seulement l’agent d’une morsure, il produit une coupure, délimite une structure de bord qui circonscrit le trou 8.

L’absence d’angoisse, ainsi que l’amour adressé à l’animal qui mord, indiquerait que le lion est une véritable trouvaille face au danger d’engloutissement maternel auquel il vient métaphoriquement se substituer. 

Le parallèle entre Mourad et Hans peut se prolonger car l’animal qui mord, substitut paternel, supplée une carence du père réel. Quelles que soient par ailleurs les différences, la morsure, chez l’un comme chez l’autre, s’articule à la question de la chute. Pour Hans, la chute se relie à son fantasme “d’être laissé en arrière, d’être laissé tomber” 9.

Selon Lacan, le fantasme de la morsure surgit quand l’amour de la mère vient à manquer, la réaction de l’enfant étant alors de mordre, de tomber et de se rouler par terre. Hans craint que le cheval ne tombe, il sent qu’on le laisse tomber car il n’y en a plus que pour sa sœur Anna. 

Toujours à propos du petit Hans, Lacan montre que la morsure et la chute constituent un élément signifiant  à deux faces : Il y a ambivalence, cette chute et cette morsure ne sont pas simplement craintes, elle sont aussi désirées  10.

Lacan souligne par ailleurs une dimension positive de la morsure : on n’a pas envie de mordre, de manger ce qui n’est que déchet ; imaginer qu’on puisse mordre son pénis en rétablit du même coup la valeur phallique pour Hans. Mourad, lui, n’est pas dans le registre de l’avoir mais dans celui de l’être ; de sorte que c’est lui tout entier qui se trouve phallicisé.

Notes

1   S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit.

2  S. Freud,La question de l’analyse profane, tr. fr. J. Altounian, A. et O. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, Paris, Gallimard, 1985, p.73. 

3 S. Freud, Totem et tabou. Quelques concordances entre la vie psychique des sauvages et celle des névrosés, tr. fr. M. Weber, Paris, Gallimard, 1993.

4 Op. cit., p.269-270.

5 Notion introduite par J. Lacan dans son séminaire inédit “Les formations de l’Inconscient” (1957-58) ; v. également J. Lacan, “D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose” (1955-56), in Ecrits, op. cit., p.557 et suiv.

6 J. Lacan,Le Séminaire, livre IV, La Relation d’objet,  Paris, Seuil, p. 340, 341.

7  Ibid., p 367.

8 Cf. J. Lacan, “L’Angoisse”, séminaire inédit, leçon du 15 mai 1963.

9  J. Lacan, La Relation d’objet , op. cit., p. 348 et 359.

10 Ibid.p. 359.


Ce texte est extrait du livre de Marie-Christine Laznik: "Vers la parole, trois enfants autistes en psychanalyse", éditions Denoël, Paris, 1995, réédition 2003

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