Dix ans déjà...
Auteur : Michel Allègre 25/04/1992
"Un peu là et beaucoup ailleurs",
Olivier Larronde, Rien voilà l'ordre
"w/a wayward careless backward glance",
Jim Morisson, The New Creatures
A premier dit, l'anniversaire renvoie au silence, celui de la marge, le blanc hors-texte. Silence de la pulsion. Dans l'inter-dit, le texte sans parole, en deçà de la métaphore qui le boucle, le nouant à la parlotte, de fait. Mais aussi texte libre. Liber. L'impublié, l'impoubliable. N'avoir rien... à dire, plus rien à dire, y découvrir l'agitation d'une pré-parole précipitée, celle qui viendrait bruisser dans l'hommage de la monstration, d'une tenue en regard d'un Savoir qui, en l'Autre, trouverait sa raison, sa consistance. En attente d'une parole... peut-être. Sans doute cette référence d'adoption d'un espace où la lumière vient suspendre la durée, parmi les fantômes un peu secs des pins maritimes, les rivages disloqués de l'hiver sans horizon autre que le vent, et les surprises de la grève où le regard découvre l'infinité des formes abstraites abandonnées par le hasard. Sans doute tout autant une pratique qui glisse de toute façon vers un champ d'exercice où la psychanalyse proprement dite fait figure de luxueux appareil d'exploration, dans un site rendu aux ruines des périphéries du Kapital, non sans paradoxes heureux, il est vrai. A ne point savoir ou presque ce que la psychanalyse énonce, voire à la confondre au sein d'un savoir paranormal, bouddhiste ou divinatoire. S'y articule le désir de la place autrement que selon une saga universitaire qui en peaufine les aspérités. Exercice où le balisage redondant analyste-analysant, maître-élève trouve des résonnances nouvelles, car si l'AE s'intitule dans l'ex-istence d'au moins un AME, ce pourrait bien n'être que d'aucun, sauf à répondre autrement qu'en bafouille de la passe supposée du psychotique, quitte à renvoyer les tentatives d'explication freudiennes à l'horizon du voyage en Sicile et questionner ce qui pourrait être alors une réversibilité de la métaphore paternelle.
Demeure le questionné aux lèvres insomniaques.
A l'amour du censeur pourrait répondre une plaisanterie qui voudrait reprendre un " dix ans, çà suffit ! ", tous les dix ans dissoudre, surtout si en ce point se pose et la question de la passe, et la question de l'immobilier. S'installer dans ses meubles, comment ceci peut-il être d'un même mouvement avec cette passe du réel ? Le réel passe dans l'im-meuble ? A moins d'y lire en termes klossowskiens l'Hôtel de Passe. Sans doute est-il question d'une marge inattentive à des enjeux de survie, dès lors qu'aucune attente n'y serait sur le plan simplement professionnel. Pouvons-nous risquer ce qui nous semble, à savoir que l'Institution ne garantit rien du tout sauf à se re-fonder par exemple sur l'indication adressée par Lacan aux Italiens ? Sauf à supposer que la passe est im-passe de structure, à savoir guère plus que les bornes annoncées par Freud lui-même.
Est-ce alors si surprenant que cette référence insistante de l'enseignement de Lacan, la topologique, ne puisse donner lieu qu'à une explicitation textuelle et non pas à ce qu'elle suppose, à savoir un instrument opératoire qui permette de sortir de certains effets littéraires qui, même sur le plan de l'écriture, apparaissent comme légèrement dépassés ? La topologie n'est-elle alors qu'une décoration qui n'ouvre sur aucune formulation clinique prospective ? Quel accueil critique a ainsi pu recevoir l'ouvrage de Vappereau Essaim ou Étoffes dans nos rangs ? N'est-ce point y lire aussi les glissements fondateurs depuis la lettre freudienne, glissements dont attestent d'autres marges (Allouch ou Derrida).
Dès lors l'ouvrage de Calligaris, Pour une clinique différentielle des psychoses, mérite-t-il rien de mieux qu'une note critique circonstancielle ? Est-ce qu'il n'ouvre pas à s'interroger sur toute une série d'articulations plus que problématiques ? Parfois la lecture se perd d'un fragment à l'autre, certes distanciés, et pourtant.
" Cet aspect tragi-comique qui me fait craindre que le problème de la passe ne soit, comme on l'a dit plaisamment qu'un tour de passe-passe! Il n'en reste pas moins qu'il pointe là quelque chose d'essentiel, sorte de garde-fou, avec cette arrière-pensée, entre autres : un fou peut-il être psychanalyste ? Actuellement rien ne nous en préserve. Et je ne pense pas que de simples mesures démocratiques nous garantissent d'un tel danger. " Jean Oury, 25 janvier 1969.
" Si un sujet psychotique peut faire l'expérience de cette destitution, il peut alors terminer son analyse, ce qui a pour conséquence qu'un sujet psychotique peut parfaitement devenir psychanalyste. Cette conséquence est immédiate : à partir du moment où il peut être analysé, il peut évidemment être analyste. " Contardo Calligaris, Pour une clinique différentielle des psychoses.
Alors, la référence erre et la lecture de Donner le temps, de Jacques Derrida, pourrait-elle servir de viatique à un questionnement dont nous n'excluons point la naïveté de n'en point saisir la portée (historiquement close ?). Prendre le texte en somme à l'envers de sa confection, Heidegger et la question, Mémoires d'aveugles, Circonfession. Y entendre le même décentrement du concept redondant. Etre si peu religieux.
" La pensée de cet oubli radical comme pensée du don devrait s'accorder avec une certaine expérience de la trace comme cendre. " et, plus loin " Le problème du don tient à sa nature d'avance excessive, a priori exagérée. " Jacques Derrida, Donner le temps, 1, " La fausse monnaie ".
Mais ne suis-je pas déjà en train de faire sourire les doctes supposables en ce domaine, comme il me sembla noter sur la pourtant redoutable question des formes de l'imaginaire ? Mais la structure de l'imaginaire est-elle si bien explicitée qu'elle pourrait répondre clairement d'un seuil du dévoilement de la chose ? L'oeuvre (ergon comme icône du signifiant) doit-elle s'entendre comme effet inessentiel d'une texnh tout aussi superfétatoire ou au contraire porte-t-elle sa question au rang de l'authenticité, ce qui fait violence à la clôture ? Immédiateté de la re-présentation ?
Poussons d'un cran, celui des références canoniques, et parlons d'un ami qui actualise, pour son compte, le corpus supposé freudien. Ainsi, est-il exclu de faire référence à Peter Handke, Lent retour, pour prolonger ce que d'autres ont pu user du texte de Marguerite Duras ? Est-il si étrange de supposer utile le maniement des concepts de la mécanique quantique dès lors qu'on s'intéresse à la théorie du signifiant ? ou encore de tenir compte de la conceptualisation en physique théorique de la transition de phase, dès lors qu'une énergétique freudienne suppose une géométrie autre qu'une simple cristallisation " topologique ", d'allure fort aristotélicienne...
Quelle parole alors adresser et à qui ? Correspondance close, s'entend, plus de saison !
" Dans commentaire, répétait-il, il y a les mots taire, se taire, faire taire qu'impose la citation ", Edmond Jabès, El, ou le dernier livre.
A mesurer sur ces dix ans justement, l'effet d'une tentative d'enseignement, à savoir, sur beaucoup, un effet de mise au travail surtout pas psychanalytique, ne peut-on se demander si l'affaire ne devrait pas en rester là d'être inopportune à produire quelques " horribles travailleurs " dès lors qu'elle semble profiter, de par son ouverture à quiconque (!), soit au sommeil dogmatique, soit à l'hypnose du Savoir des Grands Anciens.
Un enseignement sans client, ni disciple, absolument.
Notes
"Rectangles de peau fine, ô pages d'immortalité, nous avions cru pouvoir écrire dans le roc et n'aurons qu'un instant intrigué l'abîme", Edmond Jabès, El, ou le dernier livre.
