Théorie psychanalytique

 
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Discussion avec Conrad Stein à propos du transfert

Auteur : Collectif 23/04/1993

Bibliographies Notes

Cette discussion est la suite de l'exposé de Conrad Stein sur "La question du maître...", paru dans le Trimestre psychanalytique n°2, 1993

R. Chemama - Je vais vous poser quelques questions. C'est vrai que pour nous qui travaillons dans un secteur un peu différent et avec toujours des concepts que nous manions à notre façon, nous n'avons peut-être pas les moyens de repérer les points les plus vifs. Enfin, pour ma part je veux dire que je suis particulièrement intéressé par ce que vous avez développé à la fin c'est-à-dire que j'aurais envie de prendre les choses à partir de ces cas où ce psychanalyste d'élection est le psychanalyste lui-même, cas que vous rapportez également à cette dimension du "secteur réservé du transfert" pour reprendre le titre d'un article de votre livre " La mort d'Œdipe ". En lisant l'article et en vous entendant ce soir, je trouvais que vous avez désigné un problème effectif. Puisque l'analyste dans certains cas est réellement un maître, comment l'analysant, pourrait-il en venir à penser que c'est lui qui en fait un maître ? Autrement dit comment pourrait-il véritablement analyser cette dimension, effectivement elle nous intéresse ce soir puisque nous sommes dans des journées sur le maître et au fond sur les limites des disciples. Il est effectif que si l'analyse destitue au bout du terme l'analyste, si le fait que quelqu'un passe à l'analyste, suppose qu'il y ait destitution du maître du moins tel que nous serons amenés à le définir dans les jours qui viennent, il faut bien pour que cette destitution puisse avoir lieu qu'il puisse analyser cette place de l'analyste comme maître en n'étant pas arrêté par ceci que cet analyste est précisément, réellement un maître c'est-à-dire il a effectivement un savoir, une autorité etc. Alors ça m'intéresse dans les questions que ça pose quant à l'analyse du transfert puisque ce que vous dites, peut-être pas ce soir mais me semble-t-il dans ce que vous écrivez, c'est que dans des cas de ce type, l'analysant ne peut pas analyser ce qu'il produit à ce moment-là comme l'effet d'une fausse liaison. Au fond, si véritablement dans le transfert s'établissent de fausses liaisons, si pour qu'il y ait analyse il faut que d'une certaine manière apparaisse cette dimension de fausses liaisons, cette dimension ne pourrait pas apparaître sur cette question précise de la maîtrise puisque là ce n'est pas une fausse liaison qui amènerait à le poser comme maître mais une réelle reconnaissance de sa place. Alors, si vous voulez ça me paraît tout à fait concevable. Ceci dit pour lancer un peu la discussion et pour essayer de commencer à mesurer les différentes appréciations je me demande si précisément un certains nombres d'élaboration qui nous viennent de Lacan n'ont pas eu comme effet de nous aider à situer autrement peut-être cette difficulté. Je vais dire la chose suivante : Est-ce que par exemple ce que vous faites valoir ne suppose pas que l'analyse ne peut jamais concerner dans le registre du transfert que quelque chose de purement fantasmatique quelque chose qui a une valeur uniquement imaginaire. Enfin ce que j'essaie de vous dire c'est qu'il me semble que dans l'approche lacanienne nous avons eu tendance à, comment dire, peut-être précisément pour distinguer les différentes modalités du transfert ou les différentes façons dont elles s'ordonnent à nous servir d'au moins trois registres auxquels d'une certaine manière vous faites allusion en disant qu'il peut arriver qu'un maître soit réellement un maître mais la question que nous poserions alors enfin la question que je pose, d'autres ne la poseraient pas comme ça ici, mais la question que je pose c'est : Est-ce que nous devons considérer que le fait de désigner une instance comme réelle définit quelque chose qui exclut la possibilité de toute analyse ou est-ce que l'analyse ne doit pas être pensée comme ce qui s'élabore dans le nouage de différentes instances, imaginaire certes puisqu'il y a une dimension imaginaire du transfert sur l'analyste, mais aussi symbolique en tant que un certain nombre de coordonnées de discours définissent ce qui se passe dans l'espace de la séance mais aussi peut être réel et en ce sens je me demande si on ne gagnerait pas à reprendre ce que vous avez dit non pas comme prescrivant d'introduire un partage entre ce qui serait analysable et ce qui ne serait pas analysable mais comme la nécessité de penser l'analyse comme devant fonctionner dans ces différents registres ou en prenant en compte ces différents registres. Je ne sais pas si je me fais entendre en vous disant cela mais voilà la première question que j'ai envie de poser.

Conrad Stein - Je crois que je peux très bien vous répondre. Evidemment, j'ai consacré le plus de temps à ce qui était nouveau pour moi parce que quand on fait une conférence on n'aime pas tellement se répéter. Ce que j'avais à dire sur le secteur réservé du transfert, je l'avais déjà écrit. J'ai donc beaucoup insisté sur la question du psychanalyste d'élection, dans sa forme la plus pernicieuse. S'agissant de l'élection résultant d'un transfert latéral sur le même - puisque telle est l'éventualité qui a retenu votre attention -, on peut noter en premier lieu que pour être tenu pour un maître, il n'est pas nécessaire que le psychanalyste jouisse réellement de quelque notoriété. D'ailleurs un patient peut être porté à penser que son psychanalyste exerce réellement les pouvoirs que son état est supposé lui conférer, ce qui, à la limite, suffirait déjà pour que se constitue un secteur réservé du transfert. Or je n'ai jamais dit que ce qui se trouvait ainsi réservé était nécessairement de l'ordre du non analysable, bien au contraire. Peut-être ai-je été mal compris en soutenant que la constitution d'un secteur réservé du transfert était inéluctable, ce qui pourtant ne veut pas dire non analysable. Dans l'exemple un peu latéral que je vous ai donné, j'ai bien précisé que si les choses ont mal tourné, c'était de ma faute. J'ai raté l'occasion d'amener le patient à comprendre que, somme toute, il faisait en sorte de me destituer, dans la mesure où il imaginait, non pas que j'étais tenu pour être compétent, mais que j'exerçais les pouvoirs d'un spécialiste compétent.

Revenons plutôt à la question du maître, telle que vous l'avez soulevée, c'est-à-dire au cas où le psychanalyste est réellement un maître et où ses patients sont de ceux qui veulent, à leur tour, devenir psychanalystes. Parmi ces derniers, nombreux sont ceux qui lui demanderont : " Est-ce que je peux prendre un patient ? " ou " Puis-je commencer un contrôle ? " C'est qu'ils croient que, dans la situation analytique, leur psychanalyste exerce les pouvoirs du maître. Mais peu importe, en définitive, qu'il soit réellement un maître. Comme le dit si bien Octave Mannoni, dans son article sur l'amour de transfert, en analyse, comme au théâtre, rien n'est réel, la situation analytique est de nature telle que rien ne peut s'y passer de réel. Pour conduire son patient, autant que faire se peut, à lever le secteur réservé de son transfert - c'est-à-dire à reconnaître son transfert comme tel -, pour le conduire à mettre fin au transfert latéral sur le même, il est évidemment nécessaire que le psychanalyste ne se méprenne pas sur la nature de son pouvoir, qu'il sache que sa maîtrise s'exerce, non dans le réel, mais uniquement dans l'imaginaire. (Elle s'exerce dans le réel seulement dans la mesure où il est l'ordonnateur des conditions qui permettent au processus analytique de s'instaurer et de se maintenir.)

Vous ai-je répondu ?

R. Chemama - Euh!... Oui (rires)

C. Stein - Non ?

R. Chemama - Si, si, sûrement. Je veux dire...

C. Stein - Non, quand vous dites oui ou non...

R. Chemama - Je n'ai pas posé non plus la question exactement que je voulais. Ce n'est pas très grave. De toutes façons ce que vous dites évoque d'autres aspects. Par exemple, je crois, ce qui est sensible dans beaucoup de choses que vous écrivez c'est aussi que ces questions se posent pas de la même façon quelque soit le cadre où ça se pose et je crois que vous êtes sensible au fait que dans une société où en général il est plutôt conçu qu'il y a des instances, des commissions qui s'occupent de donner des autorisations et que peut-être l'analyste fait partie de ces commissions etc. ça ne fonctionne pas exactement de la même façon et que c'est plus particulièrement difficile de faire sentir une, comment dirai-je, une différence entre l'analyste pris dans cette fonction sociale d'institution et l'analyste comme étant interpellé dans le transfert. Je crois quand même qu'il y a aussi cette dimension-là.

C. Stein - Vous savez, la pesée de l'institution ne dépend que de la position de l'analyste, de la manière dont il l'investit. Une des patientes, par exemple, qui à cette époque avait attiré mon attention en me demandant si elle pouvait prendre un patient, était dans la mouvance de l'école freudienne et n'appartenait à aucune institution. Mon appartenance à une association déterminée n'était donc pas en cause.

R. Chemama - Bon, maintenant encore autre chose à moins que Charles Melman veuille parler. Il y aurait beaucoup d'autre chose à dire sur la question du rapport de Lacan au savoir qu'il transmettait, qu'il transmettait pas peut-être aura-t-on l'occasion d'en parler mais juste une question. Alors, vous semblez dire que l'analyste dans ces cas là peut faire en sorte que les choses soient plus analysables.

C. Stein - C'est-à-dire reviennent sur le terrain des fausses liaisons

R. Chemama - Voilà mais vous avez présenté comme effectivement, me semble-t-il absolument inanalysable le cas où l'analyste d'élection est un autre. Je me demande si là-aussi ces distinctions que j'essayais de faire symbolique, réel et imaginaire, on peut prendre aussi par exemple idéal du moi, etc. si à ce moment une distinction ne permettrait pas de penser une intervention possible de l'analyste y compris mis dans cette place là. Je veux dire l'analyste avec qui ont lieu effectivement les séances. Je veux dire qu'on peut imaginer que l'analyste d'élection soit analyste idéalisé mais après tout l'idéal est certes exaltant mais aussi inhibant et ça peut se faire entendre... Par ailleurs d'une certaine façon c'est bien en tant qu'à un certain moment il doit apparaître comme n'ayant fait que soutenir la place d'un vide que l'analyste aussi se constitue.Vous avez vu le séminaire sur le transfert ou relu récemment ce séminaire et tout ce qu'on pourrait dire c'est qu'est-ce que posent comme question ces cures où d'une manière en quelque sorte prématurée l'analyste avec qui on a des séances est destitué. Mais est-ce qu'on a quand même des moyens soit chez Lacan ou soit dans notre expérience ou notre réflexion, de penser la façon dont les choses se passent pour envisager qu'un travail ait quand même lieu ?

C. Stein - Vous abordez là une question que je n'ai fait qu'évoquer en passant, une question très difficile. J'ai noté que le psychanalyste, celui qui donne les séances, n'est jamais au fait de la situation, et puis je me suis ravisé en pensant à Hélène Deutsch. Mais comme elle racontait tout à Freud et que Freud lui racontait tout, son cas est un peu particulier. A part ce cas historique, je n'ai parlé que de cas que je connaissais personnellement, quoique ce soit ni au titre de ma présence dans le fauteuil, ni au titre de ma présence sur le divan, qui, pour n'être plus effective, n'en reste pas moins toujours actuelle. C'est une chose flatteuse et fort agréable que d'être en position de psychanalyste d'élection, tant que tout se passe bien. Mais lorsque survient le dépit, on a affaire à un ami qui se retourne contre vous d'une manière parfois féroce au moment où on s'y attendait le moins. Ainsi se manifeste la continuation de la névrose de transfert et de l'idéalisation de celui qui ne saurait accomplir le désir. Alors de deux choses l'une. Ou bien vous avez raison, mais dans ce cas, on n'en a pas connaissance de l'extérieur, on ne peut pas en parler. Ou bien vous n'avez pas raison. Il se trouve que je sais qui était le psychanalyste de B. et je vous ai dit qu'il était fort honorablement connu et digne de confiance. Mais à cela il faut ajouter que, concernant l'ambivalence de ses sentiments à l'égard de son alter ego, Pierre, il était dans un état de méconnaissance qui lui interdisait de reconnaître en ce dernier le psychanalyste d'élection de B. Je suis absolument sûr qu'il ne s'est rendu compte de rien. Le psychanalyste voit que son patient manifeste beaucoup d'intérêt pour un tel de ses collègues, et cela s'arrête là. Quant à l'ami polygraphe qui a publié de nombreux ouvrages autobiographiques où tous ses rapports imaginaires avec moi sont étalés en long et en large, je suis l'un des rares à savoir avec qui il avait effectivement eu des séances, parce que je l'ai connu peu après qu'il soit arrivé à Paris pour faire son analyse didactique. C'est rétroactivement qu'il est apparu qu'il avait conféré une place vide à son psychanalyste car il n'est pas assuré qu'il m'avait déjà fermement élu pendant le temps de sa cure. Dans ces conditions, je ne vois pas ce qui aurait pu permettre à son psychanalyste de prévoir ce qui allait se passer. Non, je crois vraiment que ce sont des situations de demande de non analyse et souvent, peut-être, de demande en réponse à une offre de non analyse. Encore une fois, vous soulevez une question très difficile, je ne veux pas trancher, mais je crois quand même que vous êtes trop optimiste en cette matière.

H. Cesbron-Lavau - J'avais envie de partir d'une expression que vous avez rapportée d'une patiente vis à vis de son analyste qui était de le placer hors du commun, de placer son analyste hors du commun, et pour l'entendre on pourrait l'écrire " comme un ", pour l'entendre sur le versant par exemple du comme autre et à partir de là de cette place du comme autre de ce qui est paradoxal et que vous avez bien montré c'est que le transfert ça ne se transfère pas et ça c'est quelque chose que je dirais qui est tout à fait différent, propre au champ de l'analyse puisque partout autour ne serait-ce dans l'économie par exemple, c'est qu'on nous apprend que le transfert cela peut se transférer, c'est transitif tandis que là il y a quelque chose de paradoxal et que peut-être c'est quelque chose qui se résout dans le travail de l'analyste.

C. Stein - Je ne vous ai pas très bien suivi au début de votre intervention

H. Cesbron-Lavau - Oui, c'est-à-dire que le hors du commun je voulais l'entendre puisqu'il est question du maître, des disciples. Je voulais l'entendre qu'est-ce qui est hors du comme-un ? non peut-être cela pourrait s'entendre le comme autre ?

C. Stein - " Hors du commun " ? ... Oui, j'ai dit qu'on ne pouvait pas tenir le psychanalyste d'élection pour responsable mais qu'on ne pouvait pas non plus dire qu'il n'y était pour rien. Il n'y est pas pour rien parce qu'il faut qu'il ait une personnalité assez hors du commun pour exercer une fascination qui produit l'effet d'une offre. Mettons, plus modestement, que, pour qu'il soit élu, il faut que quelque trait de sa personnalité s'y prête, fût-il des plus subtils.

H. Cesbron-Lavau - C'est une question que je trouve embarrassante

C. Stein - Pourquoi ou en quoi ?

H. Cesbron-Lavau - C'est-à-dire à prendre les choses sur le versant du comme autre qui est le versant vers lequel je crois, par lequel il peut y avoir une résolution du transfert, eh bien il semble que ça n'a pas la même sonorité que le hors du comme un, c'est ce que j'essaye de dire.

C. Stein - Peut-être votre formulation est-elle meilleure, je vous l'accorde. Voilà.

C. Melman - Je trouve très précieux l'éclairage que C. Stein veut bien nous apporter à partir de ce qui est donc sa place, son élaboration à lui et cela ne peut manquer d'éclairer notre propre démarche. Je me permettrais de souligner que le sujet qu'il aborde est effectivement très important et sûrement difficile. Je pourrais à titre d'anecdote s'il le fallait, rappeler, raconter ceci, c'est que comme Lacan a connu un certain nombre de déplacements dans ses lieux de séminaires, son passage de l'un à l'autre suscitait parmi l'auditoire des vocations pour l'analyse qui étaient donc différentes, et la surprise initiale était de constater que ceux qui avaient été ainsi séduits, ça a l'air du terme approprié et qui se trouvaient donc engagés dans l'analyse à partir de cette séduction, souvent ils allaient non pas chez Lacan mais chez des élèves de Lacan, ça c'est le premier temps mais il y en avait aussi pas mal qui allaient chez Lacan et alors là la surprise était de constater avec une fréquence peut-être inhabituelle, il se trouvaient renvoyés par Lacan chez ses élèves. Néanmoins ce que je peux dire du dispositif avec le recul qu'il est possible maintenant d'avoir, c'est que cette situation c'est-à-dire celle où l'entrée en analyse s'est faite sur le principe de la séduction exercée par un savoir eh bien que effectivement dans ces cas-là les résultats peuvent pas être tenus pour éminemment favorables. Je veux dire que ce que tu mettais en place en parlant de psychanalyste d'élection se trouve parfaitement je dirais actualisé dans ce type de circonstances dans ce mode de circonstance. Le problème c'est ce que peut-être j'ajouterais dans cette discussion, il me semble que ce dont nous souffrons là commence avec Freud et que nous devons à Freud parmi tout ce qu'il nous a laissé ce type d'embarras. Je veux dire que s'il est vrai que ce que Freud a voulu transmettre essentiellement à ses élèves est un savoir et je crois que sa dernière tentative c'est-à-dire l'abrégé de psychanalyse que pour ma part j'ai toujours trouvé tout à fait pathétique... ultime d'un type pour laisser comme ça cette tentative à ses gars le minimum qui leur permettrait de tenir le cap etc. et de ne pas dévier, s'il est vrai que ce qu'il a voulu leur transmettre est un savoir, à partir de ce moment-là ce que tu appelles figure du psychanalyste c'est-à-dire donc de celui qui irrévocablement saurait, eh bien, il est inévitable que sa figure me semble-t-il à ce moment-là soit présente, surgisse. Et j'ai tendance à penser que les embarras de ses élèves tiennent pour un bonne part à ce type de difficultés. Il y en a deux autres puisque tu es parti en évoquant Freud que nous a également laissé Freud. La première c'est la question de l'amour. Est-ce que Freud a accepté cette idée que la haine était le trait inévitable qui allait marquer l'amour et je dirais l'entraîner cet amour dans son mouvement. Est-ce qu'il a pu concevoir, accepté le fait que la haine n'était pas seulement la doublure, n'était pas seulement la compagne, mais je dirais était la maîtresse de l'amour ? Ce fait je crois qu'il en a mal accepté la présentification, l'émergence chez ses élèves et pour rester dans cette problématique le troisième point que je relèverai à cette occasion qui me paraît être rester en suspens chez Freud c'est la place que pouvait prendre les manifestations de la subjectivité propre de ses élèves, je veux dire le type d'apport que la subjectivité de ses élèves pouvait apporter à sa théorie, à la psychanalyse, ne serait-ce que dans la mesure où constamment de façon bizarre est-ce que c'était le fait des élèves ou est-ce que c'était la façon dont il le prenait, les apports qu'ils essayaient de faire à la théorie les ont régulièrement conduits à ce qu'on peut appeler des déviations, à les sortir du champ psychanalytique et que l'un de ceux qu'il a investi sûrement le plus et c'est ce qu'on va un peu voir à l'occasion de ces journées c'est-à-dire Jung, était celui dont il a apparemment le moins vu que c'était celui qui en était le plus loin de la psychanalyse. Pourquoi la structure de Jung qui manifestement était un type qui avait la vocation au sens le plus fort du terme qui vraiment se croyait appelé, je veux dire appelé par des voix dans l'autre qui le guidaient, le menaient, lui traçaient son chemin, lui insufflaient son savoir etc. Eh bien, pourquoi c'est ce type de structure qui, Freud à un moment donné l'a le plus fasciné, lui a fait pensé que voilà, il avait là le candidat, le bon candidat pour lui succéder. Alors tout à l'heure R. Chemama a parlé de nos journées en disant que c'était des journées sur le maître. Je me permets de rappeler que ce sont des journées sur les disciples.

R. Chemama - Le couple est difficile à séparer.

C. Melman - Effectivement, le couple est difficile sûrement à séparer mais j'ai eu le sentiment en t'écoutant que nous étions si je puis dire, toujours les pieds dans la glaise que Freud nous a laissée. Pour poursuivre je te proposerais encore une remarque ça te paraîtra peut-être trop rapide. C'est que je crois dans les compte-rendus d'analyse qu'il a fait il y en a une seule que l'on pourrait considérer comme peut-être réussie. C'est d'abord très courageux de la part de Freud de nous exposer ses psychanalyses comme il l'a fait et ensuite il y en a une seule qu'à mes yeux on pourrait considérer comme réussie et de façon tout à fait involontaire. C'est le cas de l'homme aux rats c'est-à-dire qu'il est là tellement à, je dirais, à faire étalage de son savoir à l'endroit de son patient et il arrive un moment où Ernst lui apporte des trucs indéchiffrables LWK et puis avec un L barré en plus ce qui pourrait nous faire plaisir à nous, une lettre barrée, alors LWK, c'est ça ? je me trompe ? Hein ! c'est ça oui ? ou bien c'est WKL . Non, non parce que l'ordre a une importance ou bien est-ce WKL... ? WLK voilà, j'avais un doute, WLK comment le traduire en lui donnant, pensant que c'est un nom polonais WLK avec le L barré. Bon, et alors là Freud commence à construire sur ces trois lettres, ce n'est pas quatre, trois, trois consonnes il commence à construire là-dessus pleins de trucs et alors plus il construit comme ça il interpréte tout azimut toujours et alors manifestement le patient se marre et se porte de mieux en mieux, il se porte même finalement tellement bien qu'il vont pouvoir se dire au revoir et ça va s'arrêter là. Ce que je veux dire, moi je l'interprète de la façon suivante, c'est au moment où Freud qui force tout le temps aussi bien les interprétations que le jeu de son savoir il faut dire que le cas est absolument superbe, magnifique etc. et on comprend que Freud soit complètement exalté et c'est au moment où il fait état, où manifestement il déconne que le type s'en sort. Alors ceci pour dire que évidemment, tu as tout à fait raison, Lacan est venu bien entendu en position d'exception pour reprendre ton lapsus etc. et il n'y a aucune raison qu'on ne puisse pas l'amener à fonctionner comme ça. Il reste et c'est quand même là la différence je crois avec Freud, c'est que c'est le premier me semble-t-il si je ne me trompe pas, .... humblement toute la littérature analytique, mais il me semble que c'est le premier qui aborde la question de la relation au savoir, de la relation à cette exception des modalités de la résolution du rapport à cette exception, c'est me semble t-il le premier et le seul à le faire et d'une position qui est indiscutablement une position de maîtrise. Alors ce sont je crois les éléments qui sont la balance sans discussion et qu'au cours de ces journées on va reprendre et essayer d'apprécier pour voir, pour voir quoi ? pour voir si nous, nous parvenons à faire que la question vienne à se poser maintenant autrement. Je veux dire que ces embarras savoir s'ils sont irréductibles ou bien si la génération qui arrive, elle peut traiter ça différemment. C'est un peu le sens de nos journées.

Moi, pour dire peut-être encore un mot , moi j'ai tendance à voir les figures qui se sont rassemblées autour de Freud et qui sont venus comme ça se figer comme autant de virtualités concernant les blocages, les arrêts de notre transfert. Je veux dire ces figures comme autant de modalités de la souffrance, du type de souffrance et du type de cogitation et de production intellectuelle du même coup comme en produisent toutes les souffrances que les blocages, les arrêts du transfert que les impossibiltés de réduction du transfert ont pu provoquer c'est pourquoi j'estime que ces figures, Ferenczi, H. Deutsch, Tausk, ces figures sont toujours vivantes car elles constituent autant de place, de modalités que chacun de nous peut à tous moments venir adopter et que il y a là une première constellation symptomatique et dont j'aurais envie de dire que chacun de nous est toujours capable à tous moments de venir occuper telle ou telle place. Je ne parle même pas de celle de Ferenczi qui a provoqué tellement de vocations. Je ne sais plus où nous avons entendu quelqu'un, c'était au Chili cet été, un éminent responsable là-bas de l'organisation officielle, le responsable, est venu nous expliquer les innovations qu'il introduisait dans la cure, comment il progressait et c'était évidemment si je puis dire du Ferenczi tout pur. Et je crois qu'on pourrait comme ça, si on voulait s'amuser, constater que finalement ces figures-là nous hantent. Elles nous restent finalement très proches. Alors voilà , est-ce que nous allons ajouter une figure nouvelle je veux dire de souffrance et de symptôme (...) de résolution du transfert, ou bien est-ce que observant ce que Lacan a apporté avec le type de maîtrise qui était le sien, qui était indiscutablement aussi bien parole de maître, est-ce que nous allons trouver autre chose ?

C. Stein - A ta dernière question, je ne saurais répondre, bien entendu. D'ailleurs ce n'est pas à moi que tu l'adresses, c'est à la salle. Tu as dit par ailleurs beaucoup de choses intéressantes qui, à proprement parler, ne demandent pas de réponse, beaucoup de choses, qui en revanche appellent un commentaire. Tu as commencé par nous parler du fait que Lacan renvoyait souvent à ses élèves ceux qui venaient lui demander une analyse, je souhaiterais que tu sois un peu plus prolixe concernant les effets que cela produisait.

C. Melman - Ah, quant aux effets, peu favorables dans les deux cas soit que ces candidats soient venus directement chez l'élève soit qu'ils aient été adressés par Lacan. Ces candidats si je puis dire venus à l'analyse sur le principe je dis bien de cette séduction magistrale.

C. Stein - Dans l'ensemble, je suis frappé de constater combien nos points de vue convergent, alors que pourtant nous avons suivi, toi et moi, des parcours apparemment très différents. Comme il se fait tard, j'essaierai d'être bref.

Il est bien vrai, qu'en un sens, la dimension de la haine était étrangère à Freud. Freud parle indifféremment de Hass, de la haine, et d'Agression. Pour lui, c'est la même chose. Dans le contexte où, dans L'Homme aux rats, il cite Alcibiade, il est question de " la haine par l'amour retenue dans la répression ". Mais dans la phrase suivante, nous sommes dans le négatif de l'amour, alors que la haine telle que nous la concevons maintenant après Freud - mais aussi, il faut le préciser, à la suite de Freud -, alors que la haine est à l'opposé du négatif. Je traduis à livre ouvert : " Nous ne connaissons pas assez bien l'amour pour pouvoir prendre ici une décision définitive; en particulier, le rapport de son facteur négatif à la composante sadique de la libido, nous ne l'avons nullement éclairé. " C'est d'ailleurs dans cette phrase, après les mots " facteur négatif ", que se trouve l'appel des paroles d'Alcibiade citées en note de bas de page. Peut-être la véritable dimension de la haine qui crée un lien indéfectible avec l'objet aimé, ne fait-elle son apparition qu'avec le concept de pulsion de mort, et bien entendu sous une forme déguisée. J'avance cela sous toute réserve, l'idée m'en est venue à l'instant, peut-être mérite-t-elle d'être mise à l'épreuve. D'ailleurs, de la pulsion de mort, il est question chez Lacan, dans le séminaire sur le Transfert.

Je partage tout à fait le sentiment que t'inspire l'Abrégé de psychanalyse, et j'ajouterais volontiers qu'en rédigeant ce dernier écrit, Freud ne faisait pas autre chose que lorsqu'il distribuait des anneaux aux membres de son Comité. Tout a commencé avec Freud, dis-tu, mais de là à soutenir que Freud en est seul responsable, il y a un pas qu'il faudrait se garder de franchir, car les disciples n'y sont pas pour rien. Aucun d'entre eux n'a su se soustraire à l'emprise de Freud, que ce soit en lui restant fidèles ou en le quittant. Il est vrai qu'il s'y prenait très mal, en particulier avec Jung qui était peut-être le plus doué, et sur qui, par son attente exorbitante, il a fait peser un poids intolérable.

Tu nous a parlé de la figure de Freud et des figures qu'il a suscitées autour de lui et qui continuent de nous hanter. En ce qui me concerne, je me sens peut-être beaucoup moins hanté par ces figures que tu ne le dis, à moins évidemment que je ne m'en rende pas compte. Pourquoi dis-je cela ? Parce que je sais que si j'avais vécu à Vienne au début de ce siècle, je n'aurais pas pu devenir psychanalyste. Peut-être, je l'espère, aurais-je reconnu le génie de Freud après avoir lu L'interprétation des rêves, mais j'aurais certainement reculé devant la fréquentation de ces gens impossibles se livrant au culte de la personnalité d'un Freud élevé au rang de petit tyran. En fait , je suis bien content de n'avoir jamais rencontré Freud, d'avoir échappé à une tentative de séduction et d'endoctrinement qui aurait certainement fait obstacle à la reconnaissance de ce que, véritablement, Freud a promu, et il faut le dire, à son insu. J'ai parlé du retour de Freud chez Lacan. Le véritable retour de Freud, ce n'est pas le retour de ce qu'il a proclamé au nom de son magistère, en voulant, comme tu l'as bien dit, fixer une fois pour toute les éléments fondamentaux de sa doctrine.

Encore une fois, la question n'est pas de savoir à quel point Freud s'est comporté en psychanalyste, la vraie question, c'est que Freud, sous couvert de promouvoir une science, a promu quelque chose de tout à fait différent, que nous commençons à saisir et qui est la psychanalyse. Il était d'ailleurs lui-même assez partagé, puisque, comme nous le savons, il lui arrivait de dire que la psychanalyse est une méthode dont la théorie est toujours sujette à révision. Je ne pense pas que nous ayons nécessairement les pieds liés dans la glaise autant que tu parais le penser. Je ne vois de glaise que dans les institutions, dont les problèmes m'occupent de moins en moins, parce que, tout compte fait, ils sont insolubles.

Quand on examine de près l'oeuvre de Freud - et en un sens, il se peut que tu n'aies pas dit autre chose -, on s'aperçoit qu'autant elle est géniale, autant elle est absolument incohérente d'un strict point de vue académique. Cela est particulièrement remarquable lorsqu'on relit attentivement L'interprétation des rêves, ouvrage que, dès les premières lignes, Freud présente comme un traité scientifique.

Pour en revenir à la haine, c'est bien elle qui est sous-jacente à la problématique du psychanalyste d'élection. Elle est épargnée à celui avec qui on poursuit ses séances, et de ce fait, lesdites séances sont frappées d'un non-lieu. Elle est le support d'un lien indéfectible avec l'élu, avec celui avec qui, par définition, on ne saurait avoir de séances. Une fois qu'elle a cessé de soutenir la vénération dont il était l'objet, elle donne lieu à des manifestations d'hostilité qui, pour pénibles qu'elles puissent être, n'en sont pas moins dérisoires au regard de ce qui est véritablement en cause.

J'aurais encore beaucoup de choses à dire, mais il est temps que je m'arrête, non sans ajouter ce que voici : tu as manifesté tout à l'heure un prudent optimisme en t'adressant à la salle. Je te rejoindrais d'une manière à peine différente en soutenant qu'on peut permettre à Freud de continuer à faire retour, à condition d'éviter toute transmission dogmatique de la psychanalyse.

C. Melman - Bon, merci C. Stein et puis à très bientôt semble-t-il.

Notes
Bibliographie