Diderot et le rêve
Auteur : Bernard Vandermersch 14/11/2009
C.Lacôte - Je voudrais juste parler d'un livre que j'ai eu l'occasion de feuilleter, qui s’appelle : Le livre de mes rêves De Federico Fellini[1]. A l’occasion de chacun de ses rêves, au lever, il dessinait, avec une sorte d’analyse très pertinente par l’image.Il avait été en analyse avec un élève de Jung. Ce livre est absolument remarquable tant au niveau des dessins que des explications de type analytique.
R.Chemama - Ça doit être intéressant, l'analyse jungienne transposée dans l'image, directement... Michèle aussi parlait d'un rêve qui poserait la question du rapport du rêve au traumatisme…
Michèle Dokhan - Un livre de Charlotte Beradt, Rêver sous le III° Reich, où elle recueille de nombreux rêves de 1933 à 1939 au moment où le nazisme monte, et quels sont les effets des discours ambiants sur les rêves de toutes les personnes, que ce soient des jardiniers, des concierges, ou même des intellectuels...Elle rapporte simplement. Cela m’a intéressée, d’autant plus que j'ai eu un jour à faire à une patiente qui m'a livré un rêve comme ça et qui est tout à fait en phase avec ce qu'on entend dans le discours social actuel.
B.Vandermersch - Je profite de ce propos : « Rêver, ça dépend du discours », mais ça dépend peut-être aussi des 4 discours. Par exemple, est-ce qu’on rêve en analyse comme on rêve en dehors de la cure ? Je ne vais pas traiter cette question mais tu m’y fais penser parce que l’expérience que j’ai, c’est que, quand j’étais en psychanalyse « active », les rêves m’apparaissaient beaucoup plus orientés, et semblaient venir répondre aux questions alors que maintenant, quand j’arrive à noter un rêve, il a l’air beaucoup plus dispersé, beaucoup plus opaque. Je sais qu’une fois Roland avait rapporté un rêve qui, lui, était particulièrement centré sur… d’ailleurs tu pourrais peut-être le rappeler ?
R. Chemama. Je ne sais pas si je reprendrai…, peut-être je pourrai le mettre sur le site ! Il faut dire que c’était dans une situation de travail avec des analystes, à l’occasion d’un voyage où je faisais une conférence au Brésil …
B.Vandermersch. Comme je ne savais pas très bien à partir de quoi parler sur le rêve, j’avais demandé à une participante aux présentations de Gonesse : « Est-ce que vous, vous avez une question sur le rêve ? » Et cette personne me pose la question suivante : « Après avoir lu la Lettre sur les aveugles de Diderot, je me suis demandée si les aveugles rêvaient et quels étaient dans ce contexte les rapports du signifiant à la représentation qui, du coup, ne se ferait pas en images. Comment relier un signifiant à quelque chose qu’on ne peut pas voir ? Si le processus primaire consiste en images à traduire en éléments symboliques qui nous représentent, qu'est-ce qui se passe pour un aveugle si, précisément, il ne dispose pas d’images ?
Ça m’a donné l’idée de revoir la lettre de Diderot, où je me suis rendu compte que Diderot et ses contemporains ne se posent absolument pas la question de savoir si les aveugles rêvent ou pas ! Les deux choses que j‘en ai retenues surtout sont les exergues. Le premier, c’est celui de la lettre : « Possunt, nec posse videntur. » : « Ils peuvent mais on ne voit pas qu’ils peuvent » ; et surtout le second, Additions à la Lettre sur les aveugles, qui a été rédigée trente-quatre ans plus tard et qui commence par cette citation d’Horace :
« Solve senescentem mature sanus equum, ne
Peccet ad extremum ridendus, et ilia ducat. »
« Pendant que tu es encore en bonne santé, détache le cheval vieillissant, de peur qu’à terme il ne trébuche, peccet, qu’il ne pèche, de façon ridicule, et ne se retrouve sur le flanc ». Traduction personnelle. Alors je vais quand même parler, bien que ni Diderot ni Horace ne m’y encouragent!
Pour répondre à cette question sur le rêve des aveugles, je suis allé sur Internet. Je tape « aveugles, rêves » et je tombe sur un certain nombre de choses.
D’abord un monsieur savant, mais ce qu’il dit ne m’intéresse pas excessivement.
Puis à un internaute qui questionne : « Alors, comment vous rêvez, vous les aveugles ? Est-ce que les aveugles rêvent ?», un premier aveugle répond ceci :
« Bonjour, je suis aveugle de naissance, je vais essayer de vous expliquer comment je rêve. Effectivement, il y a des voix, du toucher, des odeurs, des sensations. Mais il y aussi des images, et un tas d’images. Pas celles que vous voyez par vos yeux, plutôt celles auxquelles on est habitué tous les jours, c'est-à-dire en 3D, par les volumes, les textures, les ambiances, etc…On rêve un peu comme vous, je crois. A part que nos façons de voir les images ne sont pas les mêmes. On rêve avec nos représentations des choses, qui, à mon avis, sont de toute façon, bien différentes d’un individu à l’autre ! Pour comprendre nos images, il faut s’imaginer que tout est en modèle réduit, et pas seulement en volume. Comme je l’ai mentionné plus haut, avec des sons, des odeurs, des textures, des mouvements. Je ne sais pas si c'est clair. Mais si vous avez des questions, n’hésitez pas. »
Et puis une deuxième internaute, aveugle également, Cécile, ex-institutrice pour enfants malvoyants et aveugles et elle-même aveugle de naissance :
« Mes rêves se déroulent de la manière dont je perçois la réalité quand je ne dors pas. Ce sont des bruits souvent, des sensations, voire des odeurs. Je peux sentir quelqu’un à côté de moi, on se parle. Récemment j’ai rêvé que je lisais un texte en braille, et que, tout à coup, je n’y arrivais plus, le papier se lissait sous mes doigts. »
Je reste sur ce témoignage intéressant, touchant même, en rapport à la lettre qui s’efface. Je reste là-dessus parce que c’est effectivement la question de la lettre dans le rêve, de la lettre et du signifiant dans le rêve, que je souhaiterais aborder.
Je vous rappelle que je ne présente pas une conférence, mais un texte de travail. C’est un séminaire de travail, ce n’est pas un séminaire où on donne des choses conclusives. Donc ça a un aspect tout à fait inaccompli.
Dans la foulée, j’avais répondu à l’interlocutrice qui m’avait posé ces questions sur le rêve un certain nombre de choses que je vais vous dire, mais je pense que pour la plupart d’entre vous, cela va sans trop de difficultés.
Le rêve, d’abord, ce n’est pas l’inconscient. Et l’inconscient, lui, n’est pas, tout simplement. Comme le rappelle Lacan dans Les quatre concepts, « l’inconscient n’a pas de statut ontique, mais il a un statut éthique ». Ça veut dire que quand il y a quelque chose qui s’y passe, tu dois y aller, tu dois aller y voir. C’est tout ! Tu dois, et si tu n’y vas pas, c’est ton problème. Mais pour le psychanalyste, il faut y aller : « Wo Es war, soll Ich werden ».
L’inconscient, c’est une faille dans le vécu, c’est du non-réalisé. C’est donc tout autre chose qu’un sac de merveilles à découvrir. C’est du non-réalisé.
Le rêve est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique, nous dit Freud. A vrai dire pourquoi royale ? Peut-être est-il influencé par le roi Oedipe ? Oedipe qui justement est aveugle devant son destin et qui devient réellement aveugle en se crevant les yeux quand enfin il commence à voir.
Ce n'est qu’une métaphore de la cure qui, en général, n’est pas aussi dramatique, qui reste plutôt dans le registre du comique, quoique, quand même, il y ait quelque chose à payer dans l’affaire.
Le rêve est une formation de l’inconscient, et l’inconscient n’est pas langage mais structuré comme un langage, ce qui n’est pas pareil. C'est-à-dire que dans le fond, ce qui va se produire dans cette faille, dans ce non-réalisé, ce sont des formations lisibles parce que structurées comme un langage. Alors même si ce sont des images qui se présentent, Freud le dit tout de suite, elles sont à lire comme des rébus. C’est à lire.
Ce sont des formations lisibles pourquoi ? Parce que, nous dit Lacan, « Yadl’Un ». Et il l’écrit en un seul mot, pour fondre en une seule unité cette expression. Ce qui veut dire que l’être parlant a le privilège d’être sensible au signifiant, c'est-à-dire qu’il découpe, dans le flot continu des sensations, des unités. Que ce soit des sensations tactiles, auditives, ou même des odeurs, pour les aveugles qui semblent assez sensibles à ce genre de choses, ce sont des unités… dans la mesure où elles viennent dans un rêve.
Ces unités peuvent fonctionner comme signifiants, c'est-à-dire comme autre chose que des signaux qui peuvent renvoyer à un danger par exemple. Ces unités fonctionnent comme pures différences d’avec d’autres unités, ou d’avec elles-mêmes.
Mais que ces unités fonctionnent comme signifiants ne veut pas dire qu’elles ne sont que pures différences. Le signifiant est aussi construit sur un semblant, c'est-à-dire sur quelque chose qui fait de l’effet. Et je rappelle que pour Lacan les premiers semblants sont ceux de la nature : l’orage, l’éclair, le tonnerre. Les dieux de l’Olympe sont pour une bonne part une « instantification » de ces semblants. On ne voit pas pourquoi, si j’ose dire, les semblants d’un aveugle ne seraient pas aussi efficaces, et d’ailleurs, à la limite, pourquoi il n’y en aurait pas d’identiques à ceux d’un voyant.
Même si on peut se poser des questions sur le stade du miroir : si on est privé de l’image spéculaire, est-ce que ce qui est renvoyé de l’autre est aussi efficace ?
Ça relativise un peu les premières idées de Lacan sur l’effet gestaltique de l’image visuelle.
Donc, il n’y a pas de traduction en langage des processus primaires, puisque, pour Freud lui-même, ces processus primaires, bien sûr, visent l’identité de perception, donc comme si c’était des perceptions qui étaient visées, mais ce qu’il nous dit juste après, c’est que les mécanismes à l’œuvre dans les processus primaires sont précisément condensation et déplacement, soit des processus seulement concevables sur des unités signifiantes.
Ce ne sont donc pas de pures sensations. Une sensation, ça ne se déplace pas, ni ne se condense pas. Il s’agit donc déjà d’unités découpées dans la perception qui peuvent se superposer, passer de façon métonymique de l’une à l’autre, ou de façon métaphorique par substitution.
La dernière question qui m’avait été posée par cette personne portait sur le réel : « Qu'est ce que c'est ce réel dont vous parlez ? ». Tout d’abord le réel, faut-il le mettre au singulier ? Lacan dit quelque part « on n’attrape que des bouts de réel ! »
Le réel, c'est l’impossible ! Bon ! Ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire !
Ce qui prouve bien que pour Lacan le réel, ce n'est pas seulement, comme nous avons souvent l’idée, un donné premier qui serait progressivement symbolisé, un réel brut que la symbolisation coloniserait progressivement. Il y a une autre façon de l’entendre chez Lacan : le réel, c’est ce qui résiste à la symbolisation, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, mais qui, à la limite, et dans les derniers séminaires, se définit même par ce qui se démontre, par l’écriture, ne pas pouvoir s’écrire. Ce qui est un produit même du symbolique.
Lacan s’appuie sur le théorème de Gödel qu’on peut traduire ainsi : « Impossible de démontrer la consistance d’un système à l’intérieur de ce système … ». Ce n’est pas tout à fait comme ça que Gödel l’énonce et d’ailleurs il y a deux énonciations, deux résultats du théorème d’incomplétude[2]. Le théorème d’incomplétude s’applique a fortiori à l’ordre symbolique. Et le sujet lui-même en est un effet, il relève du réel.
Cela dit, quand nous employons ce mot de réel, nous l’employons aussi pour désigner ce qui échappe à la symbolisation. Par exemple dans la psychose, nous disons par exemple : « La non symbolisation du Nom-du-Père ne permet pas au sujet d’intégrer la fonction du phallus et de la paternité » ; nous disons : « ça reste du réel brut ».
Vous voyez qu’il y a une ambiguïté dans notre façon de dire. On pourrait tout aussi bien dire que, dans la psychose, quelque chose du réel comme impossible n’est pas advenu, impossible grâce auquel le sujet échappera toujours à sa définition par l’Autre, ne sera jamais réductible à un signifiant, mais sera toujours divisé entre signifiant et objet. Alors que nous constatons dans la psychose des moments de mort du sujet, d’abolition du sujet, des moments où justement ce réel qu’est le sujet disparaît, et où, comme le dit Schreber, tout non-sens s’annule. Tout non-sens s’annule veut dire qu’alors l’empire de l’Autre est absolu, qu’il n’y a plus cet espace de non-sens, ou du moins d’indécidable, pour le sujet.
Donc vous voyez, même chez Lacan, il faut garder cette équivoque à propos du terme même de réel qui n’est pas si simple. Il faut le voir de ces deux façons.
Alors le réel du rêve ? Est-ce que c'est le rêve lui-même ? Ou est-ce que c’est l’ombilic du rêve ? C’est Jorge Cacho qui avait posé cette question lors de notre dernier séminaire, parce que Melman avait dit « le rêve, c'est du réel ». Evidemment, tout de suite, ça nous embarrasse. Melman dit que le rêve, c’est du réel, et Lacan nous dit : « Le réel du rêve, c’est l’ombilic ».
Marcel Ritter, qui est un psychanalyste strasbourgeois, avait posé la question à Lacan, de savoir si ce que Freud désignait sous le nom d’Unerkannt, de non-reconnu, à propos de l’ombilic du rêve, était la même chose que le réel pulsionnel.
Ch.Lacôte. Tu devrais dire que c'est dans ce livre que voici.
B.Vandermersch. Ça se trouve dans cet excellent document de travail rassemblé par les soins d’analystes de l’Association Lacanienne Internationale, et qui rassemble…
R. Chemama. L’Association freudienne !
B.Vandermersch. …l’Association freudienne à l’époque - et qui rassemble les interventions de Lacan aux journées d’étude de l’Ecole Freudienne, et qui avait été publiées dans les Lettres de l’Ecole Freudienne, qui étaient des fascicules beaucoup plus modestes que ce que nous faisons, nous, maintenant. Mais enfin c'est très intéressant parce que toutes les interventions de Lacan sont rassemblées dans ce volume rouge qui a été réédité.
Que dit Freud exactement à propos de l’ombilic du rêve ? Je vous rappelle le texte de la Traumdeutung que je me suis autorisé à retraduire aussi, bien que je ne sois pas germaniste. Mais il suffit de prendre un dictionnaire pour voir ce qui fait problème dans une traduction… La traduction de Meyerson a l’avantage d’être facile à lire mais elle est quelquefois un peu distante. Quant à celle des PUF qui cherche une fidélité et une cohérence absolue, elle est de ce fait en revanche assez lourde et paradoxalement pas si aussi exacte qu’om pourrait l’espérer.
« Dans les rêves les mieux interprétés, écrit Freud, on doit souvent laisser un endroit, stelle (c'est traduit par ‘point’ par Meyerson mais enfin, ce n’est pas aussi précis, c’est un endroit), un endroit obscur car on sent, on remarque, lors de l’interprétation, que commence là une pelote de pensées, (et non pas un nœud), une pelote de pensées qui ne se laisse pas démêler, mais qui n’a pas apporté non plus de contributions supplémentaires au contenu du rêve. C’est l’ombilic du rêve. L’endroit où il aufsitzt, il repose sur, il touche à « l’unerkannt ».
Dans ce verbe aufsitzt, il y a setzen, l’idée d’être assis, de s’asseoir. En gros, cet ombilic du rêve serait assis, comme cela, sur le non-reconnu.
Les pensées du rêve auxquelles on arrive dans l’interprétation doivent en effet, d’une manière tout à fait générale, rester sans achèvement et déboucher de tous côtés dans le résau inextricable de notre monde de pensées. Le désir du rêve, Wunsch, surgit d’un endroit plus épais de cet entrelacs, comme le champignon de son mycélium.
Vous savez que Freud était un fana de la cueillette des champignons, et il était devenu maître, c'est Marie Balmary qui raconte ça dans un livre : L’homme aux statues. Je crois qu’il bluffait ses petits-fils en jetant son chapeau par terre et il soulevait le chapeau et il y avait un champignon.
Alors ce réel du rêve, cet ombilic où on ne peut pas aller plus loin dans l’interprétation, c'est ambigu parce que si on va plus loin on obtient toujours des choses mais ça n’apporte rien de plus.
Est-ce que c’est le réel pulsionnel demande Ritter qui a l’air de savoir ce que veut dire ‘réel pulsionnel’ ? Vous riez, parce que ça ne vous dit pas grand chose, le réel pulsionnel’, qu'est ce que c'est ? Dans sa réponse, Lacan pense que non. Le réel pulsionnel pour Lacan, ça concerne la constance de la force pulsionnelle, celle qui passe par les trous du corps dont dépend la pulsion ; cette constance qui est freudienne, cette notion que la force [Christiane Lacôte : Kraft], "eine konstante Kraft", que la force de la pulsion est constante. Ce qui la différencie du besoin purement organique : on a faim et après on n’a plus faim. Même si Freud s’appuie sur les pulsions du moi, la faim, la soif, etc…, néanmoins, il nous dit que la pulsion, la force de la pulsion, est une konstante Kraft, est une force constante. Cette constance est sûrement un élément de réel. Vous savez que Lacan l’explique dans Les quatre concepts par le théorème de Stokes qui démontre que le flux pulsionnel qui tourne autour d’un orifice de dimensions constantes est constant, et ne dépend en fin de compte que de la dimension du trou. Et Lacan continue en disant qu’on devrait même en tenir compte pour la sélection des psychanalystes, à savoir s’ils ont plus ou moins grande gueule !
Le réel du rêve, lui, concernerait la fermeture de l’inconscient. Il s’agit d’un impossible, impossible d’aller plus loin, il y a un Urverdrängt, un refoulement originaire que Lacan explicite ainsi : « Ce qui ne peut être dit en aucun cas, quelque soit l’approche, d’être si on peut dire à la racine du langage ». Et il continue « C’est bien d’être né d’un être qui l’a désiré ou pas désiré, mais qui de ce seul fait le situe d’une certaine façon dans le langage, qu’un parlêtre se trouve exclu de sa propre origine. Et l’audace de Freud dans cette occasion, c'est simplement de dire qu’on en a quelque part la marque dans le rêve lui-même. »
Cet ombilic du rêve, c'est la trace de ce que nous sommes coupés, exclus de notre propre origine et que c'est refermé.
Alors moi qui ai quelques obsessions topologiques, je me demande comment concilier béance et fermeture : l'inconscient, Lacan nous dit que c'était une béance, du non-réalisé, du non-né, et là il nous dit que c'est une fermeture et par ailleurs que c’est une fermeture alternative, pulsatile. Vous connaissez le schéma de la nasse. Dans ce schéma des Quatre concepts, ça s'ouvre, ça se ferme mais surtout ça se bouche, ça se débouche par l'objet petit a qui est posé sur le trou de la nasse dans le schéma. L’objet a vient en quelque sorte boucher d'une façon plus ou moins adaptée ce qui serait la béance de l'inconscient. Si l'inconscient est structuré comme un langage, topologiquement ça devrait être un espace ouvert. Alors qu'est-ce qui fait que là, Lacan nous en parle comme d'un espace fermé ?
Je continue cette réponse de Lacan à Marcel Ritter : Néanmoins si réel pulsionnel et réel du rêve sont différents, de renvoyer respectivement d'un côté aux orifices corporels pour la pulsion, de l'autre côté au refoulement originaire pour le réel du rêve, ces deux réels ne sont pas sans lien puisque selon Lacan :
« L'impossible du symbolique… (donc la fermeture de l'inconscient)… est entièrement analogue à ce que vous, Marcel Ritter, vous venez de désigner là comme le réel pulsionnel. »
Il nous dit d’abord que le réel du rêve n'est pas le réel pulsionnel mais ensuite qu’il est entièrement analogue. Ce qui ne veut pas dire que c'est le même : c'est analogue. Je cite textuellement : « Est-ce que je suis sûr de cet entièrement ? Disons que moi je le fais analogue... » [il est rare d'entendre Lacan parler sur ce mode de recherche tranquille. Il est en province, il répond à une question. Il y a là quelques personnes, il n'est pas devant son auditoire habituel... On voit que notre discours est fonction aussi de l'autre] ... C'est là que se désigne la limite par quoi le symbolique se trouve en somme répercuter qu'il y ait quelque chose qui, dans le dicible, soit par métaphore comparable à ce qu'il en est de la pulsion.
C'est quand même bien là aussi que la pulsion s'opacifie complètement, qu'elle s'identifie à quelque chose d'autre puisque là il s'agit de ce qu'on pourrait appeler l'essence du nœud. Au niveau du symbolique, là, c'est noué, non plus sous la forme d'un orifice mais d'une fermeture. Comparer cette fermeture à un trou c'est évidemment quelque chose devant quoi la pensée s'arrête. Ce n’est pas commode, si au mot ombilic on donne sa présence de nœud corporel, ce n'est pas commode, à ceci près tout de même que ce que ce nœud [l’ombilic] a fermé c'est quelque chose par quoi pendant un temps notable - neuf mois - tout ce qui était de la vie provenait. C'est ça qui permet l'analogie entre ce nœud et l'orifice. C'est un orifice qui s'est bouché. »
R. Chemama - Bouclé !
B.Vandermersch – Bouclé ?
R. Chemama – Ce n'est pas très grave, je pense
B.Vandermersch – Si… parce que d'un côté c'est un nœud, une boucle, et de l'autre côté, c'est quelque chose qui s'est posé dessus, un bouchon. Eh bien tu amènes là...
R. Chemama - Je ne voulais pas t'ennuyer…
B.Vandermersch – Ce n'est pas un ennui.
V.Nusinovici - Posé, c'est le même terme que tu as souligné dans Freud
B.Vandermersch – Oui, aufsetzen, mais moi je pensais que c'est un orifice qui s'était bouché. J'ai cru par une faiblesse des yeux que ce que disait Lacan était que c'était un orifice qui s'était bouché alors que ce que dit effectivement Lacan est que c'est un orifice qui s'est bouclé.
C.Lacôte – C’est alors pulsionnel ou ombilical?
B.Vandermersch - C'est l'ombilic là.
C.Lacôte – De ta part?
B.Vandermersch – De ma part c'est plutôt pulsionnel parce que je le bouche... C'est quand même pas inintéressant parce que d'abord Lacan est freudien. Il l'est beaucoup plus qu'il n'en a l'air et il est extrêmement dupe, au sens noble, des signifiants freudiens : jamais il ne prend un signifiant freudien à la légère, en disant oui c'est bouché, c'est bouclé, c'est pareil, non ! Pas du tout ! Si c'est bouché, c'est bouché et si c'est bouclé, c'est bouclé ; et quitte à devoir faire des contorsions... il maintient la butée. Donc effectivement tu avais raison de me reprendre : c'est bouclé et d'ailleurs ça répond au moment où il en est à cette époque puisqu'il est dans les nœuds. Et l'interprétation de l'objet a comme coincé dans un nœud n'est pas la même idée qu'un objet petit a qui bouche l'orifice de l'inconscient, bien qu'il soit passé d'une première représentation d'un objet petit a posé sur l'orifice de l'impossible du langage à un objet a qui va être coincé par les 3 registres, et pas seulement comme bouchon de l'ouverture du symbolique. Ça change pas mal de chose et même dans la cure puisque ça réhabilite en grande partie la puissance de l'imaginaire et ça donne au réel une fonction qui était plutôt jusque là réservée à l'objet petit a lui-même.
J'ai été frappé de l'impact sur Lacan de cette image freudienne de l'ombilic au point de considérer que l'ordre symbolique n'est pas ouvert mais fermé. En fait il est à la fois ouvert et fermé. Si l'on prend par exemple le cross-cap - bien qu’on dira que c’est la structure du fantasme et non celle de l’inconscient, mais enfin je pense que le fantasme vient structurer l'inconscient, que tout ce que nous pouvons en recevoir passe par cette structure du fantasme - le cross-cap donc est une structure fermée au sens où il n'y a pas de trou mais c'est en même temps une structure ouverte dans la mesure où il n'y a pas de bord c’est-à-dire que jamais, à le parcourir, on ne rencontre une limite. C'est également une propriété de la sphère, la sphère est-ce que c'est un espace ouvert ou fermé ? C'est un espace qui est fermé sur lui-même imaginairement, sans trou, mais en même temps c’est un espace ouvert puisque vous pouvez parcourir la sphère éternellement sans jamais rencontrer aucune frontière, sauf si vous êtes sur la terre, mais cela suppose une sphère colonisée par le symbolique. Donc le cross-cap est un espace à la fois ouvert et fermé et il est tentant de voir dans le point Φ du cross-cap l'image du nombril. D'ailleurs Lacan fait toujours son petit zigouigoui en disant: il ne faut pas passer par là. Mais il n'y a aucune raison de ne pas passer par là, sauf que justement c'est là où on ne passe pas. Ce point Φ, par métaphore, c'est l'ombilic, c'est là où on bute. Mais ce n'est pas simple cette affaire parce que normalement c'est aussi un des points où justement l'on passe d'une face à l'autre et si nous avons une notion de l'inconscient, c'est bien que de temps en temps il nous vient des choses de l'autre côté. Donc il doit bien y avoir un passage, mais, même dans ce passage, Lacan réserve un point où on ne passe pas.
Pour assurer l'analogie entre réel pulsionnel et réel du symbolique, Lacan s'oblige à rappeler que, si l'ombilic n'est chez le parlêtre qu'un stigmate, il a tout de même fonctionné comme orifice, et si le nœud de l'inconscient constitue un point de non-sens irréductible, il n'en aurait pas moins été un lieu de passage entre les deux faces du lieu de l'Autre. Il y a une longue réponse de Lacan dont je ne prendrai que la moitié, car ce qui vient à la suite c'est l'idée d'une révision possible :
« … au cours de ce battement entre l'orifice et le nœud, entre l'identification du trou à un point noué, c'est en fin de compte ça qui […] m'a frayé la voie à la formule que je donne comme spécifiant » [le parlêtre] , à savoir que, je cite à nouveau :
« …au niveau de son réel qui est là le troisième terme, contrairement à ce qu'on peut en croire, c'est bien comme formant des images c’est-à-dire comme tout entier imaginaire que le corps subsiste. » Après Lacan va embrayer sur le fait que si la pulsion vient là à cet endroit, elle est néanmoins parfaitement incapable de formuler un rapport entre les sexes etc... Et qu’à chaque fois qu'il est question de l'énigme du sexuel, c'est le pulsionnel qui vient, mais ce pulsionnel ne résout en rien l’absence de rapport sexuel ».
A la place où il y aurait ce rapport sexuel, qu'il n'y a pas, ça forme des images en permanence, ça fabrique un corps qui subsiste d'être purement imaginaire. On peut comprendre le rêve donc comme cette fabrication en permanence, en cet endroit, de quelque chose qui est nécessité par l'impossible du rapport sexuel, par le fait d'être coupé de sa propre origine et du même coup les questions de paternité, de sexualité et autres énigmes nourriront les rêves.
Voici maintenant quelques rêves d’une analysante qui ne démontreront pas le réel du rêve, mais qui permettront d’avoir un petit support clinique. Quoique Lacan nous dise de ne pas abuser de la carte forcée de la clinique, il n’est pas inutile d’avoir un exemple qui vienne ré-introduire la dimension singulière de l'énigme.
Je vais prendre deux rêves qui sont venus dans la même séance chez une jeune femme dont le père est mort peu d’années après avoir divorcé de sa mère, alors qu’elle avait seize ans.
[Pour des raisons de discrétion, je ne donne ici que le récit d’un premier rêve, puis celui de ces deux rêves ]
Elle rêve beaucoup et de rêves animés par la pulsion scopique : voir, être vue, cacher, se cacher, ne pas voir le cadavre de son père mort, pas vraiment mort...
Il y a un an, elle fait ce rêve qui donne un aperçu du type de transfert de l’époque :
« J’ai rêvé d’une amie. Ça se passe au moyen âge. Elle m’explique la cérémonie d’initiation sans tout me dire. Quand je me retrouve seule, un homme assez âgé (plus âgé que moi) est censé m’initier à des choses sexuelles.
Un château, on voit la mer de loin, de très beaux espaces…
Cet homme bizarre est un peu pervers. Je suis un peu persécutée par lui. Je suis seule dans une chambre sombre avec de toutes petites fenêtres. Il entre par la fenêtre comme s’il me suivait tout le temps. J’essaie de me planquer mais je ne peux pas m’échapper. Alors je lui dis "non, non, je ne me planquais pas !" »
Rêve transférentiel non interprété où sa démarche analytique est présentée comme le déni d’un désir de se cacher d’un père pervers.
Voyant qu'elle ne pouvait pas se planquer, elle dénie le fait qu’elle voulait se planquer. En fait, la vérité est autant dans le « je ne me planquais pas » que dans le « je me planquais »: c'est la réversion de la pulsion. On ne peut pas dire la vérité est d'un côté ou de l'autre, c'est dans ce retour. Mais ça donne une indication de sa conduite : puisqu’il lui faut dénier qu'elle se planque, elle s'offre donc du même coup à qui se présente pour ne pas avoir l'air de se planquer. Elle est amenée ainsi à faire de petits passages à l'acte dans la cure, mais c'est toujours après coup qu'elle le dit. Ce qui ne facilite pas le travail.
Voici maintenant deux rêves rapportés lors de la même séance quoique le premier ait eu lieu une nuit avant le second. Je pense qu’ils se tiennent logiquement. Le premier :
« J’ai constitué un dossier pour rechercher mon père au bureau des personnes perdues. Je suis dans la file. Je veux savoir et en même temps je me sentais bête car je savais bien qu’il était mort. Je me disais : si je donne le dossier et qu’ils commencent les recherches, on va me dire : « C’est votre père, il est mort et vous le savez ! ». Je n’y tiens plus, je quitte la file et je jette le dossier. J’éprouve immédiatement un soulagement.
Il fallait choisir une personne, on n’avait le droit qu’à une personne pour ce dossier. J’avais hésité entre mon père et un ami d’enfance de l’école primaire.
- C’est la honte qui me faisait abandonner plutôt que….
- Moi : plutôt que… ?
- … autre chose !
Cette nuit j’ai fait un autre rêve.
Je devais cacher des petits morceaux, des petits objets précieux. Il fallait que je les rende à des gens menaçants, des bandits. Je voulais faire la maligne et en planquer une partie car ils ne savaient pas combien d’objets il y avait. L’espace était comme chez mes parents mais différent.
Les bandits étaient en train de dormir. Je pliais ces objets qui étaient comme des plaques de métal très fines et à force de les plier se produisait une cassure, je les coupais et les cachais entre des feuilles de papier. Je demandais de l’aide à mon frère et à ma mère.
J’avais plaisir à trafiquer la matière. »
Ce sont des rêves qui ont donné lieu à très peu d’associations. Mais on voit le type de questions : Dans le premier rêve, elle va chercher le père au bureau des personnes perdues, un père qui est mort, mais pas pour l’Autre, et tant que l’Autre ne le sait pas… Mais si l’on découvre qu’il est mort et qu’elle le savait, alors il y a quelque chose qui va se démasquer de son rapport à la loi. Tant que le père n'est pas mort pour l’Autre, tant que ce n’est pas un père mort, sa position par rapport au désir reste ambiguë. Mais le pulsionnel fonctionne à plein : je me montre, je me cache…
Si dans le premier rêve c’est la question du père mort et donc du phallus, dans le deuxième rêve ce qui m'a frappé tout de suite c’est la présence de ces objets, ces petits riens précieux et beaux qui sont comme des objets a qui viennent en ce lieu-là de l'origine et qu'on met dans des feuilles de papier comme les feuilles mortes, les images ou…
R. Chemama - Comme des lettres,…
B.Vandermersch - Comme des lettres, voilà, ou comme un herbier. En fait, c'est une artiste qui s’intéresse au « presque rien ». Manifestement pour elle c'est quelque chose de l'ordre de l'objet a et ce qui m'a intéressé... c’est la séquence des rêves avec un premier qui tourne autour du phallus (père mort) et le deuxième autour des objets a. La séance suivante, elle me dit : « quand vous avez dit "plutôt que…", j'ai tout de suite entendu "plutôt queue". J'ai tout de suite vu un sexe d'homme » et dans la foulée elle rêve qu'elle « avait des cheveux très longs jusque sur les fesses et un chien m'attaquait comme s'il me mangeait les mains ».
Donc deux rêves qui rappelle son rapport à la loi et au manque dans l’Autre : dans le premier rêve, cacher la mort du père, dans le deuxième c’est : l’introduction de l'objet petit a à céder pour le prix du désir sur lequel elle mégote, c’est-à-dire qu’elle essaye d'en planquer une partie parce que le compte n'est pas fait. L'autre ne sait pas combien il y en a. Donc on peut essayer de jouer, de truander.
J'ai été intéressé par cette séquence du lieu du père mort sur lequel vient l'objet a, autrement-dit cette superposition du réel pulsionnel dans le 2ème rêve sur le réel du symbolique mis en scène dans le premier. La question du père mort, avec ce jeu de la recherche du père, porte sur le réel du symbolique, celui que Lacan voit dans l'ombilic du rêve, ce au-delà de quoi on ne peut aller, et ce dont nous sommes coupés, l’origine. Ce qui vient dessus dans le deuxième rêve : l'objet a relève de ce réel pulsionnel qui lui, colle plus ou moins et en même temps vient au lieu de la castration mais là avec tout ce mégotage, cette négociation quant au prix de la castration qui se joue.
Discussion
Christiane Lacôte - Il y a plusieurs choses dans ce que tu dis, mais que je reprendrai aussi avec les exemples de Karl Abraham et de Jung. La première question concerne la question de la figurabilité du rêve ; on pourrait se poser cette question : est-ce que la figurabilité se résout à l’image, à la mise en images ? Ce n'est pas simple, c'est une question que je traverserai, malheureusement en survol chez Jung qui va faire passer la figurabilité du côté de la personnalisation ; c’est une vraie question qui se pose : quelle est la position de l'imaginaire dans le rêve et comment cela s’articule-t-il à l’impossible à dire ? Alors quand cela ne s’articule pas vraiment à l’impossible à dire, on pourra le voir avec l’exemple de Jung ou avec des exemples de psychoses, il y a un désarrimage de l’imaginaire qui perd alors sa fonction structurante. La deuxième chose qui m’a intéressée, et que tu as reprise, c'est toute la question chez Lacan de l’analogue entre le fonctionnement de la pulsion et cette idée du refoulement originaire. Il n’a jamais dit autre chose, mais sans l’éclairer : dans les Quatre Concepts, il dit aussi « C’est analogue, on ne peut supposer qu’une analogie »
B.Vandermersch - Et il superpose, il dit « c’est un manque pour un autre manque ».
R. Chemama - Se recouvre…
B.Vandermersch - …c’est ça ! un recouvrement de deux manques, voilà ! Le manque pulsionnel, ça, c’est la clinique qui nous montre que les patients parlent des orifices pulsionnels, du caca, du regard, etc., et qu’effectivement on peut se demander pourquoi ce sont ces objets-là qui viennent pour répondre à une question qui est « mais qu'est ce que la vérité ? », c'est-à-dire la question du symbolique. On est bien obligé d’admettre qu’il y a un recouvrement par le pulsionnel de la question du manque dans l’Autre. Mais enfin, comme tu dis, ça dépend si ça vient dans l’impossible à dire ou pas. Il n’y a peut-être pas seulement la différence entre psychose et névrose, mais peut-être aussi la différence entre un rêve pris dans le discours analytique, et un rêve pris comme ça dans cette fabrication permanente de rêves de la vie ordinaire. Le discours analytique ne vient-il pas structurer le rêve, introduire un réel plus localisé, un impossible plus spécifié entre le savoir produit et l’objet a ? À suivre la logique des discours - dans le discours de l’analysant il s’agit du discours hystérique - le petit a est en place de vérité, et le savoir est du côté de ce qui est produit. Entre le savoir produit par le discours hystérique et l’objet a, il y a une impossibilité : bien que ça dégouline d’objets a, il y a quelque chose qui reste opaque, à savoir que ce sont ces objets qui viennent en position de vérité, pour le sujet. Est-ce que de passer par instants du discours hystérique au discours analytique, ça ne permet pas une circulation d’un certain savoir sur l’objet a ?
Christiane Lacôte - Je dirais ça un peu autrement, mais c’est une question intéressante que tu soulevais, c'est-à-dire la différence entre les rêves adressés à l’analyste, et les rêves qu’on fait… encore qu’il faudrait se demander s’ils ne sont pas toujours adressés à quelqu’un. Mais tout de même, ce que je trouve passionnant, quand il est adressé à l’analyste, et quand l‘analyste ne se planque pas, pour le coup, dans son fauteuil, et parle, intervient, il y a toujours, si on veut bien l’entendre, cette dimension, « mais à partir de quoi il me dit ça, cet idiot ou cette idiote ? », il y a une espère d’étonnement aussi…
R. Chemama - …ou bien « cet homme un peu pervers ! »
Christiane Lacôte - Quand elle dit « cet homme un peu pervers, mais qu'est ce qui lui vient à l’idée, à cet analyste-là, de me dire quelque chose comme ça ? ». C'est-à-dire qu’il y a toujours cette dimension qu’on appelle celle de l’Autre, qui fait que le rêve se réinscrit à l’origine d’une énonciation, à un point d’interrogation sur l’énonciation, c'est-à-dire que ça se raccroche à quelque chose qui peut être pensé comme ce qu’à chaque parole le refoulement originaire centre, situe du surgissement de la parole comme telle. C'est-à-dire « il aurait pu dire autre chose, mais pourquoi dit-il ça ? ». Je pense que c'est peut-être la différence entre des rêves qu’on pourrait dire ‘errants’, et les rêves qui sont adressés à l’analyste. Je dis cela parce que je vais parler de Jung tout à l’heure, dans les textes de qui il y a des rêves errants, qui ne sont pas forcément du tout adressés à un analyste. Dans la littérature aussi on peut en lire dans le surréalisme particulièrement, où l’adresse est encore d’une autre nature.
Enfin, voilà ce que je voulais dire ; et aussi une autre chose dans la réponse de Lacan à Marcel Ritter, où il critique Freud tout en étant très près de lui : « L’erreur de Freud, c’est d’avoir confondu le rapport au phallus et le phallus ». Et ça, je vous l’envoie comme ça, parce que c’est vraiment un axe de réflexion intéressant, et que ce n’est pas sans lien avec la question du refoulement originaire.
B.Vandermersch - Mais tu peux en dire plus sur la confusion regrettable entre le rapport au phallus et le phallus ? Ou bien c’est ton exposé de tout à l’heure ?
Christiane Lacôte - Je vais en parler un petit peu, mais il faut laisser la discussion..
B.Vandermersch - …la question mûrir…
Christiane Lacôte - Mais je crois qu’il y a là un axe très important. Puisque la réponse à Marcel Ritter c’est 1975, c'est-à-dire bien après Encore, etc. C’est toute la question de la fonction phallique.
Roland, tu as des choses à dire ?
R. Chemama - Sûrement ! Ce que j’ai trouvé intéressant, entre autres choses, c’est ta référence au style de Lacan dans cette réponse à Marcel Ritter. Tu dis « c’est pas si fréquent, est-ce que je suis sûr de cet "entièrement", je le fais analogue, etc. ». et tu disais très justement qu’on parle en fonction de l’adresse, et j’espère que l’affluence dont je suis heureux, ne va pas trop changer le style que nous allons avoir, c'est-à-dire que nous allons pouvoir rester dans un questionnement aux limites où nous ne savons pas.
Il y a trois points ce matin sur lesquels je trouve que.., le premier, c'est à propos de cet ‘analogue’, je reviens sur la question de l’analogue entre le réel pulsionnel et le réel du symbolique : moi, ce qui me frappe surtout, bien sûr il parle souvent de leur superposition, mais là, il semble dire que ce qui permet cet analogue, c’est l’ombilic au sens du cordon ombilical, au sens qu’on est né de cette mère là avec ce cordon ombilical-là, et il fait allusion aussi à la question du placenta. Ce qui sans doute est une façon de relier la question du symbolique avec le pulsionnel, à travers l’objet a puisque le placenta, il introduit comme l’enveloppe. Moi, en tout cas quand même, ça ne m’apparaît pas si évident, c'est-à-dire qu’on pense beaucoup le sujet comme apparaissant par rapport à un autre langagier, un bain de langage comme on dit psychologiquement, là quand même, la référence au réel de la naissance, est quand même présente, et je dois dire que c’est à poursuivre, je ne sais pas quoi en faire mais ce n'est pas si fréquent me semble-t-il. Et peut-être que si, comme tu dis, dans les rêves la question du père apparaît, c'est justement parce qu’elle vient à la place où cette origine dans le corps de la mère est la chose la plus opaque en quelque sorte. C’est une question en tout cas que je me pose.
La deuxième question, c’est ce que tu as dis sur la grande gueule. Et que Christiane d’une certaine façon a repris en disant « Si l’analyste ne se planque pas ». Je dois dire que ce sont des choses qui vont dans le fil de ce me parait à questionner en ce moment ; je l’ai évoqué la dernière fois en parlant de la jouissance dans la cure, j’avais annoncé cet article qui est finalement paru, dans la Revue lacanienne, et également l’intervention que je vais faire à Saint Brieuc. Parce que parler de la jouissance de la cure, d’abord du côté de l’analysant c’est évident, mais aussi on peut interroger une éventuelle jouissance de l’analyste, c’est interroger la dimension du corps. C'est-à-dire de quelle façon joue le corps, la dimension du corps, côté analysant, mais aussi côté analyste ?
On sait, on dit beaucoup, Lacan jouait de son corps, il le faisait sentir, il s’approchait, il s‘éloignait, il respirait bruyamment, etc.., mais comment ça fonctionne ? Et j’étais en train de penser à tout ça, et je me demandais ce que j’allais dire à Saint Brieuc, pour quand même dire des choses un peu nouvelles, et je me dis que, peut-être que si le corps apparaît, c’est à partir de ces objets qui sont à dans les marges du corps, donc objets a. Et alors il me venait la voix, évidemment, sans doute que si l’analyste intervient en tant que semblant d’objet a, et en ce sens intervenant dans la cure pas simplement par la métaphore, l’énonciation, par l’énigme, etc. mais aussi la dimension du corps, c’est au niveau de la voix. C'est-à-dire il donne de la voix, on pourrait dire presque : peu importe ce qu’il dit à ce moment là, mais il donne de la voix. J’étais en train de réfléchir à tout cela, un matin, et la première patiente qui arrive - elle avait dit des choses très importantes me semblait-il la fois précédente - elle me dit « Les choses que j’ai dites, il y a quelque chose qui m’ennuie, c’est que ça ne résonne pas». C'est-à-dire qu’il lui semblait manquer quelque chose. Mais en même temps ça indiquait quelque chose. J’ai cru important à ce moment-là de dire quelque chose, peu importe quoi, la question, en quelque sorte, c’est qu’elle ne pouvait continuer que si il y avait du son ! C’était assez extraordinaire ! C’est-à-dire marquer là comment le travail du signifiant supposait que l’analyste soit un petit peu plus grande gueule par exemple ! Parce que ça ne pouvait résonner pour elle que si du côté de l’analyste quelque chose d’une résonance, d’une sonorité, c'est des questions. Et la troisième question, c’est sur ce que tu dis « L’inconscient n'est pas ». C’est vrai que Lacan dit que « Le statut de l’inconscient n’est pas ontique, il est éthique », et puis, en même temps, là, je suis au point le plus difficile pour moi, en même temps quand il reprend Wo es war, c’était.
B.Vandermersch. Oui, justement, c’était. C’était, c’est un inaccompli.
R. Chemama. Voilà ! Moi, plutôt que dire ce que tu dis, quand il dit également dans ce texte par exemple, « Ce que je désigne du nom de parlêtre, ce qui se trouve être une autre désignation de l’inconscient ». Donc, Inconscient, il le désigne comme parlêtre, ou le terme d’être se trouve !
B.Vandermersch. Oui mais il parle !
R. Chemama. Oui justement, je me demande si plutôt on n’a pas intérêt à dire les choses que le statut de l’inconscient nous fait réinterroger autrement ce que c'est qu’être. Je le redirais plutôt comme ça. Et peut être que si Lacan s’intéresse à Heidegger, c’est aussi à travers le questionnement sur ce que c'est qu’être. Et qu’effectivement un être qui est parlêtre évidemment, ce n’est pas l’être que nous, nous supposons dans l’ontologie classique, philosophique. Moi, j’aurais envie de le dire comme ça, parce que sinon…
B.Vandermersch - …J’ai l’impression que ce que tu veux dire, c’est que, si nous insistons trop sur « ce n’est pas un être », ça pourrait, même du coté éthique, finir par aboutir à « S’il n’y a pas d’être de l’inconscient, alors quelle importance... ». Peut-être que ça pourrait déresponsabiliser. Il est vrai que la question de l’être se pose au sujet, elle est tout le temps là.
R. Chemama : Je me souviens avoir entendu Melman questionner même le terme de non-réalisé. Comment peut-on dire que c'est non-réalisé alors que c'est tout le temps là. ; quelqu’un pourrait-il trouver la référence ? Lacan dit que c'est du non-réalisé dans le séminaire 11, Melman a questionné ça. C'est ce qui ne cesse d'insister.
B. Vandermersch: Ce qui se réalise, ce ne sont que des formations de l'inconscient. On ne peut pas confondre le rêve et l'inconscient.
R. Chemama : Qu'est-ce qui peut produire ces réalisations, si on ne suppose pas quelque chose? Comment penser ce qui...
B. Vandermersch:...aura été... Je suis d'accord pour ne pas simplifier la question de l'être : dire il n'y a pas d'être, pas de sujet de l'inconscient, ce n'est pas, point! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, puisque ça ne cesse d'insister, mais, quand même, si ça insiste, ce qui insiste c'est un rapport manqué à l'être, toujours l'objet est manqué. Et l’objet, c'est le seul être que j'ai, et sous lequel quelque chose du sujet peut…
R. Chemama…même dire un désêtre, ce n'est pas indiquer qu’il y ait une absence pure et simple…
B. Vandermersch : Je me méfierais encore plus du désêtre que de l'être !
X : On ne pourrait pas dire que ce qui insiste parle être ( ?)
B. Vandermersch: Oui c'est ça. Le mot parlêtre on peut l'entendre comme ça.
C. LacôteJ'ai une difficulté dans ce que tu dis sur la question de l'être. Tu oscilles et tu argumentes en disant il y a quelque chose où c’est non-réalisé, cela suppose qu'il y ait du réalisable. Il y a beaucoup d’ambiguïtés avec les adjectifs, les verbes et les participes formés à partir du mot réel. Il ne faut pas confondre le réel et l'être. Il me semble que ce sur quoi se questionnait Bernard, concerne la fonction du refoulement originaire comme quelque chose qui permet que l'inconscient se tienne. Il ne faudrait pas confondre le se tenir avec l'idée de l'être. Tu vois ce que je veux dire…
R. ChemamaComment tu définirais l'être?
C. LacôteL'être, très simplement dans le fil de certaines formules de Lacan, il y en a d'autres, n’appartient qu’au langage ; s'il n'y avait pas le langage, il n'y aurait pas le verbe être et avec tous les jeux sur la négation, négation, double négation …etc.
R. ChemamaJustement, c'est indiquer que l'être auquel nous avons à faire, c'est un être dans le langage…
C. LacôteOui, c'est quelque chose qui ne tient que par le langage, que par le mot…
R. Chemama : … Parlêtre, on pourrait presque mettre l.e.t.t.r.e
C. Lacôte : La question du réel, c'est autre chose que celle de l’être. La lettre pour Lacan pose la question du réel en effet. Par ce jeu de mots il déplace la question de l’être.
R. ChemamaBernard les avait lié aussi en parlant à la fois de l'inconscient n'est pas et c'est du non-réalisé deux formules équivalentes.
B. VandermerschSûrement pas. J'aurais confondu le réel et l'être.
C. LacôteIl faut en effet les distinguer.
B. VandermerschC'est sûr que s'il n'y avait pas le langage, on ne se poserait pas la question de l'être. Cela dit, l'être, c'est simplement ce qui choit du fait que nous parlons et que nous sommes donc toujours représentés par des signifiants, donc il y a toute une série de signifiants, d'attributs mais tous ces attributs nous supportons mal qu'ils ne se réfèrent pas à un être. Et nous pensons toujours, on fabrique des concepts : le Cheval est comme ci, comme ça, il a 4 pattes... on fait un être du Cheval qu'il n'y a pas. Les mots font surgir l'idée qu'il y a un être : Identité nationale! Quelle est notre identité nationale? Il y l'id
Notes
[1] Transcription : Dominique Kayal et Pierre Colombani - Relecture : Anne Peyrat
[2] Ces deux formes sont : « Dans tout système formel consistant contenant une théorie des nombres finitaires relativement développée, il existe des propositions indécidables » et « la consistance d’un tel système ne saurait être démontrée à l’intérieur de ce système ».
