Deux exemples de garçons "non lecteurs"
Auteur : Marika Bergès-Bounes 27/10/2002
Alexandre, 11 ans et 4 mois
Adressé à la consultation pour "dyslexie et dysorthographie sévères", par la psychologue scolaire, malgré 4 ans d'orthophonie deux fois par semaine : il ne sait toujours pas lire, déchiffre et "invente" (par exemple, il lit "cabane" là où est écrit "maison"...). Lui-même dit : "Quand je lis, ça me bloque." Il ne peut qu'écrire des mots très simples (cf. liste où l'on peut noter que le "la" est barré) et dit que lire c'est "dire des mots".
Il se présente – comme bon nombre d'enfants non lecteurs – derrière un "je sais pas" défensif permanent : il ne sait pas quel jour nous sommes, il ne sait pas sa date de naissance, il ne sait pas son adresse, il ne sait pas son numéro de téléphone, il ne sait rien. Il sait seulement que son père est mort deux ans auparavant, mais il ne sait pas de quoi, il n'a rien demandé, on ne lui a rien dit, il n'était pas là : "tout le monde est au courant dans la famille, mais moi je ne veux pas savoir" ; c'est ce qu'il redira devant un texte à lire : "j'ai pas envie de savoir, c'est ça le problème !" : position de non-savoir affichée. Les parents se sont séparés "juste avant la rentrée du cp : mon mari a pété les plombs, il a décidé de partir. Il buvait déjà et il est décédé maintenant il y a deux ans. Alexandre n'a rien vu de tout ça, il ne sait pas de quoi il est mort. Il n'a pas posé de questions. C'est comme si rien ne s'était passé, rien ne s'est dit depuis, même pour son frère qui pourtant vivait avec son père depuis la séparation, on en avait un chacun – et qui a tout vu – coma éthylique du père, hémorragie. Les enfants ne parlent jamais de ça". "Ça", qu'est-ce que c'est, "ça" ? "On a le droit de dire la vérité, la vraie ?", demande la mère, qui n'a jamais évoqué l'alcoolisme du père l'ayant mené à la mort, comme celui du grand-père et de l'arrière-grand-père paternels, morts eux aussi de la même manière : "ma belle-mère et sa mère ne veulent rien dire, elles ne veulent pas qu'on en parle" : menace de mort donc sur les garçons de la lignée qui portent ce patronyme. "Alexandre, il est de mon côté (cf. son dessin inachevé unilatéral ?), il a toujours vécu avec moi, il aime bien que maman lui fasse les choses, ça énerve beaucoup son frère qui lui dit qu'il est un illettré. Tout le monde me dit que j'en fait trop pour Alexandre, c'est moi qui ai choisi son prénom avec la même lettre pour le prénom et le patronyme parce que ça porte chance. Et puis, depuis que son frère est revenu vivre à la maison, j'ai laissé ma chambre à l'aîné et je dors avec Alexandre."
Proximité incestueuse mère-fils, très fréquente chez ces enfants "non lecteurs" qui semblent laisser le savoir et ses conséquences du côté de l'autre, de la mère le plus souvent.
C'est le cas de la grande majorité de ces enfants en panne avec la lecture : la connaissance est activement barrée, le refoulement permanent autour de ce qu'il y aurait à savoir, la lecture supposée donner accès à ce savoir à travers les significations de la lettre écrite : lecture qui serait un dévoilement auquel l'enfant s'oppose radicalement, lettre à lettre (Alexandre, invité à lire un texte, dit : "je dois lire les lettres ?" : l'épellation empêche tout accès au sens). Mais cette méconnaissance active, cette obtusion frappant la signification de la lettre écrite, sont-elles toujours retrouvées chez ces enfants qui n'apprennent pas à lire ?
Mickaël, 10 ans et 6 mois
Il vient avec ses parents, adressé par la psychologue scolaire car "en grande difficulté scolaire depuis le cp, il a une lecture syllabique, hésitante et hachée, "malgré 3 ans d'orthophonie". "En orthographe, j'ai toujours zéro, y'a des fautes partout mais c'est tout à fait le texte", dit-il (ce qui peut se vérifier dans le texte libre ci-joint, qui est le début de son "livre sur un fantôme et la mort transformable en vie"...). Contrairement à Alexandre, Mickaël fuit dans le discours, fait part de ses hypothèses, cherche à savoir (cf. son texte) et, malgré sa lecture syllabique, est dans une recherche de sens avant tout : alors que "notre" est lu "montre", "laitue" est lue "lettre", Mickaël tient absolument à revenir à la lettre dans une tentative de restitution fidèle du texte à lire, quoique avec une grande lenteur : "Il a beaucoup d'imagination, dit son père, tout ce qui est appris visuellement est capté. Comme il n'arrive pas à lire, c'est galère pour lui... il ne fait pas réellement de la lecture, c'est une bande dessinée pour lui... il regarde l'histoire avec les images mais pas les encarts écrits ; il vit très mal son échec, dit qu'il est nul, et a très mal supporté que son frère apprenne à lire."
Mickaël parle d'abondance, nul besoin de le solliciter, c'est un moulin à paroles au vocabulaire riche et précis, qui tourne, avant tout, autour de son père et de la mort : "Pendant mon cp, mon père a eu un grave accident de voiture, il est resté un mois dans le coma, il a eu treize opérations depuis, il n'a pas pu recommencer à travailler."
Les détails morbides abondent, Mickaël est angoissé par les prochaines opérations prévues pour son père ; pour une simple toux, il craint sa mort, dans les escaliers il craint sa chute fatale, "à l'école j'y pense tout le temps". Mickaël revient sans cesse à la mort, celle de son grand-père maternel en mobylette, celle de sa grand-mère paternelle quand son père était tout petit, celle de la première femme de son père, et surtout celle de son père : "On va mettre une sorte de corset interne sur l'estomac de mon père, mais ça sera pas beau après sa mort, quand il va se décomposer..."
Cet enfant, tout dans l'imaginaire, a pu évoquer ses embarras et ses phobies dans des entretiens avec une psychanalyste, et notamment sa dépendance à l'endroit de sa mère : "Ma mère, elle fait tout pour moi, elle veut tout savoir ; quand je serai grand, il faudra que j'aie cinq portables pour qu'elle sache toujours pile où je suis ! ... j'ai même pas pu apprendre à faire du vélo, j'étais pénard et c'est elle qui poussait le vélo avec une espèce de tube, finalement c'est elle qui faisait marcher mon vélo ! elle me fait mes tartines à 4 heures, elle me fait mon cartable, mes devoirs, elle range, elle pense que je pourrais pas me débrouiller seul... elle s'occupe de tout et elle ne supporte pas qu'on ne lui obéisse pas... Il faudrait que je lui prouve que je suis autonome, que je peux remplir toutes les tâches qu'elle remplit pour moi sans une seule erreur... oui... mais si elle n'avait plus rien à faire, elle dirait : "à quoi je sers ?" ... Cet enfant qui avait vécu seul longtemps avec sa mère – car le père était absent, avant son accident, neuf mois par an – avait, semble-t-il, voué sa vie, à être le phallus de sa mère, celui qui la comblerait, celui qui lui permettrait d'esquiver sa propre castration.
Comme on vient de le lire, il s'agit ici, à travers le même symptôme, la non-lecture, d'une problématique qui aborde la question du savoir de façon tout à fait différente. La lettre est en effet ici articulée au réel de l'accident du père, envahi d'imaginaire qui vient confisquer ce en quoi il pourrait être symbolisé, c'est-à-dire lisible : la lettre est ici un adornement, une enluminure illisible offerte à la mère.
