Théorie psychanalytique

 
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Delire et transfert : un premier nouage Freudien

Auteur : Michel Jeanvoine 28/07/2011

Bibliographies Notes

        Je vais m’appuyer sur quelques notes pour vous parler  de la question du transfert dans les psychoses. En effet, par quel biais puis-je- puisque chacun y entre à sa manière comme nous pouvons l’entendre- puis-je entrer dans cette question du transfert dans les psychoses?

       Tout d’abord avant d’entrer dans le vif de ce sujet,, il m’apparaît qu’il nous faut en passer par un certain nombre de préalables indispensables. 

       Le premier est la simple remarque que cette question a toujours été centrale dans le destin des différentes associations et a toujours cristallisé des débats passionnels. Et que l’histoire du mouvement analytique se prête volontiers à une telle lecture.

       La deuxième remarque repose sur le fait que nous avons les pieds dans ce sillon travaillé par J. LACAN et ouvert par FREUD dans des conditions bien singulières. Conditions que nous ne pouvons pas ne pas explorer si voulons avoir une idée un peu plus juste de ce que nous faisons lorsque nous nous intéressons à ces questions en ayant à faire à des aventures cliniques, ou de travail, assez semblables.    

       La troisième remarque est une remarque de fond et de logique, qui touche également au sujet abordé. En effet si nous avons une lecture à faire il nous faire le choix des repères et des formalisations avec lesquels nous engageons cette lecture en jouant, pourrait-on, dire cartes sur table. Seule manière de ne pas trop errer en pouvant accueillir ce réel qui va lui dire non et susceptible, donc, de nous enseigner.

      Cette lecture, je propose de la faire à partir d’un point précis. Nous avons travaillé l’année dernière à l’ALI le séminaire de J. LACAN « …ou pire. » Dans ce séminaire nous avons pu suivre LACAN dans son invention du nœud borroméen. Non pas d’ailleurs tellement du nœud mais beaucoup plus du nouage, du nouage borroméen.  C’est dans ce séminaire que pour la première fois il l’évoque comme quelque chose qui lui tombe dans la main et qui lui vient comme une bague au doigt. Ce qui n’est pas sans évoquer, mais tout autrement, et avec d’autres conséquences, l’anneau freudien du comité secret. 

      Par quels chemins ces éléments de réponse à ses questions « préliminaires », et ce nouage, lui viennent-il ?

      Il faudrait faire la remarque que ce séminaire se tient en opposition à un autre séminaire tenu dans le même temps, «  Le savoir du psychanalyste », et cette fois-ci à l’adresse des jeunes internes en psychiatrie en la chapelle de sainte Anne, à l’intérieur des murs propres à accueillir la folie. L’un n’allait pas sans l’autre, avec cette lettre d’a(mur). C’est sur le fond de la  question de la folie que se tient ce séminaire.    

     «  Il n’y a pas de rapport sexuel », énoncé central dans la mise en acte de son enseignement !

     Disjonction radicale entre l’Un et l’Autre ! 

     Et pourtant quelle articulation entre l’Un et l’Autre, si l’Un se va pas sans l’Autre ? Qu’en est-il de ce « Yadl’un » ?

     Convoquant PLATON, et les logiciens, il nous propose sa lecture, sa lecture d’analyste: au lieu même de cette disjonction radicale- il n’y a pas de rapport sexuel- un UN (ou un -1) à lire, à compter, à prendre en compte. Un Un comptable, mathématique, et non pas totalisant, qui met au cœur de cette affaire la dimension même de la logique, par le travail du un mathématique, comme voie incontournable d’un accès à un réel qui ne peut se définir, dès lors, que comme un impossible à dire. C’est avec ce dispositif rudimentaire et rustique qu’il noue l’Un à l’Autre en nous montrant comment c’est par un troisième, toujours à compter, que la commune mesure s’introduit logiquement et que cette opération noue des éléments jusqu’alors disjoints: une manière de donner consistance, commune mesure, au trait commun minimum ; à savoir ce qu’au minimum ils partagent : leur opposition même. Cette opération relève d’un acte qui engage le sujet et le déplace dans un franchissement, voire une passe. 

     C’est avec ce dispositif rudimentaire, « pas de deux sans trois »,  que je vous propose une lecture de cet événement, resté obscur et mystérieux, et qui pourtant n’en est pas moins à l’orée de l’invention de la psychanalyse. Celui-ci donne à la question du transfert dans les psychoses sa place centrale et ouvre le sillon par lequel je vous propose aujourd’hui d’introduire cette question. Je veux parler, non seulement de cet épisode du procès en plagiat que fait FLIESS à FREUD à partir des années 1900-1901 mais, plus largement, des liens FREUD-FLIESS et de leurs enjeux. Je signale un livre qui apporte sur cet événement des éléments d’information et un grand nombre de documents, il s’agit du livre d’Erik PORGE intitulé « Vol d’idées ».

     Cette relation commence vers les années 1887 et se termine en 1902 sur les bords du lac Aachen dans une ambiance bien particulière. Je ne peux pas reprendre ici tous les éléments de cette affaire dans le détail mais seulement en souligner quelques-uns qui me semblent essentiels. C’est l’histoire d’une passion scientifique où chacun, à sa manière, s’engage dans le projet de rendre compte des lois qui organisent la vie, la vie biologique, et les lois de la reproduction. Pas moins. Aussi FLIESS, avec ses travaux originaux, et situés hors de l’université, s’intéresse-il à la bisexualité et au bilatéralisme, à la question du nez dans ses rapports aux organes génitaux et à une loi des périodes qui rythmerait la vie, au sens large du terme, c’est-à-dire pas seulement biologique, à savoir 23 jours pour les hommes et 28 jours pour les femmes. C’est dans cette ambiance amicale de réflexion, de travail et d’inventions, que ceux-ci vont se rencontrer et s’écrire des milliers de lettres et que FLIESS pourra apparaître aux yeux de FREUD comme un « véritable KEPLER de la biologie » auquel un jour l’humanité devra rendre grâce pour ses découvertes... En effet FREUD a le sentiment que son ami réussit un parcours scientifique sans fautes là où il rencontre les difficultés les plus grandes. Cette amitié de travail qui se veut transparente, cependant habitée par un nœud de transfert, se trouble petit à petit. La suspicion s’installe du côté de FLIESS jusqu’au point d’être envahi par l’idée de se trouver éliminé physiquement par FREUD. Celui-ci aurait voulu le noyer dans le lac d’Aachen…. Aussi, malgré les quelques prudentes sollicitations de FREUD, FLIESS ne donne plus suite au travail et FREUD perd alors ce lecteur que FLIESS avait été pour lui pendant dix ans: la bien nommée « writing cure » par J. LACAN s’interrompt définitivement. FREUD restera sans aucun contact avec FLIESS, sans jamais le revoir, et sans se rendre à son enterrement en 1928 à Berlin alors qu’il s’y trouve dans le même temps. 

      La suite de l’affaire devient encore plus intéressante et riche d’enseignements dans la mesure où s’ouvre alors véritablement l’épisode du plagiat. D’un plagiat particulier dans sa structure puisqu’il y mêle non seulement FREUD mais surtout un élève de FREUD, SWOBODA, qui travaille la question des périodes et un ami de celui-ci que FREUD ne connait pas, WEININGER qui s’intéresse, lui, à la question de la bisexualité. Ces deux derniers publient, chacun de leur côté, des ouvrages relatifs à ces questions et FLIESS ne manque pas de supposer et d’en inférer que, dans cette affaire, il est clair que FREUD a une responsabilité et tire les ficelles de ce double plagiat…C’est à cette époque que se dévoile petit à petit la nature délirante de la réalité de FLIESS. La communauté scientifique de l’époque prend parti en soutenant l’un ou l’autre et l’affaire occupe la presse et les tribunaux devant lesquels celle-ci est portée. L’affaire est donc d’importance et pas seulement anecdotique. FREUD, très affecté, la prend très au sérieux et ne peut pas ne pas s’interroger sur les enjeux  de ce destin bien singulier. On trouve les traces de ses préoccupations dans les différentes correspondances qu’il a avec différentes personnes dont C. JUNG. 

      C’est l’époque où celui-ci porte à sa connaissance la parution en librairie des mémoires d’un patient paranoïaque qui viennent de paraître en librairie et, les jugeant très intéressantes, lui en suggère la lecture. C’est toujours ce même document que nous avons entre les mains, ces fameux mémoires du Président SCHREBER, et que nous pouvons lire aujourd’hui comme FREUD a pu les lire à cette époque.

     Cette lecture est essentielle pour lui dans la mesure où celle-ci lui permet de prendre du recul sur son aventure fliesséenne en lui permettant une analyse qui n’était pas possible de ce qui va, dès lors, pouvoir s’appeler un premier tour. Cette lecture s’impose à lui et va éclairer rétroactivement les enjeux obscurs dans lesquels il s’était trouvé serré dans ce premier temps. Il y a là, entre l’aventure fliesséenne et ses commentaires sur SCHREBER, les deux temps d’une même séquence logique avec sa conclusion dont nous avons à faire la lecture et dont FREUD sortira différent. De ce travail sur lui-même il en parlera dans ses correspondances et notamment  avec Sandor FERENCZI.

      Mais quelle lecture fait-il des ces Mémoires et par quel bout les prend t-il? Ces indications sont pour nous très précieuses. 

      Une première remarque, en effet, c’est par le bout du transfert, et non d’une manière autobiographique qu’il abord ce cas. Son intérêt se porte sur la nature des liens existants entre SCHREBER et le Professeur FLECHSIG. En s’arrêtant sur le premier temps fait d’amour, d’idéalisation et d’une totale confiance, il note son retournement en haine persécutive et l’entrée progressive dans une réalité hallucinatoire où FLECHSIG tient le rôle du persécuteur. En effet FLECHSIG, sûr de lui, propose à SCHREBER venu le consulter dix ans auparavant lors d’un premier épisode à tonalité hypochondriaque, un traitement capable de le soigner et de le tirer définitivement d’affaire. SCHREBER rentre à la maison et tente de se pendre le soir même. Il traverse alors un épisode de grande confusion qui finira, après plusieurs années, par s’organiser en un monde délirant. FREUD note ce nœud de transfert amoureux qui conduit, par retournement, à la promotion hallucinée de son monde délirant de persécuté où FLECHSIG y tient une place centrale. 

      D’où une deuxième remarque freudienne essentielle: l’hallucination, que nous prenons pour une manifestation pathologique est, en fait, la voie par où le monde de la réalité se reconstruit, certes dans des modalités délirantes, mais un monde. Le délire est alors à entendre comme une tentative de guérison.

     De ce monde, et de ce qui l’organise, il va nous donner quelques clefs de lecture. Je ne peux pas là ne pas vous lire quelques lignes de l’analyse qu’il nous propose, analyse bien souvent ignorée alors que manifestement J. LACAN en tire les conséquences les plus cruciales dans son enseignement.

 « Les Mémoires nous donnent ici un point d’appui, en nous montrant que, pour le malade, « FLECHSIG » et « DIEU » se situent dans une série. Dans un de ses fantasmes, il écoute une conversation de FLECHSIG avec sa femme, où ce dernier se présente comme « DIEU-FLECHSIG », et du coup est considéré par elle comme fou; mais il nous faut être attentif après aux traits suivants de la formation du délire de SCHREBER. Si nous envisageons l’ensemble du délire, de la même manière que le persécuteur se décompose en FLECHSIG et en DIEU, FLECHSIG lui-même se divise ultérieurement en deux personnalités, le FLECHSIG « supérieur » et le FLECHSIG  du « milieu », ainsi que DIEU de divise en DIEU « inférieur » et DIEU « supérieur ». Dans les stades ultérieurs de la maladie, cette décomposition, pour FLECHSIG va plus loin encore. Une telle décomposition est tout à fait caractéristique de la paranoïa. La paranoïa décompose comme l’hystérie condense. Ou plutôt la paranoïa désagrège les identifications et les condensations produites dans le fantasme inconscient. Le fait que cette décomposition soit répétée plusieurs fois chez SCHREBER est, selon C. JUNG, l’expression de l’importance de la personne en question. Toutes ces divisions de FLECHSIG et de DIEU veulent donc dire la même chose que le partage du persécuteur en FLECHSIG et en DIEU. Ce sont des redoublements du même rapport significatif, comme O. RANK a pu le reconnaître dans la formation des mythes. »  

     Cette lecture de FREUD est véritablement formidable et nous ne pouvons pas là ne pas évoquer ce travail de formalisation que J.LACAN nous propose avec le nouage borroméen avec lequel j’introduisais cette lecture. Comment ne pas être sensible à ceci que SCHREBER se trouve placé sous un commandement xénopathique, totalement énigmatique puisque relevant simplement d’une logique qui s’impose dans le réel, celle du nouage par cet appel d’un Un qui lui  fait signe. Et de ce point troisième, ou premier en l’occurrence, la voix hallucinée qui met en place ces « Doublierungen », ces redoublements, avec le persécuteur qui, seul, lui confère une consistance qui lui faisait défaut : une manière de s’habiller et du même coup de trouver étoffe pour SCHREBER. Je ne vais pas développer ici cette question de ce que nous pourrions appeler « un transfert xénopathique », je l’aborderai dans les journées elles-mêmes.

     Mais si j’en viens à ce point de l’analyse freudienne, c’est pour souligner comment celui-ci, dans son analyse nous parle en fait de ce qui a pu lui arriver avec FLIESS, et réciproquement. Ce qu’il vérifie à cette lecture des mémoires de SCHREBER, c’est comment la personne aimée et idéalisée devient, avec ce retournement, le persécuteur. Ce point intéresse tout spécialement FREUD et ce sera le point d’où repartira LACAN avec son concept de  forclusion. 

     Dans sa correspondance avec Sandor FERENCZI, contemporaine de ces élaborations, il nous faut relever le propos de FREUD, où dans cette épreuve, par le travail fait sur lui-même, celui-ci échappe au destin délirant de FLIESS et au travail du délire qu’il décrit dans ses commentaires sur SCHREBER : « J’ai réussi là où le paranoïaque échoue.»Laissant FLIESS échouer devant ce qui se présente alors comme quelque chose de l’ordre d’un franchissement et d’une passe il s’en produit, sur l’autre versant, «eine neue Subjekt » freudien.

     Qu’en dire et quelles remarques avancer ?  

     Ces remarques surgissent dans le travail avec FERENCZI là où il est question de la fin de  sa cure, comme si tous ces enjeux étaient noués; et nous savons comment J. LACAN concevait la cure dans les années 50, une « paranoïa dirigée »…. A son terme la mise en jeu d’une fonction qui règle une traversée, une passe.

      De quelle « réussite » s’agit-il ? Il ne s’agit plus de cette réussite que FREUD évoquait devant les succès de FLIESS, mais cette fois-ci d’une réussite qui saurait prendre en compte l’échec, d’une réussite qui s’autorise à être habitée par l’échec, d’une réussite qui ne va pas sans l’échec. 

      Ainsi, en ce lieu, repose une fonction essentielle au parlêtre capable de venir témoigner de sa prise- ou pas- dans le symbolique: la « fonction nœud » telle que le propose J. LACAN, c’est –à-dire celle capable de faire le nouage. C’est cette rencontre que font FREUD et FLIESS avec leur désir en acceptant le destin de cette passion scientifique et ce nœud de transfert. Mais chacun à leur manière. L’un, en « réussissant », là où l’autre échoue. 

     Ainsi FREUD se montre capable de nouer les éléments qui s’imposent à lui et d’en assumer ce  franchissement; ainsi FLIESS se montre noué par ce troisième terme logique qui s’impose à lui xénopathiquement dans les modalités décrites par FREUD à partir de SCHREBER. « Jamais un  sans deux », cette fois-ci, pourrait-on proposer.

      A noter que ce travail de commentaire de SCHREBER opéré par FREUD est essentiel à cette séquence puisqu’il participe de cette traversée réglée par un temps logique. C’est  seulement dans un après-coup qu’il est donc possible de parler d’un premier temps FREUD-FLIESS.

      Aborder la question du transfert dans les psychoses s’avère, en effet, centrale dans l’histoire de la psychanalyse, telle que je vous en propose une esquisse. Et il vaut mieux savoir dans quel sillon nous nous trouvons, dans quel entre-deux, là où FREUD noue pour une première fois la question du délire à celle du transfert. Peut-être pourrions-nous ajouter, pour conclure, que ce trajet effectué une première fois par FREUD est, d’une certaine manière, celui de chacun, aussi bien dans ses amours, sa cure, son travail, … rencontre essentielle à toute transmission de la psychanalyse.  

Notes
Bibliographie