De quelques signifiants privilégiés
Auteur : Charles Melman 10/10/1999
Je me permets de vous rappeler que nous sommes les enfants d'un texte. Nous sommes les enfants d'un texte puisque c'est lui qui vient ordonner notre généalogie et qui nous prescrit d'ailleurs entre autres d'avoir à la poursuivre. Et nous restons ses enfants puisque c'est bien vers lui que nous nous tournons pour savoir comment faire savoir si nous nous conduisons bien. C'est à lui que nous demandons d'être notre guide. C'est de ce texte que nous voulons être les préférés ; ceux qui montrent qu'ils ont la vraie interprétation et c'est pour cela que les enfants de ce texte, en général, se battent entre eux : pour montrer que eux ils ont compris ce qu'exigeait ou ce que disait ce texte. À l'endroit de ce texte, nous sommes des névrosés, c'est-à-dire que nous nous défendons contre l'obligation qu'il nous fait du sexe. Et c'est pourquoi nous oscillons entre la névrose obsessionnelle où nous cherchons à nous en défendre, à l'annuler ; ou bien nous basculons dans l'hystérie pour protester contre le mauvais coup qui nous est ainsi porté. Je rappelle que le but de ce groupe qui a pris le nom de Groupe de Cordoue (en souvenir, en commémoration involontaire d'une rencontre qui fut sympathique et sans doute productive entre les représentants des trois religions et les psychanalystes) est d'étudier la texture de cet ordre qui s'impose à nous et qui fixe notre destin.
La question qui est posée à cette occasion est celle de savoir si nous sommes définitivement, pieds et poings liés, livrés à ce texte ; ou bien s'il nous est possible d'avoir une autre lecture des textes qui se présentent comme voulant s'imposer à nous. Je me permets de vous signaler à cet égard qu'il conviendrait que dans cette entreprise, nous nous dépêchions un peu. Parce que pointe à l'horizon cet autre texte que l'on nous suggère et qui va être autrement impératif : le code génétique. Et le jour où ce sera celui-là qui devra servir de guide à nos conduites, nous serons l'objet de manipulations telles qu'elles nous permettront difficilement la moindre protestation ou la moindre rébellion. Il vaut encore mieux être dans la nursery où nous sommesque dans l'étable ! Alors ayons peut-être un peu, un instant d'attention sur ceci.
Lorsque je me suis intéressé comme il se doit à l'Islam, j'ai été très frappé par ce point que je vais vous exposer dans cette religion sur : la faculté qu'a la loi de poser l'interdit et en même temps d'être capable de prévoir sa transgression. Je vous cite quelques lignes, par exemple, du Coran : "Dieu ne vous a imposé dans la religion aucune oppression" sourate 22, verset 77, ou bien "Allah désire vous rendre les choses faciles et non difficiles" sourate 2, verset 181, ou bien encore dans les Hadith, "cette religion est facilitée, c'est-à-dire exempte d'incommodités ou de difficultés" ou encore dans un texte dontje pourrais donner l'auteur, la référence à qui cela intéresse, "nous sommes venus pour rendre les choses faciles et non difficiles" ou encore "Y a-t-il hésitation pour savoir si quelque chose doit être déclaré licite ou interdit ? Accordez la préférence au caractère licite car il est la racine".
Vous voyez donc le caractère parfaitement original, en tout cas pour un lecteur juif, de cette loi, dans la mesure où dans le judaïsme, elle est - malgré ce qui a été évoqué tout à l'heure- implacable. D'ailleurs, il y a, au départ du Coran, cette affirmation du Prophète que si la loi est dure pour les juifs, c'est qu'elle a été faite pour les punir, eux.
Ceci, qui n'a pas manqué de me fasciner, se retrouve - je ne vais pas vous en rappeler toutes les occasions - au sujet de l'aliment qui peut être ou non consommé, à propos également des femmes puisque'il est écrit : "Épousez donc les femmes qui vous plairont" Discussion : est-ce qu'il s'agit d'un ordre, ou d'une recommandation ? Est-ce qu'il faut épouser, ou bien est-ce qu'on peut s'en abstenir ? Vous voyez dans quel sens ceci a été interprété. Je passe également ce qui a pu être discuté sur l'absorption du vin puisque si le vin vient là spécifier le jus du raisin, est-ce que les produits de la fermentation d'autres fruits seraient frappés du même interdit ? Je n'évoque ceci que de façon très cursive puisque cela est familier à un grand nombre parmi vous.
Je me suis attardé davantage, parce que cela introduit, le point que je souhaite très rapidement vous exposer, à la question du serment. Est-ce que le serment me lie de façon irrécusable ? Ou bien est-ce que je dois tenir compte de cette façon de l'interpréter qui dit : "il n'y a rien de bon dans un serment qui ne comporte pas de réticence" ? Autrement dit si je m'engage dans un serment à fond, comme ce que l'on attend d'un serment, dans ce cas-là je n'aurais rien à en attendre de bon. Et grâce à Latifa, j'ai pu avoir quelques indications sur les diverses façons de prononcer, d'écrire ce mot en arabe. Il m'a paru intéressant qu'il signifie la même chose qu'en français : en français, à partir du latin, le "sacramentum" c'était au départ le dépôt que l'on faisait dans un procès et que l'on réservait à Dieu. Et j'imagine que la hauteur, la grandeur de ce dépôt était à la mesure de la certitude où l'on était de sa bonne cause, de sa bonne foi. Le sacramentum, c'était au départ, cet objet qui relevait du sacré, et donc auquel on n'irait plus toucher. Et il se trouve qu'en arabe, je vais très mal le prononcer mais Latifa va m'aider, Hasama(?) signifiant la part que l'on donne à Dieu dans le serment. Mais aussi la possibilité pour un mot qui a la même racine dérivée, le mot mukasamin [?] qui veut dire divisé, partagé, et rend compte de ce fait que vis-à-vis de son propre serment, le sujet peut rester divisé, partagé, et dans le doute, qui est là encore le même mot, Hasmun, le doute sur le parti à prendre.
Alors pourquoi me suis-je intéressé à cela ? Si ce n'est que parce que pourrait nous revenir en mémoire ce que Freud a écrit sur le sens opposé de ce qu'il n'a pu appeler que "les mots primitifs". La surprise donc de constater que certains mots pouvaient avoir des sens opposés. Et je vous rappelle à ce sujet l'intervention de Benvéniste, le linguiste, publiée dans un numéro de la revue "La psychanalyse' pour dire non, ce n'est possible, une langue étant constituée d'oppositions, il n'est pas possible pour un signifiant d'exprimer des sens opposés - et l'objection très timide et très réservée de Lacan, parce qu'il a compris qu'il n'était pas très tactique de venir s'engager sur ce point sensible. La seule remarque de Lacan a été de dire "Mais dans les langues sémitiques, qui sont tellement riches dans cet usage, est-ce que vous pensez que ceux qui exercent ces langues ou plutôt sont exercés par elles, est-ce que vous pensez qu'ils ne s'entendent pas ? "
Comment nous, pouvons-nous entendre que le signifiant puisse ainsi avec cette facilité dans les langues sémitiques venir exprimer des sens opposés ?
Nous le savons à la fois d'un point de vue psychanalytique, et d'un point de vue linguistique. Nous le savons d'abord à partir de ceci que le signifiant n'épuise jamais le sens. C'est-à-dire qu'il y a un reste. Et les psychanalystes savent que ce reste est assez essentiel pour venir animer le mouvement des métaphores et des métonymies à la recherche, dans la tentative de parvenir à résorber ce reste qui fait ainsi courir la langue. La seule façon de capter ce reste, la seule façon qu'il a de se prêter à la signifiance, ce ne peut être, avec les moyens dont nous disposons que de venir faire surgir ce qui, comme le reste, nie le sens, dit "ça n'est pas ça" tu crois que c'est ça, tu te délectes avec ça, tu en jouis, de ça, tu crois que c'est la bonne interprétation, tu crois que c'est le bon objet, que c'est le vrai, tu te prends toi-même pour le bon sens, pour le vrai objet. La façon qu'a ce reste de se donner à entendre, le seul moyen qu'il a, c'est de venir surgir comme ce qui nie le sens qui venait d'être affirmé. Pas d'autre moyen pour ce reste de venir à la signifiance.
Je ne vais pas me lancer dans des exemples qui vont très vite devenir scabreux. Mais prenons-en un tout à fait innocent, la façon que l'on peut avoir de dire "mon grand" pour désigner évidemment le plus petit, et puis toutes les métaphores amoureuses, qui elles, du scabreux justement, ne s'en privent pas : dans la tentative à l'égard de l'aimée, de la saisir dans son intégralité, c'est-à-dire de la nommer comme ce qu'elle peut avoir d'essentiel, c'est-à-dire ce reste qui échappe à la prise, qui échappe au signifiant. Ceci nous rappelle que le sens dans lequel nous baignons tous, les interprétations qui ne sont autres que des propositions de sens, ce sens ne fait que dire notre prudence et notre timidité devant la présence à distance de l'objet qui a échappé à la prise du signifiant et qui, lui, est la vérité.
Vérité de quoi ? Ce sens dont nous nous délectons n'est jamais que la quête d'une jouissance ratée puisque nous avons peur de déboucher sur ce qui serait la vérité : notre quête vient s'arrêter sur cet objet qui d'abord n'a aucun sens, et qui ensuite vient rayer d'un trait les jouissances dont jusqu'ici nous avions pu nous supporter, nous sustenter, et affirmer.
Cette opération, celle du reste qui échappe à la prise signifiante, ce rappel est évidemment opposé à toutes les tentatives de maîtrise, puisque la maîtrise, ça n'a jamais rien été d'autre que l'affirmation de la saisie du vrai sens "intégral", pour reprendre le mot de Latifa. Intégral, et à partir de ce moment-là, il ne reste plus à chacun qu'à devoir suivre, "sans demander son reste" c'est le cas de le dire ! Donc aspect éminemment subversif. D'ailleurs les linguistes trouvent ça abominable, on ne peut pas leur parler du caractère antithétique, des sens opposés du signifiant. Car alors, c'est un cas tout à fait secondaire, tout à fait à part, qui ne mérite pas l'attention. Ce serait presque une faute du locuteur, c'est une poussière. Et cependant, quoi de plus surprenant ?
Cette évocation de l'interprétation nous permet également d'avoir un regard sur ce que nous appelons l'esprit, la question de la lettre et de l'esprit ; parce que l'esprit ne se maintient qu'en souffrance, entre ce sens qui n'en est pas un, qui n'est jamais le bon, et cet objet qu'il rate. C'est ça, l'esprit. Voilà, moi je me permets d'en donner une définition - c'est rare et c'est culotté ! C'est tellement bien que je le redis : l'esprit, c'est ce qui est en souffrance entre le sens systématiquement raté et l'objet qui, lui, échappe.
Cet objet, il n'est pas métaphysique. Depuis Freud et depuis Lacan, et c'est là sans doute qu'ils ont leur importance décisive, nous savons qu'il ne s'agit de rien d'autre que d'une lettre. Et nous avons toutes les raisons d'être les amants de la lettre, voire d'être ses esclaves. Ce n'est rien d'autre qu'une lettre et il est vrai que si cette lettre qui me concerne personnellement m'apparaît, elle tue l'esprit. Car devant sa révélation, je n'ai plus rien ni à dire, ni à faire, je suis éclipsé comme esprit.
Alors, me direz-vous, singulier programme ! Voilà donc ce que vous nous suggérez, ce que vous nous promettez, ce serait cette sorte d'évanouissement du sujet et d'avoir à suivre la lettre sans recours. C'est un point qu'il est passionnant d'essayer de suivre dans le travail de Lacan, ses propres oscillations, ses propres vacillations sur cette question. Mais en tout cas, il est certain que dans sa conception, si la lettre porte l'esprit, ce n'est qu'en tant qu'elle lui échappe, c'est par cette échappée qu'elle le vivifie.
Si nous avons, je crois, dans ce groupe de Cordoue, une vocation, ce serait d'essayer de nous mettre en ordre vis-à-vis de cette écriture de cette suite de lettres qui régit nos destinées, vis-à-vis desquelles, je me permets de le rappeler nous nous montrons des lecteurs plutôt faillibles, pour reprendre le terme cher à Daniel Sibony, et en nous interrogeant sur le fait de savoir si nous disposons de ce mince espace de liberté entre l'interprétation et l'objet, entre le signifiant et la lettre, pour peut-être nous rendre moins aveugles sur le chemin qui nous mène, qui nous pousse, qui nous fait parler, qui nous fait agir, qui nous fait aimer, qui nous fait tuer, qui nous rend si souvent stupides.
C'est, je crois, l'effort qu'avec nos faibles moyens, notre groupe a engagé. Nous ne pouvons donc être que très reconnaissants à tous ceux qui ont bien voulu venir contribuer à cet effort, y compris pour cela franchir la Méditerranée et venir de façon très authentique, très sincère et très instructive pour nous, nous faire part du point où ils en sont de ce travail. Nous espérons, et Pierre-Christophe Cathelineau y ouvre de son côté, nous espérons beaucoup pouvoir vous rencontrer dans ce lieu émérite, Fès, pour poursuivre et si possible avancer. Mais ce ne peut être en aucun cas un travail solitaire et c'est pourquoi sont invités tous ceux qui veulent bien y contribuer en ayant quelque sympathie pour cet enjeu aujourd'hui à mon sens particulièrement vif.
Je lisais il y a deux jours dans notre Journal chéri du soir l'article de ce philosophe d'outre-Rhin qui tient des propos qui devraient, chacun d'entre vous ici, vous allumer - moi je pense que vous auriez dû arriver ici, comme des ampoules, complètement éclairés et fulgurants - parce que ce qu'il écrit, c'est assez extraordinaire, concernant justement cette promesse, cette exigence de l'oubli, d'une perte de la mémoire, c'est-à-dire justement de mettre ces textes qui nous ont fait, de les mettre là où vous savez, de les évacuer, pfuit ! et d'être ainsi de façon tout à fait tranquille les hommes-machine, ordonnés par le supercode génétique.
Merci pour votre attention !
Discussion
E. Malet : Est-ce que vous souhaitez encore quelques minutes de débat ? Henri Meschonnic ?
H. Meschonnic : Je suis désolé, je ne vais pas allonger le débat, mais juste apporter quelques réflexions. Je voudrais rappeler concernant le problème de l'interprétation qu'il y a à faire une distinction radicale entre la recherche du sens et la recherche de la vérité parce qu'il y a un intégrisme de la vérité. Et de ce point de vue, chacune de ces trois religions est intégriste et il n'y a pas d'accord possible entre les intégrismes. Ce n'est pas en arrondissant les angles qu'on se respectera mieux et qu'on se connaîtra mieux. Je ne crois pas du tout à : Embrassons-nous, Folleville ! À moins de transformer ces problèmes en problèmes d'opérette ! Si on fait la distinction entre l'intégrisme de la vérité et la recherche du sens, c'est pourquoi hier,je faisais allusion au Traité théologico-politique de Spinoza, à ce moment-là, il y a aussi une différence radicale à reconnaître, selon qu'on pense les questions du sens en termes de langue, ou en terme de discours. Et ce sera toute la différence entre le flou qui permet les fausses tolérances. - jadis il y avait des maisons pour cela - et la reconnaissance des historicités et leur respect ; leur respect ne commence qu'avec la reconnaissance des historicités qui sont la multiplicité de tous.
Une deuxième remarque à propos du code génétique. Je m'étonne qu'on ne fasse pas suffisamment remarquer combien il y a quelque chose de pernicieux, c'est un véritable cancer de la pensée de penser ces problèmes de génétique en termes qui nous ramènent au moins à quarante ans en arrière, c'est-à-dire en termes de théorie de l'information. C'est-à-dire toute la métaphoricité de l'expression même du code génétique. Non, ce n'est pas un langage, ou alors ce n'est un langage qu'en termes de théorie de l'information, message / réception, avec toutes ses pauvretés, que, j'espère, nous avons à laisser aux poubelles de l'histoire. C'est le danger. Non, le code génétique n'est pas un langage, ou alors vous appauvrissez le terme de langage de manière qui ne mérite même plus qu'on en parle.
Troisièmement, il y a ce vieux débat entre les linguistes et les psychanalystes à propos des mots primitifs. Je crois que j'ai entendu quelques déformations concernant ce qu'a écrit Benvéniste. Benvéniste n'a pas du tout dit dans le souvenir que j'en ai, je n'ai pas relu ça juste maintenant, il n'a pas du tout écrit que les sens opposés sont impossibles. C'est au contraire la banalité en français, de ces cas : Prenez louer en français, je loue un appartement, sans qu'on sache si je suis propriétaire ou locataire. Vous avez cité les termes amoureux mais vous avez aussi la maman qui dit à son enfant : crapule. Il y a un superbe article de Greimas, dont je ne suis pas spécialement un admirateur, sauf que j'admire l'intelligence partout où elle est. Mais Greimas a écrit un superbe article dans un livre collectif publié par Jean-Claude Charmé [?] "L'ambivalence de la culture arabe" un article justement sur les sens opposés dans les mots. Et Greimas montrait très bien que c'est un effet métalinguistique qui provient du fait qu'on cumule des dialectes des époques différentes dans le plan d'ensemble qui fait que c'est relativement courant et dans toutes les langues, pas seulement les sémitiques qu'il y a des sens opposés dans les mêmes mots.
Voilà, c'est tout ce que je voulais dire sinon le recours à la lettre et à l'esprit, c'est un divorce qui ne fait pas d'enfant
Ch. M. : Merci, Henri, parce que je suis content de voir qu'effectivement, les linguistes ont toujours pour cette question l'antipathie dont je parlais et je me permets...
H. M. : Je ne suis pas d'accord, vis-à-vis de Benvéniste, c'est un cliché de faire passer le linguiste pour un imbécile et ça demanderait que les psychanalystes s'interrogent. Pourquoi est-ce qu'on fait toujours passer Benveniste pour un con ?
Ch. M. : Je m'en voudrais beaucoup de traiter Benvéniste de la sorte, et les linguistes en général d'ailleurs non plus. On peut se désintéresser d'une question sans pour autant ou refuser une question qui vient déranger toute une conceptualisation sans pour autant être un imbécile. Mais en tout cas nous pourrons ensemble si tu le veux bien, regarder le texte de Benvéniste et je crois que tu verras la confirmation de ce que je disais, son affirmation que aucune langue ne peut tolérer dans son exercice l'existence de ces signifiants. Nous le verrons sur le papier, puisque c'est heureusement écrit, ce n'est pas de l'oral. Pour le code génétique, il n'a jamais été question de dire qu'il s'agissait d'une langue, je pense que personne... J'ai dit Langage ?
H. M. : On dit
Ch. M. : Non "on dit", il n'y a pas de "on" ici à cette table. Je n'ai jamais dit "langage génétique", j'ai bien chaque fois dit qu'il s'agissait d'un code, c'est-à-dire d'un système de signes et jamais en aucun cas je ne permettrai de dire "le langage génétique".
H. M. : J'ai entend, le texte génétique
Ch. M. : "Texte" parce qu'il s'agit d'une suite de signes, mais ça ne veut pas dire que ce soit un texte de langage, une contexture. Non, non, je ne peux pas dire ça. Maintenant, encore un dernier mot, l'intégrisme ne peut être dans les diverses religions que celui de l'interprétation. Ça ne peut pas être celui de la vérité. Il se fait au nom de la vérité. Mais l'intégrisme ne porte jamais que sur une interprétation du texte en affirmant que c'est la bonne. Et il suffirait d'avoir à cet égard un peu justement de savoir linguistique et psychanalytique pour savoir que c'est une prétention insoutenable.
É. M. : Merci Charles ! Avant de laisser Daniel répondre, je voudrais apporter deux informations bibliographiques qui suite à la fois à l'intervention de Latifa ben Mansour et de Charles Melman. Vous avez parlé, Charles, de problèmes au niveau de signifiant, de ce qui reste. Je peux vous dire qu'il y a actuellement une étude qui est faite par l'université de Haifa, et qui est extrêmement intéressante sur des bourses internationales. Ils ont demandé à des étudiants d'aller depuis trois ans et à chaque trimestre dans les régions berbères du Maroc, d'aller voir quels étaient les dialectes, les dialogues entre juifs et musulmans aux xixe et xxe siècles. Je crois que là il y a une source orale qui est intéressante. Ce travail est en cours. J'ai pu rencontrer le doyen de cette université qui était au travail au mois d'août à Agadir et à Taroudant et je crois que ça apportera des éléments intéressants.
Et la seconde, il a été beaucoup question de totalitarismes et des nazis et vous avez évoqué cet article publié dans Le Monde. Je crois qu'il faut souligner quelque chose de très positif qui est une biographie qui vient de paraître sur Hitler, d'un essayiste anglais qui s'appelle Upshow [?] dont tous les historiens considèrent que c'est un remarquable travail et qui apporte une nouvelle interprétation sur le nazisme en montrant notamment, ça mériterait qu'on y revienne très longuement mais comme Latifa ben Mansour a fait constamment une comparaison entre extrémismes, intégrisme, fondamentalisme musulman et nazisme. Il montre à la fois à quel point Hitler a été un produit de la situation et qu'il a produit cette situation. Et ça permet en quelque sorte de ne pas isoler le travail de Goldaghen [?] qui avait montré que ces ferments et ces signifiants étaient largement distribués dans le peuple et n'étaient pas simplement la création d'un dictateur. Cette biographie circule parmi les historiens, elle vient de paraître, je voulais vous apporter ces deux informations bibliographiques Et je laisse maintenant à Daniel Sibony quelques mots pour préciser
D. Sibony : Moi, je pense que ça vaut la peine, c'est rare qu'on se retrouve comme ça ensemble. Et il ya des choses bien émouvantes à noter.
Ce que j'ai proposé, quelque chose de l'ordre convivial, vous savez, le partage du manque, etc. je viens à l'instant de remarquer, ça me donne une idée, quelque chose qui réellement me touche beaucoup. Je vois Melman que j'ai vu il y a trente ans recevoir ces signifiants hébreux de Lacan lors du séminaire Les noms du Père, où Lacan a écrit Abraham, Itzak, Yaacob, les trois patriarches, à tel point même que j'avais cru que Lacan savait l'hébreu, et je suis allé le trouver. Il m'a dit "non, non, vous savez, je ne sais pas l'hébreu". Donc je le [vois] recevoir ces signifiants hébreux de quelqu'un d'autre, mais plutôt dans la mouvance chrétienne, et là je le vois les recevoir, les mêmes signifiants, mais transitant par la langue de l'Autre. Ça m'a presque donné l'idée, d'abord outre que le jour où il les recevra de ses propres sources, ça va faire tilt, ça, je suis sûr que ça fera un éclair. Mais ça me donne l'idée : pourquoi les tenants des trois Livres ne vont pas apprendre dans le livre de l'autre ce qui revient de leur héritage ? Ça serait et vous savez, en toute modestie, c'est ce que j'ai fait pour ces trois livres, il m'a fallu me les taper ! À fond tous les trois. Et naturellement ils s'ignorent les uns, les autres. Lorsque Melman dit "ben oui" c'est quand même sympathique de lire dans un texte, en quelque sorte biblique (coranique, c'est la reprise), mais ce qu'on vous demande, c'est très facile ! Alors il y a d'une part la part d'allégement que seul un juif peut apprécier. Parce qu'inutile de vous dire que les juifs bibliques, c'est pas du tout le poids du message qui leur pesait. C'est plutôt à ceux à qui ça n'a pas été transmis qui reçoivent ça comme un gros caillou sur la tête dont ils ne savent pas quoi faire. Parce que si on voit le texte hébreu, il dit, vous verriez des passages très amusants : qu'est-ce qui t'est demandé ? Rien d'autre que d'aimer l'être et d'écouter les appels, ce que moi, j'appelle les appels d'être, c'est-à-dire les paroles. Mais c'est la chose la plus facile et la plus difficile que d'aimer l'être ; sachant qu'on n'en fait pas [?]. Et là je tiens un point qui me paraît essentiel, suite à ce que tu as dit, Henri, j'en viens à un point essentiel, c'est que c'est vrai, non pas que les trois monothéismes sont intégristes, mais chacun des trois monothéismes a sa gestion intégriste et c'est normal. C'est pathétique et c'est inévitable que dans chacun de ces trois courants, il se lève des hommes pour dire : "nous" on a soit la vraie interprétation, soit mieux : on a le code de conduite qui permet de satisfaire à toutes les exigences. Et moi je trouve que le travail en tout cas que j'ai essayé de faire, ce n'est pas d'en arriver à dire "Dieu est inconscient", ce qui n'est pas pour moi la formule de...
Ch. M. : l'athéisme.
D. S. : de l'athéisme selon Lacan. Plutôt, c'est Lacan qui le dit, mais pour moi ce n'est pas la formule de l'athéisme. J'arrive, j'essaye d'arriver à quelque chose où le dieu, c'est la fonction de l'être. À ce moment-là, l'appel d'être, l'appel d'être devient quelque chose qui peut transiter par n'importe quelle gestion, même on reçoit cette histoire sur le lien par le Coran. Mais c'est magnifique ! Vous savez que une fois par an, des juifs religieux ou pas se réunissent dans les synagogues pour une prière qui s'appelle le Kol Nidré [?] (Kol Nidré, veut dire tous les serments) et qui disent : tous les serments qu'on a fait ne sont pas des serments. Il y a même des députés antisémites qui les ont attaqué en disant : on ne peut plus faire d'affaires avec eux, ils trahissent leurs serments Merci !
Ch. M. : Il y a quand même une petite erreur. Je ne voudrais pas laisser Daniel qui s'est trouvé touché par ce que nous avons dit, je ne voudrais pas le laisser sur une grave erreur historique ! Parce que ça peut tout changer. C'est moi qui ai passé ces signifiants hébreux à Lacan.
D. S. : Et voilà ! Eh bien il vous l'a très bien rendu.
Ch. M. : Pas mal, je trouve, pas mal !
