De la souffrance psychique aux Antilles et de son traitement
Auteur : Simonne Henry-Valmore 07/12/1998
En route vers un autre atlas et l'espoir d'acquérir une nouvelle identité Rimbaud l'Africain lance comme un défi " Je est un autre ". Pour nous aux Antilles les pistes sont brouillées au départ : l'Afrique, l'Europe, l'Inde, nous sommes nés avec plusieurs autres. Naître sur ce versant du monde ce n'est pas naître sans identité mais au contraire avec plusieurs identités fragmentées. Naître aux colonies françaises d'Amérique c'est naître dans une société régie par le rapport maître/esclave ou tout au moins par son souvenir obsédant. C'est être confronté dès l'enfance à la question de l'aliénation.
Dans un pareil contexte comment ne pas convoquer la psychanalyse ? De fait, son recours a toujours été manifeste. En tant que pensée subversive la psychanalyse a exercé une influence au sein de l'intelligentsia en Haïti, en Guyane, dans toutes les Antilles, dans les Amériques noires. Ceci est sensible à travers toutes les revues d'avant-garde qui se sont préoccupées de la question identitaire. (De " Légitime Défense " à la " Revue du monde noir " en passant par " l'Étudiant noir"). D'une revue à l'autre les jeunes écrivains d'alors affirment la nécessité de convoquer la psychanalyse. Mais c'est indiscutablement Aimé Césaire qui est allé le plus loin dans cette voie. Il commence par faire l'état des lieux du désastre, il dénonce un " héritage fait de fièvres et de séismes ", une société coloniale faite d'insaveur, d'inauthenticité. " Je savais déjà que le diable, la misère et la mort étaient à peu près le même individu mal faisant qui s'acharne après le nègre surtout. "
S'il fallait écrire l'histoire des Antilles et de la psychanalyse il y aurait tout un chapitre intitulé " Césaire et l'inconscient ". De toute évidence Césaire aime utiliser le langage de la psychanalyse névrose, fantasme, inconscient, sous sa plume des mots de la clinique deviennent poétiques. (Ainsi parle-t-il des " lèches hystériques de la mer "). Indiscutablement cette science née en Autriche ne lui paraît pas totalement étrangère à son histoire de nègre né aux Amériques. Et, pour parler la poésie, la sienne, il dit qu'elle est, " maudite parce Que caravelle des lointains intérieurs, maudite dans le sillage de Prométhée le voleur, d'dipe l'assassin, maudite dans le sillage des découvreurs du monde. " Et, devenu marxiste il n'a jamais pensé que le matérialisme dialectique pouvait à lui seul résoudre la question de l'aliénation. Pour Césaire il n'est pas question de nier la souffrance mais de la regarder en face afin de s'éveiller à la vérité. La vérité comme on le sait est souvent cause de déplaisir mais elle seule peut sauver le sujet de la folie qui le guette, guérir l'être aliéné marchant à côté de son drame dans des vêtements d'emprunts. Jacques Lacan souligne on le sait la méconnaissance de la vérité comme cause de souffrance. Césaire ne dit pas autre chose. Et, de fait son intervention est tout aussi souveraine, tout aussi dérangeante ? Revenu de sa descente aux enfers, " l'Orphée noir " fait l'état des lieux du désastre : " J'habite des ancêtres imaginaires. Je ris de mes anciennes imaginations puériles. Non, nous n'avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni Princes de Ghana avec 800 chameaux, ni docteurs à Tombouctou... Je veux avouer que nous fûmes de tous temps d'assez piètres laveurs de vaisselles, d'assez consciencieux sorciers, des cireurs de chaussures sans envergures. Et seul indiscutable record que nous ayons battu est celui de l'endurance à la chicotte. "
Quand le politique vient faire écran au psychologique
De 1950 à 1952, la psychanalyse entre dans une zone de turbulence. Césaire qui est alors au plus fort de sa verve polémique publie Le Discours sur le colonialisme. Dans ce manifeste il prend à parti Octave Mannoni qui vient de publier Psychologie de la colonisation. Césaire conteste violemment sa thèse du complexe de dépendance des Malgaches. Mais ce n'est pas tant le procès de la psychanalyse que celui d'un psychanalyste qu'il fait. Il fait reproche à Octave Mannoni d'utiliser mécaniquement un concept suspect à ses yeux, celui du complexe d'dipe. Lui, Césaire, petit-fils d'esclave ne peut accepter un pseudo diagnostic, un discours de maître.
Pour Césaire aucune doctrine ne vaut que " représentée par nous... que convertie à nous ". C'est une véritable révolution copernicienne, dit-il, qu'il faut imposer tant est enracinée en Europe l'habitude de faire pour nous, l'habitude de penser pour nous. Il ajoute " Et ce que je viens de dire des nègres n'est valable que pour les nègres ". Deux ans après la parution du Discours paraît un petit livre non moins explosif intitulé Peau noire, masque blanc. Fort de sa double légitimité - n'est-il pas psychiatre et martiniquais ? - Fanon prend à son tour le contre-pied des thèses de Mannoni. Précisons tout de suite qu'Octave Mannoni reconnaîtra lui-même avoir utilisé " avec témérité certains concepts théoriques qui demandent à être traités avec plus de précautions ".
Néanmoins, dans ce débat passionnel qui opposa Fanon à Mannoni il conviendrait de retenir que, par-delà ses formules expéditives, Fanon souligna la nécessité pour les non occidentaux de repenser la psychanalyse, de l'amender à la situation culturelle négro-africaine. C'est probablement le sens de sa réaction de dépit " ni Freud, ni Adler, ni même le cosmique Jung n'ont pensé aux Noirs dans le cours de leur recherche ". A regarder de plus près l'on se dit qu'il n'est pas si éloigné de Mannoni (qui du reste lui avait trouvé le beau titre de son livre). En dépit de ses maladresses l'auteur de Psychologie de la colonisation qui s'intitulera par la suite Prospero et Caliban Mannoni aura eu le mérite de s'intéresser à la relation entre la domination coloniale et la personnalité. En dépit de ses formules parfois sommaires, souvent dérangeantes Octave Mannoni aura eu le mérite de stigmatiser l'ethnocentrisme et l'arrogance de la pensée européenne. Autrement dit, si Fanon peut-être considéré comme un précurseur de l'anti-psychiatrie (avant Laing et Cooper), Mannoni, peut apparaître quant à lui comme un pionnier de l'ethnopsychanalyse (avant Devereux).
L'autre scène : le blues et la bless
Nous savons depuis Freud que l'inconscient échappe à tout esprit de parti ou de chapelle. Tandis que les débats théoriques agitent la scène politique, la société qui veille à la cohésion de son corps social construit son propre projet thérapeutique. Dans la place laissée vide s'installent ceux qui depuis toujours - avant la venue du médecin, du prêtre ou du psychanalyste - se trouvent confrontés aux manifestations de l'inconscient. Je veux parler du chaman, je veux nommer le sorcier.
En Martinique comme en Guadeloupe, celui qui est " supposé-savoir " entendre les souffrances indicibles, interpréter les rêves de la nuit, diagnostiquer les causes du mal a pour noms : séanciers (celui qui fait des séances), gadé-zafé (celui qui regarde dans les affaires), ou met-afé dam (maître affaires des âmes). Ces diverses appellations désignent la fonction de guérisseur-devin. Si la demande du consultant change (désir de mort, de sort...) le même praticien quitte sa fonction de guérisseur pour se métamorphoser en quimboiseur (sorcier spécialiste en quimbois, en sort). Comme nous l'avons montré par ailleurs, si ces séanciers-quimboiseurs n'ont pas la théorie de leur savoir, ils n'en sont pas moins sans le savoir placés d'une certaine manière au coeur de la théorie analystique, confrontés qu'ils sont quotidiennement avec l'inconscient, la répétition, les pulsions, le transfert1.
Aux Antilles, aussi loin que remonte le souvenir, ces thérapeutes sauvages se sont toujours réclamés du diagnostic et de la thérapeutique d'une maladie qu'ils disent être de leur seul ressort : " la blesse ". Connue également en Haïti sous l'appellation de " bisquette tombée ", la " blesse " est déjà présente dans les textes des missionnaires. Le père Labat, dans son livre Voyage aux Isles d'Amériques en parle. Elle est décrite comme une douleur provoquée par un coup, un effort démesuré, une chute. Les sorciers-quimboiseurs reprennent cette explication en repérant la localisation de la douleur : au niveau du sternum. Présente dans la médecine populaire, la blesse renvoie indiscutablement à ce temps de blessure, de brûlure, de mauvais traitement de tous ordres. Alors qu'est-ce que la blesse, sinon la plaie non cicatrisable, sinon la blessure fondamentale même ?
Si fondamentale qu'on la retrouve souvent nommée ailleurs, dans la poésie par exemple. Le poète de la négritude n'a-t-il pas écrit dans Moi, laminaire... son dernier recueil : " J'habite une blessure sacrée "? En écho, ne nous semble-t-il pas entendre dans la nuit comme un blues déchirant comme une vieille prière d'esclaves, le terrible chant de Billy Holliday " God bless the child ".
Des temps plus raisonnables ?
Qu'en est-il aujourd'hui de la présence de la psychanalyse à la Martinique ? Sommes-nous en mesure de dire plus de trente ans après les sursauts de colère de Césaire et de Fanon ? L'ère des indépendances cherchées ou perdues est révolue. Le politique ne vient plus faire écran. Bon an mal an la psychanalyse fait son entrée. Une institution a été fondée en 1976 : elle a pour nom GAREP ou Groupe Antillais de Recherche, d'Etude et de Formation psychanalytique. Elle s'assigne pour but de promouvoir des travaux de recherche et d'étude quant à la personnalité martiniquaise. L'introduction ici de la psychanalyse rencontre une autre force avec laquelle elle doit nécessairement compter tant sa présence est réelle et tenace, une force qui résiste à l'idéologique comme au symbolique : la magie.
Les satisfactions que trouve le sujet colonisé dans la magie sont si grandes qu'il lui est pratiquement impossible d'y renoncer. Franz Fanon l'a remarquablement souligné dans les Damnés de la terre, il disait : " L'atmosphère de mythe et de magie, en me faisant peur, se comporte comme une réalité indiscutable. En me terrifiant elle m'intègre dans les traditions, dans l'histoire de ma contrée et de ma tribu mais dans le même temps elle me rassure, elle me délivre un statut dans les pays sous-développés est un plan collectif relevant exclusivement de la magie. " Et l'écrivain trinidadien V.S. Naipaul fait pour l'Inde ce constat que nous pouvons également faire pour nos sociétés antillaises. " Lorsque les castes et les familles simplifient les relations et que l'aspect sacré des lois ne peut être mis en doute, lorsque la magie étaie les lois, que les épopées et les légendes comblent l'imagination et que les astrologues lisent l'avenir il n'est pas facile pour les hommes de commencer à observer et à analyser. "
En guise de conclusion provisoire, des questions :
La psychanalyse ne va de soi nulle part encore moins dans une société qui semble pleinement se satisfaire des réponses simples qu'elle s'est donnée en recouvrant à l'idéologique et à l'imaginaire. Nous sommes en droit de nous poser quelques questions
Le traitement de la souffrance psychique relève-t-il de la seule supposée " compétence " des thérapeutes sauvages et leur savoir faire ancestraux d'Afrique ?
L'alternative aux forces obscures est-elle irrémédiablement du côté de l'adhésion aux sectes religieuses des États-Unis d'Amériques ?
Pourquoi l'intervention d'ordre psychanalytique - celle de Freud repensée par Lacan - a-t-elle rencontré une si grande résistance ?
Faut-il, sous prétexte de préserver une identité antillaise, s'écarter de la psychanalyse lacanienne pour se rallier, par exemple, à une ethnopsychanalyse de deuxième classe, une sorte de traitement psychique des symptômes, spécifiquement aménagée pour les nègres ?
Autant d'interrogations que l'on rencontre inévitablement quand on veut faire l'histoire de la psychanalyse aux Antilles, c'est-à-dire l'histoire des résistances liées à son introduction.
Notes
1. cf Simonne HENRY-VALMORE, Dieux en exil, ed. Gallimard, 1988.
