De la conduite de l'analyste quand commande la structure
Auteur : Alain Bellet 21/04/1994
"Il convient d'écouter celui qui parle quand il s'agit d'un
message qui ne provient pas d'un sujet au-delà du langage, mais bien
d'une parole au-delà du sujet."
(Lacan, D'une question préliminaire
à tout traitement de la psychose, Écrits.)
" - Vous savez pourquoi je suis ici ?... J'entends des voix... par derrière, qui m'appellent.
- Comment vous appellent-elles ?
- Par mon nom. C'est le docteur qui m'a dit de venir vous voir."
Son expression traquée, presqu'aux abois, prend un relief particulier chez cet homme africain de grande taille et de forte stature. Il sursaute au moindre bruit, son regard est inquiet et interrogateur.
Il a trente huit ans, est originaire d'un village de brousse au sud du Mali et est issu de la tribu des Sarakollés et des Bambaras. Il vit en France depuis vingt ans, est marié à une femme de son pays et a deux enfants.
Il poursuivra en déclarant que ce sont les diables qui l'appellent et m'expliquera que ceux-ci se manifestent et le persécutent de diverses façons
- Sous la forme de bêtes : d'insectes, de serpents, qui lui montent le long des jambes ou pénètrent même dans sa peau et en ressortent.
- Par des signes qu'ils lui montrent sur le sol, en forme de croix, de coeur ou de serpents.
- Sa tête souffre aussi de décharges électriques qui lui courent le long du crâne. Il a la tête lourde. Ça bouge dans sa tête.
- Parfois certains de ses organes sont mal accrochés. Son coeur tombe dans son estomac. Tous ces maux sont le résultat d'influences diaboliques.
- Cette persécution se manifeste aussi à travers les gens qui parlent de lui, principalement dans les lieux publics ; il se plaint de ce que tout ce qu'ils disent le concerne.
- Enfin, il fait aussi des cauchemars où on lui court derrière, où on le pousse dans le vide et où on le maintient entre la vie et la mort.
Il réagit à tous ces tourments par une peur panique et songe souvent à se donner la mort. Les traitements chimiothérapiques qui lui ont été prescrits jusqu'à présent ont sensiblement réduit ses réactions anxieuses mais les hallucinations et le syndrome persécutif persiste depuis plusieurs années de même qu'un délire peu systématisé.
Un certain nombre de comportements viennent également en réaction à ces troubles.
Il n'a pu éviter, parfois, d'entrer en altercation avec des passants dans la rue, qu'il soupçonnait de médire de lui. Actuellement, il se protège par une pratique quasi incantatoire. Il explique ainsi que le soir, il dit des prières, se caresse la tête et dit neuf fois : " Dieu, chasse les diables, protège moi. " Ce, avant de dormir, pour éviter que les diables lui montent sur les jambes quand il dort.
Dans la journée, il "lit" des livres de prières : le Coran et la Bible, ce qui a également la vertu de chasser les diables. Cette lecture consiste essentiellement à appeler Dieu et à prier. Des préoccupations sur la vie dans l'Au-delà l'amènent fréquemment à visiter les cimetières. Il s'y trouve bien, dit-il. Il y prie pour les morts. C'est pour lui un lieu abrité de tous conflits et de toute persécution.
Les médicaments lui donnent du courage, diminuent la peur, mais seul l'appel de Dieu lui permet d'éloigner temporairement le diable précise-t-il encore en ces termes.
Ces pratiques, autant de caractère religieux qu'animiste, reposent sur un certain nombre de considérations dont il fera part. En principe avant de partir en Europe, il y a lieu de se protéger. On va alors voir un marabout qui vous donne des talismans avec lesquels il faut prendre des bains. Ceux-ci ont pour vertu de vous protéger la surface du corps autant des éventuels coups de couteau qu'on pourrait recevoir au cours d'une rixe que d'une rencontre inopinée avec le diable. Une telle rencontre se fait d'ailleurs le plus souvent sous la forme d'une belle jeune femme blanche que l'on décide de suivre et d'aborder. Elle vous entraîne derrière elle et se révèle alors être le diable. On est ensorcelé. Une telle aventure conduit irrémédiablement à la maladie, à la folie ou à la mort. C'est ce qu'on raconte dans son village et qu'il a entendu depuis son enfance. Lui-même n'y croyait pas top à l'époque, précise-t-il, et n'a d'ailleurs pas sacrifié à ces rites.
Voilà comment s'est présenté M.C. lors de notre première rencontre. Je lui proposai de continuer de venir me voir. C'est tout au long des entretiens qui suivirent qu'il put m'informer de sa biographie et de l'histoire de sa maladie.
M.C. est né en 1949 à Bangui ( République Centrafricaine). Il y vécut avec sa famille originaire du Mali jusqu'à l'âge de sept ans. Il se souvient qu'à cette époque sa mère parlait le français et que lui-même le comprenait.
Sa mère était issue de la tribu des Bambaras.
Son père se reconnaissait comme un Sarakollé, étant d'un village de cette ethnie depuis la génération de ses parents. Pourtant son propre père ( le grand père paternel de notre patient ) était un Bambara venant de Ségou région d'origine de cette tribu. On n'eut jamais plus de ses nouvelles après qu'il fut enrôlé par les forces françaises coloniales pour la guerre de 1914.
M.C. est donc issu d'un mariage mixte. Toute son enfance et adolescence il fut confronté à des conflits entre ses parents ayant pour motif des différends portant tant sur les plans culturel, social, religieux que politique et linguistique. Chacune des positions respectives des parents prônait une attitude et une certaine conception du progrès. Son père privilégiait la religion et la culture islamique. Il était pour l'usage des langues africaines. Sa mère était partisane d'une conception beaucoup plus occidentale et européenne du progrès. Malgré une conversion officielle à l'Islam pour son mariage, elle continua à pratiquer la religion catholique et voulut l'inculquer à ses enfants.
Quant à M.C., il se considère lui-même comme un Sarakollé, ayant vécu la plus grande partie de sa jeunesse dans un village de cette ethnie d'où était également issu son père et ses oncles. Bien qu'il ait des liens très étroits avec les Bambaras - son nom est quasi générique de cette tribu et il en a très nettement la corpulence - il a une attitude plutôt méfiante vis à vis de ces derniers et reprend aisément ce que l'on dit généralement d'eux : ils sont bagarreurs et enclins aux pratiques de sorcellerie. (A l'origine c'était un peuple de chasseurs contrairement aux Sarakollés qui sont depuis plus longtemps des cultivateurs).
Vis à vis de la religion, il n'a pas opéré de choix ayant aussi bien connu l'école coranique que l'éducation religieuse catholique selon les périodes de son enfance. Dans le conflit de ses parents il prend le parti de sa mère, considérant que le père exigeait un mode de vie selon les règles islamiques pour son épouse plus pour exercer une surveillance jalouse sur sa conduite que par conviction religieuse. ( Il s'avéra pourtant que cette jalousie était tout à fait fondée et l'on retiendra que la question de l'adultère traverse toute la problématique de ce patient jusqu'à interroger les fondements de sa propre identité).
Au bout de ces sept années, ses parents retournèrent au Mali, dans la maison familiale où vivaient encore des oncles et des cousins du patient. C'est là qu'il passa le reste de son enfance et son adolescence.
Outre différents personnages de sa famille qui tinrent une place importante dans sa vie, deux pères blancs français ont vécu successivement plusieurs années dans son village. Enfant, il accompagnait sa mère qui allait souvent leur parler. Il en retient leur exhortation à la prière. Ces pères étaient à l'époques les seuls blancs dans cette région isolée de la brousse et leur statut était reconnu par tous.
A l'adolescence M.C. perdit son père et c'est à l'âge de vingt ans qu'il vint en France. Il eut à réapprendre le français, qu'il avait oublié, dans des cours d'alphabétisation et travailla régulièrement durant les six premières années dans l'industrie automobile. Ces années furent marquées par le décès de sa mère et son mariage avec une femme de son village.
Puis un événement va profondément bouleverser sa vie. Il eut pendant quelques temps pour maîtresse une jeune femme française. Il était très attaché à elle en même temps que cette relation lui posait des problèmes d'ordre moral. De son coté, tout en disant que cela ne lui posait aucune difficulté, elle l'informa dès le début de leur relation qu'elle le quitterait un jour sans le prévenir. C'est ce qu'elle fit au bout de quelques mois. Le souvenir précis de la date, les détails de cette journée, qu'il évoquera très précisément, laisse suffisamment entendre l'importance qu'elle eut pour lui. Ce jour là sa détresse sera si grande qu'il songera à se suicider par défenestration. Une longue période dépressive s'installe alors.
Il est à noter que si c'est cet événement qui prit dans son récit un relief particulier, il s'inscrivit au cours d'un autre événement non moins important. A cette même période son épouse était enceinte de leur premier enfant. Par contre, il dira que cette perspective ne l'a pas troublé outre mesure, qu'il était heureux à l'idée d'être père et que si ce n'avait été cette déception amoureuse rien ne venait pour lui troubler cette période.
C'est dans l'été de la même année, à l'occasion d'un voyage dans son pays que débutera un syndrome persécutif, qui se poursuivra à son retour en France. On se moque de lui dans le métro, dans la rue, au travail.
L'année suivante, c'est sa femme qui partira, sans lui, au Mali pour les vacances, en emmenant son premier enfant. Elle est alors enceinte du deuxième. M.C. les accompagne à l'aéroport. A son retour, seul au domicile, survient un épisode qu'il évoquera d'abord comme étant inaugural de ses troubles. Dans la cage d'escalier qui le mène à son appartement, il entend soudain souffler un vent violent. Puis il est persuadé d'entendre les pas du diable qui monte derrière lui. Il se précipite dans son logement. Mais alors il verra sur le sol l'ombre du diable. Il se couchera mais bientôt il sentira le diable couché prés de lui sur son lit. Il sursaute et le diable se sauve. Mais il l'entend alors l'appeler de loin. Ce serait depuis ce jour que le diable l'appelle " par derrière ". C'est aussi à cette date qu'il situera dans un premier temps le début de ses problèmes avant de reconnaître que le syndrome persécutif était présent bien avant déjà.
Sa vie va alors être de plus en plus perturbée. Les arrêts de travail vont se succéder à un rythme plus rapproché et vont se prolonger au cours des années qui vont suivre jusqu'à une reconnaissance d'invalidité.
C'est vers une psychose hallucinatoire et un délire chronique que se sont le plus souvent portés les diagnostics.
A partir de cette trop brève présentation, je vais tenter de rendre compte de la nature du travail qui s'est effectue durant la thérapie. A l'occasion de la reprise de l'étude du cas Schreber, Lacan insiste sur l'importance d'une analyse quasi linguistique du discours du psychotique. Ici aussi c'est en approchant au plus prés les signifiants en jeu dans le discours du patient et leurs effets tant dans la cure que dans sa vie quotidienne qu'il me paraît possible de témoigner d'une pratique et de son articulation à la structure.
Reprenons les propos du patient tels qu'il les formule dès le premier entretien. Ces quelques mots qu'il prononce alors sont porteurs de toutes les préoccupations et les plaintes qu'il développera par la suite. Par une sorte de surdétermination à rebours, ces quelques signifiants seront déterminants tant pour relater son histoire et celle de sa maladie que pour décrire les phénomènes dont il est victime et les moyens qu'il déploie pour s'en défendre.
"J'entends des voix qui m'appellent ; elles m'appellent par mon nom ; elles m'appellent par derrière."
Isolons le terme "appel" par exemple. Si des voix l'appellent par derrière, il appelle lui-même Dieu dans ses prières pour éloigner les diables, mais également il est appelé par Dieu en ce sens qu'il est élu, qu'il ira au paradis après sa mort (référence au jugement dernier). On voit ainsi opérer le signifiant "appel" sous tous ses retournements : à la première et troisième personne du singulier et du pluriel, à la forme directe et ré../../images/fl_sm/fléchie.
De la même façon pouvons nous extraire de ses premiers mots l'expression "par derrière". Là, la production imaginaire qu'elle sollicite renvoie moins à des références culturelles et religieuses qu'à la représentation du corps et l'organisation de l'espace qui en découle. Elle exprime son vécu persécutif : dire des choses "par derrière" désigne ainsi toute l'hypocrisie dont il est victime (au même titre que lorsqu'on le regarde "de travers").
Le caractère sexuel y est également présent : "courir derrière une femme" et les dangers que cela comporte, est un thème souvent évoqué. Il en est de même de l'angoisse concomitante : on "lui court derrière", on le poursuit dans de nombreux cauchemars. C'est aussi un rapport très problématique à la limite ("par derrière" suppose un lieu et une limite) où le corps peut être impliqué dans une de ses représentations imaginaires qui s'exprime ici. Nous y reviendrons.
On voit bien ici, immédiatement, dans quelle mesure, dès que le patient rapporte son vécu psychotique, il le fait avec des mots qui sont partie prenante de ce vécu. En ce sens le terme d'"expérience" psychotique peut être trompeur car il ne s'agit pas d'une position empirique pour le sujet. Malgré les apparences, il n'est pas observateur extérieur et ne peut tenir un propos sur ce qui se produit pendant la phase aiguë d'un épisode. Il ne peut être plus manifeste que si un discours le traverse, il ne dispose d'aucun métalangage pour en relater quelque chose et que ce sont les mots même qu'il utilise qui l'agitent.
Nous pourrions poursuivre avec un certain nombre - assez réduit - de termes, présents dès le premier entretien et qui conserveront une résonance sur tous les propos qu'il développera ultérieurement.
Ainsi en est-il des bêtes qui lui montent sur les jambes et traversent sa peau. Également de ses sensations dans la tête où il ressent à la fois des grésillements électriques mais aussi que sa tête est lourde ou froide, qu'un bloc de glace y est à l'intérieur.
Enfin, que les gens parlent de lui, que tous ce qu'ils disent le concerne, mais aussi qu'on lui parle de coté et qu'on le regarde de travers. Ces derniers mots suffiront à témoigner des phénomènes élémentaires qu'il éprouve, tant comme activité interprétative que comme phénomène hallucinatoire ou de parasitage. Dans ces quelques phrases sont contenus presque tous les signifiants qui opèrent dans sa psychose. Tous les propos qu'il tiendra au cours des années de cure convergeront vers ces signifiants. Ses considérations sur le temps qu'il fait aussi bien que celles portant sur Dieu, la vie après la mort etc. reviennent toujours vers ces premiers contenus.
On remarque alors deux choses :
- d'une part, ce sont ces mêmes signifiants, en même temps qu'ils organisent son discours, qui déterminent son vécu et sont à l'origine de ses agissements : le fait d'avoir la tête lourde l'amène à se couper les cheveux ou à porter un bonnet avec un talisman. Que les gens parlent de lui de manière hypocrite l'amènera à fuir certains lieux. Le signifiant "appel" Le fait d'abord chercher d'où vient cet appel mais le fait aussi prier et fréquenter les cimetières.
- d'autre part, un certain nombre de confusions tournant autour de ces signifiants seront à l'origine de nombreux troubles de la pensée et du comportement de même qu'elles s'offriront comme le dernier mot de nombreux vécus hallucinatoires.
C'est ainsi que le patient, lorsqu'il est invité à dire ce qui motive certains de ses comportements ou à s'expliquer sur les particularités de certains de ses raisonnements, révèle, à leur fondement, l'incidence d'un télescopage entre deux mots que seule une proximité homophonique peut justifier le plus souvent. Ainsi en est-il à l'occasion d'une confusion entre "gens" et "jambes". Lors d'une séance, il relate, une fois de plus, les persécutions que lui subir les gens. Mais en parlant il se frotte les jambes. Alors que je le lui fais remarquer il reconnaît que lorsqu'il n'est pas bien il mélange les deux termes "gens" et "jambes" et la confusion induit une réciprocité jusqu'aux manifestations qu'il vit au niveau de ces deux représentations : les gens sont menaçants, et en même temps ses jambes sont agressées par les bêtes ou les diables. Il précisera alors même ce qui est en jeu dans cette confusion. C'est la limite entre "gens" et "jambes" qui le perturbe, qui provoque chez lui une ré../../images/fl_sm/flexion qui débouche finalement sur une confusion. Cette interrogation sur la limite sera évoquée à diverses reprises et portera non seulement sur des termes phonétiquement proches l'un de l'autre mais même sur son vécu et montrera à quel point celui-ci est marqué par ces signifiants. Il en est ainsi de ses ré../../images/fl_sm/flexions sur les saisons. Alors qu'au Mali on compte deux saisons : une saison sèche et une saison humide, ici il constate les différences de températures dans l'année et par ailleurs il sait, pour l'avoir appris, que nous avons quatre saisons. Mais là aussi il se demande ce qui sépare une saison d'une autre, où est la limite entre été et automne par exemple. Il n'y a pas de limite entre ces deux saisons selon lui parce qu'il n'y a pas un jour où c'est l'été et l'automne. A la place il y a un vide, dit-il. C'est ce vide dans la limite qui l'interroge. Ça n'est inscrit nulle part et dehors ça ne se voit pas, dira-t-il encore. Il finira par déclarer : "Ça doit être écrit dans la Bible."
Ses ré../../images/fl_sm/flexions sur la limite entre deux termes aboutiront toujours à ce vide sur lequel il demeure arrêté et par lequel a-t-on envie de dire, passent finalement les deux termes pour se confondre. On assistera alors à l'expression d'un malaise inhérent à ce trou qu'aucune barre ne viendrait re-marquer.
Pour "gens" et "jambes" on ne peut cependant parler de relation univoque et constante. D'autres relations peuvent s'établir selon les circonstances de son discours et de ce qu'il vit sur le moment. D'une part les jambes sont le lieu privilégié dans l'évocation des parties du corps, de toutes les persécutions. On peut d'ailleurs raisonnablement penser que certains effets secondaires des neuroleptiques se traduisant au niveau des jambes sont réinterprétés de façon délirante. Chez notre patient, ces douleurs sont alors traduites par des attaques de serpents sur ses jambes. Ces serpents s'appellent "Malla" dans sa langue. Il sent ces serpents attaquer ses jambes mais il ne les voit jamais, précise-t-il. La venue de ces serpents est strictement liée au signifiant. Sa douleur aux jambes provoquera la pensée "mal là" et le comportement de se frotter les jambes. Le "mal là" amène immédiatement le "Malla", serpent de son pays.
Dans un autre contexte notre patient évoquera encore cette région du corps. Au cours d'une période où il sera amené à décrire longuement les circonstances du déclenchement de sa maladie, et donc à relater de façon détaillée cette période de tentative de deuil faisant suite au départ de son amie française, il évoque un rêve qu'il vient de faire : dans ce rêve il appuie là et là (il montre successivement le poignet et la cheville) et il en sort des bêtes (serpents, insectes..). En réponse à ma question il m'informe que ces deux parties du corps dans sa langue s'appellent respectivement "Ta" et "Kité".
On observe bien ici à quel point le bi et même tri linguisme facilite ce genre d'association phonétique.
Mais cette dernière opère aussi bien sur une seule langue. Ses plaintes au niveau de la tête exprimaient, entre autre, une collision entre deux expressions : parlant de ce bloc de glace qui remue dans sa tête il dira : "Je ne dis pas ça ré../../images/fl_sm/fléchit, je dis ça rafraîchit." De fait, il y reconnaîtra à la fois son souci de garder la tête froide et son activité psychique intense qui ne devait jamais s'interrompre un instant. De nombreux autres exemples mériteraient d'être mentionnés si nous en avions le temps. En tout état de cause, on ne peut réduire ce phénomène de confusion à la simple conséquence d'un désordre qui se situerait ailleurs. En effet, ce qui se manifeste là est porteur d'une indéniable effectivité : ces particularités du langage produisent des effets sur le sujet et d'autre part un certain travail sur ces distorsions du langage produit également chez lui un effet résolutif incontestable.
On assiste à cette espèce de délitement et recomposition du langage à l'occasion de l'apparition d'expressions ayant perdu tout ancrage subjectif, toute référence pour le sujet. Ce a fortiori quand ces références défaut comme c'est le cas pour tout émigré dans son rapport à la langue d'accueil. Le formalisme qui suffisait à maintenir ces expressions jusque-là dans le discours ne suffit plus, elles s'isolent dans leur incongruité et un recours est nécessaire. Ce recours se fait par association à des termes de la langue d'origine ou à la langue d'emprunt, peu importe, cette tentative de toute manière échoue (un ancrage originaire faisant défaut) et en même temps ce qu'elle "réussit" montre à quel point le travail de l'imaginaire peut avoir d'efficacité sur un sujet : dans le rapport imaginaire que le sujet entretient alors au langage, un nouage s'est établi et cela suffit à instaurer une certaine réalité.
Un autre exemple : Au cours d'une séance le patient commence ainsi : "Ça va mieux. Il n'y a pas de doute ." Bien qu'il ait employé cette expression de façon tout à fait adaptée, soudain il s'interroge : "Doute ? Qu'est-ce que c'est doute. Doute... Doutou en sarakollé c'est la femme, la fille... Il n'y a pas de fille... C'est ça , ça va mieux, il n'y a pas de fille." Il adhère pendant un temps à cette version, puis finit par dire : "Des mots me mélangent" et reconnaît enfin la confusion. Sans négliger le poids que ce signifiant (doute) peut prendre puisqu'il concerne éminemment notre patient, d'une part dans ce qui fait sa psychose - la conviction : il n'y a plus de doute - mais aussi en tant qu'il est l'avers de la foi que lui inculquait déjà sa mère francophone en même temps que ce que devait être son comportement avec les femmes, cet exemple révèle bien le rapport imaginaire que le patient entretient au langage à ce moment là.
On pourrait encore dire que ce qui caractérise son rapport à la langue française, c'est que ce Français qui lui vient ou lui revient est une langue de son enfance mais qui n'a jamais été cautionnée par son père (qui a perdu son propre père à Verdun). Ça n'est une langue maternelle qu'en tant qu'elle s'oppose au paternel. En cela elle se manifeste à plus d'un titre dans sa dimension imaginaire pour lui.
C'est bien tout l'intérêt de ce cas outre que je le suis depuis de nombreuses années. Ce multilinguisme est révélateur de certains aspects de notre rapport au signifiant qui sont valables pour chacun de nous mais qui prennent une tournure particulière ici du fait de la structure en cause. Cet effet révélateur est du même ordre que ce qui motivait Freud dès ses premiers écrits à utiliser des exemples de bilinguisme pour montrer les effets de l'inconscient sur un sujet. (Cf. par ex. "Signorelli" in Psychopathologie de la vie Quotidienne.)
L'autre aspect qui motive le choix de ce cas est son évolution puisque j'ai pu assister à la rémission des hallucinations et surtout des thèmes délirants qui ont été abandonnés un à un et ce au fil d'un discours toujours articulé au déploiement de ces mêmes signifiants. Dans le même temps disparaissaient ces phénomènes de confusion et se restaurait une certaine capacité de métaphorisation.
Cette lecture des premiers propos du patient nous conduit encore à prendre la dimension de ce que nous appelons ici "signifiant" et à préciser la difficulté qu'il y a à l'isoler. Bien qu'il soit élément de langage, il ne se réduit à aucune formulation, nulle expression ne peut l'arrêter, et pourtant des mots, des fragments de noms, des prépositions s'en dégagent et ce avec une concision, une précision d'une détermination toujours aussi remarquable que radicale.
Ainsi, un autre patient, animé, lui, dans ses épisodes psychotiques aigus, par le signifiant: "les gens me veulent" (et non "les gens m'en veulent "), décrivait exactement les mêmes phénomènes que bien des délirants persécutés (les voitures de police le suivent et le surveillent, les voisins l'écoutent, les partis politiques le sollicitent etc.), mais au lieu d'être vécus dans un contexte de persécution, ces phénomènes étaient vécus dans une ambiance de mégalomanie, versus manie. (il les vivait sans N et sans apostrophe !).
Si le signifiant ne peut se "montrer" que partiellement, (que s'isoler partiellement dans sa matérialité), alors qu'on le voit à l'oeuvre dans tout son éclat, c'est bien sûr, parce qu'il n'est pas seulement un élément de notre lexique, mais qu'il est porteur de la subjectivité d'un individu en tant que s'y inscrit une dimension historique : celle par laquelle le langage est venu habiter le sujet ou plus précisément comment ce dernier a pu lui donner corps.
Ce sont tous ces aspects du signifiant en exercice que nous avons voulu montrer en tant qu'ils ont été notre seul guide dans la conduite de la cure.
"De la direction de la cure à la question de la structure." Une cure se dirige-t-elle ? Qui dirige quoi ? Si l'on constate que, dans la névrose déjà, le moi (autant celui de l'analyste que celui de l'analysant) est, selon la métaphore utilisée par Freud, comme ce cavalier qui se donne l'air de guider son cheval alors qu'il est emporté par lui, il est bien évident que dans la psychose, l'idée d'une quelconque maîtrise impliquée dans le terme de direction est encore plus hors de propos.
Un bref retour à l'article de J. Lacan sur la direction de la cure (Ecrits), non seulement nous permet de vérifier qu'il n'y était question, bien sûr, d'aucun dirigisme, mais nous permet aussi d'interroger, par exemple, la liberté qui est au principe de la règle fondamentale de l'analyse, ( l'association dite libre).
Rappelant ce qui règle la cure, Lacan nous dit :
" - La parole y a tous les pouvoirs.
- La règle ne dirige pas le sujet vers la parole pleine mais on le laisse libre de s'y essayer.
- cette liberté est ce qu'il tolère le plus mal. "
C'est même de là, de cette intolérance quémanderait la résistance de l'analysant - à s'affronter à la parole pleine." Rien de plus redoutable que de s'affronter à quelque chose qui pourrait être vrai et qui conduit alors à ne plus pouvoir entrer dans le doute."
Par contre, dans la névrose "la résistance du sujet, quand elle s'oppose à la suggestion, n'est que désir de maintenir son désir. A mettre au rang du transfert positif, puisque c'est le désir qui maintient la direction de l'analyse" dit encore Lacan.
On sait que dans la psychose, cette dimension du désir est précisément ce qu'il y a de plus problématique. De même est-ce ce qui arrive au psychotique d'être soudain confronté à ce qui est sûr. L'absence de doute s'installe au prix de la subjectivité. Aucune liberté, là non plus, ( et on voit ce qu'aurait de fallacieux d'exiger du sujet de se soumettre à cette liberté de parole), ça n'est pas un choix mais quelque chose qui s'impose et qui prend d'ailleurs sur le plan de la parole la forme d'un commandement. C'est ce même "Tu" de la parole pleine du "tu es ma femme" ou "Tu es mon maître", c'est ce même signifiant que l'on retrouve dans la psychose sous un aspect de commandement. "Tu dois être pure" est l'injonction qui s'imposait à une autre patiente. "Tu ne regardera pas la femme d'un autre" pourrait être celle de notre patient aujourd'hui. On peut alors, en effet, considérer que le psychotique ne résiste pas à la psychanalyse dans la mesure où il ne résiste pas à cette parole pleine.
Le propos de notre patient, au même titre que celui de tout sujet délirant (cf. Schreber) exprime une défaillance de l'ordre symbolique. Ceci peut s'approcher de très diverses façons. Ici, on a vu que la représentation de la limite faisait question à tous propos, en même temps qu'elle révélait la structure de l'imaginaire qui dominait alors le vécu du sujet. Imaginaire du corps à travers la peau qui ne parvient plus à maintenir la séparation d'un intérieur et d'un extérieur, mais qui s'exprime aussi bien dans les phénomènes d'intrusion et de persécution où là encore même la paire opposée persécuteur-persécuté se trouve remise en cause. On l'a vu aussi dans son rapport à la langue elle même, dans son interrogation sur les saisons. Chez Schreber aussi on assistait dans son discours à la dissolution des paires opposées en tant qu'antonymes. Ceci nous permet de repérer que c'est en général au niveau du signifiant que gît la difficulté. Au niveau du signifiant en tant que pure différence. Dans ce rapport imaginaire au langage, le signifiant ne se caractérise plus de sa valeur différentielle. Au niveau du signifié, par contre, on constate que, globalement, la signification se maintient.
De façon concomitante a-t-on envie de dire que ces patients souffrent de la "maladie de l'Un". Le Un en tant que signifiant n'assure plus sa fonction dans l'Autre (de cerner le trou dans l'Autre) et produit, souvent à partir d'un premier dédoublement, cette multitude de petits autres. Par exemple, dans sa persécution, M.C. repérera que la méchanceté dont il est victime est toujours issue d'un dédoublement de l'autre. "Les gens sont méchants quand ils sont deux", soit possédés. Ainsi Schreber ne manque-t-il pas d'affirmer l'unicité de Dieu et en même temps de se plaindre de ce que Dieu se soit divisé en deux figures qui se chamaillent leurs places (Dieu inférieur et Dieu supérieur). De même y a-t-il deux soleils pour lui pendant un temps.
Si le phallus, c'est le signifiant du manque de signifiant dans l'Autre, et qu'il vient à cette place cerner le trou dans l'Autre, qu'en est-il d'une fonction phallique dans ces sortes de psychoses ? Qu'en est-il de la fonction phallique quand la castration de l'Autre n'est pas assumée et que donc il n'y a pas eu une découpe de l'a-chose, de l'objet cause du désir et non constitution du fantasme ? Il est notable que dans ces troubles, tous les éléments de structure se manifestent, même si c'est dans leur défaut. Ch. Melman discutant, il y a longtemps, du cas Schréber, remarquait que la perception du Nom du Père comme principe organisateur du monde jouait comme révélation pour le paranoïaque qui réinscrit alors tout son passé dans cet ordre.
Notre patient qui reconnaît, comme Schreber, qu'avant ses troubles il n'était pas particulièrement croyant et que surtout il n'adhérait pas à tout un réseau de croyances et de pratiques animistes de son pays, va par la suite, réorganiser tout son monde en fonction des préceptes monothéistes (chrétiens et musulmans) et des croyances animistes qui trament sa culture.
La relativement bonne adaptation sociale de ces patients, même durant les phases aiguës de leur trouble, nous fait nous interroger sur cette fonction phallique qui en constitue justement un fondement. Un rapport totalement gouverné par l'imaginaire à la norme sociale, tel qu'on peut le voir dans des cas de schizophrénie, ne peut suffire ici. (Seul l'exercice de leur profession semble être le plus souvent le lieu d'une défaillance. Lorsque l'on sait le type de rapport au père que gouverne notre rapport au travail dans nos sociétés occidentales, on ne s'en étonnera pas trop.)
Nous aurions voulu, à travers ce cas, montrer à divers niveau d'articulation théorico-cliniques, à quel point "défaillance de l'ordre symbolique" n'est pas "abolition" de cet ordre, loin s'en faut. Nous nous contenterons d'en témoigner encore à travers l'évolution qui conduisit à la résolution des troubles.
Sur le plan phénoménologique, dans le cas de ce patient, ce qui nous a le plus frappé, c'est d'assister à une sorte de superposition, tout au long de la cure, de discours successifs portant sur les mêmes thèmes de départ (usant des mêmes signifiants également), mais se différenciant par le niveau de structuration. Au-delà du déploiement de tous ces discours faisant appel autant à des souvenirs personnels qu'aux mythes et aux rites qui s'attachent à sa culture, c'est encore une fois le passage d'un discours où domine la métonymie à la restauration progressive d'une capacité métaphorique qui nous parut la plus marquante.
Sa propre conception de la guérison, par exemple, va se formuler différemment au cours de son évolution. Dans un premier temps, il dira qu'il va bien parce qu'il est protégé et que surtout les diables se sont éloignés. A travers la restauration d'une limite et d'un simple éloignement, on a là une représentation dominée par la métonymie. Par contre, beaucoup plus tard, il se demandera si ses troubles n'étaient pas liés à un manquement dans des rituels attachés à la cérémonie de son baptême, qui, à travers un certain nombre d'échanges symboliques, le situaient dans sa lignée et dans sa génération.
Face à ces questionnements sur la structure et l'évolution d'un tel cas, que peut-on dire de la conduite de l'analyste ? La richesse et la diversité du matériau progressivement apporté dans la cure pouvait inciter à des interventions multiples visant à donner un sens à ces contenus, tant sur le plan relationnel que culturel, (telles qu'on pourrait le concevoir dans une démarche ethno-psychiatrique, par exemple). Mais ces modes d'intervention se ramènent toujours à une compréhension qui ressort du registre de la relation d'objet. C'est ce que l'on observe encore aujourd'hui dans les courants anglo-saxons que Lacan discutait à l'époque de ses premiers séminaires. Une lecture des articles récents de ces courants ( cf. un article d'Otto Kernberg de 1986 dans l'I.J.P. "L'Identification et ses vicissitudes telles qu'elles sont observées dans la psychose") montre qu'ils développent toujours ce mode de compréhension de la cure même si la description des mécanismes psychiques s'est considérablement complexifiée depuis cette époque. Alors que les compte rendus de cure de psychotiques y sont toujours très finement détaillés et qu'y sont observés les même phénomènes que ceux que nous décrivons ici, ceux-ci sont appréhendés sur le mode d'une relation d'objet. Loin de prendre en compte l'autonomie du symbolique et le déterminisme du signifiant, ces articles, tant dans l'exposé de leurs présupposés théoriques que dans la partie clinique ramènent le conflit en terme de "self représentation" et "object représentation", dans une confrontation toujours duelle entre le self du patient et celui de l'analyste. Et aujourd'hui comme hier ces relations réciproques sont réglées par cette exclusive pondération bien connue qu'est le couple "gratification - frustration". On a finalement encore cette même impression d'écrits offrant beaucoup d'intérêt sur le plan clinique mais ne nous offrant aucun appui sur celui d'un repérage structural.
Notre position, tout au long de cette cure, fut simplement de se contenter de suivre le fil de ce discours, d'en cerner les signifiants déterminants et de n'intervenir que pour lever un certain nombre de confusions et leurs effets de symptôme.
On peut déjà remarquer que s'il n'est pas toujours heureux de jouer de l'équivoque signifiante avec ces patients, il est cependant possible d'avoir à en déjouer le patient lui-même.
Que se passe-t-il quand on se contente de suivre les propos du patient ? Tous les patients délirants demandent d'abord à être crus par un autre. Crus pour ce dont ils témoignent. Le plus souvent d'être soumis à la tyrannie d'un ou plusieurs autres. Cet autre renvoie toujours à un grand Autre mais de très diverses façons. Ce grand Autre n'est pas localisé comme référant mais imprègne plutôt l'ambiance de sa présence ambivalente.
Si le rapport au grand Autre pose question chez les sujets délirants, la clinique des psychoses nous montre par contre la possibilité d'une certaine autonomie de la relation imaginaire. C'est ainsi que Schreber s'adresse à ses semblables dans son livre et qu'il continua, déclara-t-il, à aimer sa femme comme avant sa maladie.
Cette relation au petit autre, de l'ordre de l'amitié, pourrait se maintenir malgré le désaxement de la relation au grand Autre. Cette relation d'amitié "hors sexe" éviterait la confrontation au signifiant de la différence des sexes et se maintiendrait donc dans une certaine tranquillité. C'est alors cette place de petit autre que viendrait d'abord occuper le thérapeute qui aura su ne pas prendre celle d'"Un-père", signifiant problématique pour ces patients. (On pourra rendre compte des décompensations qui surgissent au début d'une cure analytique parfois de cette manière : l'analyste en position d'"Un-père" somme le sujet de soutenir son dire, ce que ce dernier a pu précisément éviter jusque là).
Mais ça n'est pas parce que cet axe aa' garde une certaine autonomie dans la psychose que la relation imaginaire y a la même configuration que dans la névrose. C'est ce que montre le rôle de l'objet a dans la structure de l'autre.
Finalement, si c'est du grand Autre qu'émane la persécution et toute assignation désubjectivante, il est bien évident que lorsque l'analyste est mis en cette place, il ne peut rien répondre et ne peut qu'attendre, puisqu'il participe du phénomène psychotique de façon toute puissante et que rien ne peut y récuser.
Par contre en place de petit autre il est pris à témoin du phénomène psychotique que vit le patient. Il lui est fait confiance comme à un ami pour lui demander confirmation de ce qui est vécu. C'est alors à un semblable supposé savoir s'y prendre autrement avec le phénomène psychotique qu'une demande est adressée dans le transfert.
Mais faut-il considérer pour autant que rien ne se dira d'un lieu Autre sinon que dans le réel pour ces patient ? Certainement pas, à notre avis. Tous les développements de notre patient sur sa culture constituent justement un discours du grand Autre. D'où la nécessité de l'entendre, même s'il se présente d'abord sous un aspect délirant.
Il faudrait enfin préciser en quoi la structure de l'analyste fait barrage à entendre le discours du psychotique. En tant que névrosé, tant son rapport au grand Autre que la sidération que lui fait subir l'exclusive de la signification phallique, sont des facteurs qui le handicapent dans la direction de la cure, lui voilant plus ou moins radicalement le réel de ce discours.
