Théorie psychanalytique

 
  • Imprimer
  • Envoyer

De l'évaluation, l'accréditation et autres misères

Auteurs : Claire Christien-Prouët, Pierre-Yves Bouchard 10/05/2004

Bibliographies Notes

D'abord une histoire (1). Celle d'un animal microscopique, sorte de pieuvre qui vit pratiquement dans le noir. Dès qu'elle est née, la pieuvre cherche le rocher sur lequel elle va s'agripper et ne plus jamais bouger. Quand elle le trouve, elle s'immobilise, incapable d'aller chercher la nourriture, la première chose qu'elle mange ? Son cerveau, puisqu'elle n'en a plus besoin.

C'est Jane Birkin qui raconte cette histoire à la journaliste du numéro d'Elle du 1er décembre 2003.

Allez savoir pourquoi, elle nous fait penser à nous les psychiatres - l'histoire, pas Jane Birkin - elle nous fait penser à l'heureux sort qui nous serait promis. Des années d'études, de concours pour décrocher un diplôme. Trouver un poste. S'y accrocher, y rester. Alors commence un destin sédentaire pour le psychiatre assis sur son savoir, à qui l'on ne demande plus rien d'autre que de suivre des protocoles, de régler son diagnostic sur le DSM ou une autre échelle, de se soumettre, une fois l'an, au processus codifié et informatisé d'évaluation. Une évaluation standardisée pour que, selon le rapport Cléry-Melin, le futur "psychiatre coordinateur" puisse juger les pratiques psychothérapiques à l'aune de leur capacité à réduire le symptôme dans la durée moyenne prévue par ladite évaluation.

Nous ne voulons pas de ce rocher d'ennui, de cette vie de coquillage.

Une autre histoire, un peu plus ancienne.

"- Aussi loin que ma constitution me le permettra", répond un colporteur juif et désargenté à qui lui demande où il va, alors qu'il vient de se faire jeter du train quelque part entre Cracovie et Lemberg. C'était il y a un siècle et Freud raconte cette histoire dans la plus belle collection de blagues juives : "Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient".

Ce serait plutôt lui notre idéal. Le petit bonhomme qui remonte dans le train sans se lasser. Nous voulons voir du pays, nous laisser surprendre par chaque rencontre avec un enfant, avec ses parents. Par l'effet de cette rencontre sur le jeune patient, sur nous. Par les démêlés nouveaux avec le symptôme, le rêve, le lapsus. Par les productions étonnantes de ces dessinateurs infatigables que sont les enfants. Noueurs de lignes, bricoleurs de bouts de ficelle et de papier, scénaristes de jouets disparates et de marionnettes dépareillées. Ceux qui parlent et ceux qui ne parlent pas, embarqués qu'ils sont comme nous dans la galère du langage.

On ne rit pas tous les jours sur cette barque. Point de travail avec les enfants psychotiques et autistes sans avoir été soi-même plombés par la répétition, par les effets de la pulsion de mort et de la jouissance à l'oeuvre chez eux. Mais enfin, c'est du sérieux.

Pas le faux sérieux d'une certaine médecine mimant la science à coups de courbes, de mesures, de statistiques et de DSM. Si les chirurgiens imitaient les psychiatres qui y croient, ils seraient tous en prison. Le réel, ils le rencontrent, les chirurgiens. Ils n'échappent pas à l'acte, à la décision qu'ils doivent prendre à un instant, le bon si possible. Vient l'heure où il faut passer des "examens" et des "staffs" au bistouri.

Toutes les contorsions des comités d'experts ne visent sans doute pas tant à faire des économies qu'à soulager le praticien du fardeau de son acte. Acte dont il a horreur, comme de sa solitude.

Il faut se taire beaucoup dans notre métier, ne serait-ce que pour laisser l'autre, l'enfant, son père, sa mère, la prendre, cette parole. Il faut aussi "l'ouvrir" et ne pas rater le coche. Parlant de l'interprétation, Freud disait : "le lion ne saute qu'une fois". Une seconde plus tard et son déjeuner lui échappait. Quelle évaluation, quelle enquête de satisfaction, quelle "madame qualité" (ça existe déjà, on vous assure) nous la dira, l'heure, la minute, nous donnera le "top" pour sauter ?

Si notre travail prétend au sérieux, ce ne peut être que celui d'un effet sur le réel du symptôme, dont pâtit le patient que nous recevons. Si la psychanalyse nous est apparue à un moment de notre propre vie comme le seul discours capable de nous aider à sortir de l'ornière de notre souffrance névrotique, c'est que ce discours se confronte à ce réel. Réel que Lacan a désigné d'un mot encore choquant aux oreilles pieuses : jouissance.

Défi pour le médecin en charge de corps. Les corps jouissent et parlent. Charge pour le psychanalyste. Notre façon d'être médecins sérieusement, c'est de nous y confronter et d'en tirer un "gay savoir", hommage à Rabelais, médecin lui aussi.

Notes

(1) Article paru dans le Journal Français de Psychiatrie n° 19 : "Destruction de la psychiatrie, disparition du citoyen ?", Érès, janvier 2004

Bibliographie