Théorie psychanalytique

 
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De Marseille "l'E(é)trangère" à Marseille-Provence capitale européenne de la culture en 2013

Auteur : Ghislaine Chagourin 16/11/2008

Bibliographies Notes

Par l'entremise de C. Melman et de Marcel Czermak1, il a été plusieurs fois question à l'ALI de l'Amérique Latine comme étant notre "futur antérieur" du fait de son histoire coloniale et des nouvelles identités qui en découlent et y font rage dans la violence. Nous voulons tenter de voir si Marseille - qui comme l'Amérique Latine est en quelque sorte née moderne du fait de son histoire - peut être considérée comme un laboratoire pour analyser les possibles d'un avenir moins violent pour nos sociétés occidentales post coloniales et multiculturelles. Ce qui devrait au passage nous éclairer et aussi nous interroger sur la récente élection de Marseille-Provence comme capitale européenne de la culture en 2013 ! A l'heure où la relance économique de Marseille-Provence après l'effondrement de l'activité portuaire traditionnelle passe par le projet dit Euromed (pour Euroméditerranée), on pourrait aussi questionner ce nouveau signifiant lancé dans l'arène "politico-socio-culturo-identitaire".

Marseille, la Cité phocéenne, a été fondée il y a 2600 ans par des représentants de la civilisation grecque, qui, rappelons le, ne situait pas le père de la même façon que nous le faisons aujourd'hui. "Ce que les Grecs ont essayé de faire il y a 2500 ans, c'est (...) d'essayer par le dialogue de découvrir quelles sont les lois spécifiques de l'humanité sans se référer à aucune autre autorité que les résultats de leur dialogue, c'est-à-dire d'une opération de langage"2.

Issue de ce colonialisme grec, restée longtemps culturellement grecque puis colonisée par les romains, redevenue indépendante et provençale puis tardivement colonisée par la France et enfin terre d'immigration post coloniale, il semble intéressant de voir si aujourd'hui, les composantes de son identité - au sens psychanalytique - l'inscrivent différemment ou pas dans la post modernité eu égard à ce qui y fait lien social et à la figure du père. Ce qui devrait pouvoir se lire au niveau du social et de la clinique que nous y rencontrons.

Contrairement à ce que la plupart des gens qui ne vivent pas à Marseille pensent, le social multiculturel a récemment pris une tournure moins violente qu'ailleurs lors des grandes crises tant nationales qu'internationales. L'enjeu sera de repérer si et comment cette ville a trouvé ou cherche à trouver les moyens de maintenir un lien social apaisé et de se passer de la figure du père tout en s'en servant.

Au-delà des clichés et de la réputation de Marseille et des Marseillais qui relèvent bien souvent de l'imaginaire et qui masquent les processus à l'oeuvre, nous voulons tenter de mettre à l'étude ce que cette ville doit au brassage culturel tant sur les plans individuels que collectifs et la façon dont y est prise en compte l'altérité avec plus ou moins de succès.

Ce qu'éclaire le brassage culturel c'est le problème de la double culture qui est ce que l'on retrouve toujours structurellement pour tout un chacun puisque pour nous inscrire comme désirant nous avons à passer de la mère au père c'est-à-dire de l'Autre à la logique phallique comme le passage entre 2 cultures différentes. C. Melman a mis en évidence les diverses psychopathologies qui peuvent découler de la double culture dans un contexte de brassage :

1 - Cela peut aboutir à une récusation de la culture d'origine (et donc à une récusation du père symbolique) concomitante à une non-admission par la culture d'adoption même si ceux qui sont confrontés à ce fonctionnement admettent imaginairement la culture d'adoption (donc un père imaginaire dont il est difficile de se détacher) et ce même si le père de la réalité existe et se fait parfois tyran. Ce qui laisse uniquement la place à une errance subjective dans laquelle le désir est en panne et la demande de jouissance prolifère et ouvre la porte à la délinquance comme pour rapter ce qui n'a pas été donné.

Ainsi l'histoire tristement banale de ce jeune homme rencontré à la prison des Baumettes à Marseille dans le cadre d'un groupe de parole. Il s'est retrouvé en prison après des vols de voitures dont il dit qu'il les a commis sous l'emprise de l'alcool. L'alcool il s'y était mis après avoir été toxicomane ce qui lui avait valu d'être séropositif. Il était plutôt charmant et séducteur, intelligent, son idéal de virilité était d'avoir une grosse voiture, de belles fringues de marque, tous les appareils indispensables à des jouissances perçues comme pouvant seules l'inscrire dans la société française en tant qu'homme (figure du père imaginaire ? idéal ?). A aucun moment je ne l'ai entendu parler de ses origines algériennes et si je me rappelle bien, il n'avait pas l'accent maghrébin mais plutôt marseillais. Il avait grand espoir pour s'en sortir dans une relation amoureuse nouvelle avec une femme plus âgée que lui qui avait un enfant dont il voulait s'occuper bien que l'enfant ne soit pas de lui.

2 - aboutir à un accrochage farouche à la culture d'origine avec le risque de déboucher sur l'intégrisme ou le fanatisme en entretenant un rapport forcené au père symbolique d'origine fut-il religieux.

Or, le moteur du rejet ou de l'acceptation c'est la langue et les mots qu'elle véhicule et avec les mots, les valeurs. Si le mot qui désigne la culture d'origine est repéré comme péjoratif, elle sera minorée et ses enfants rejetés. Des signifiants lapidaires comme "les arabes" pour désigner indistinctement la diversité des cultures maghrébines ou "islamiste", "intégriste" voire "terroriste" pour désigner la religion musulmane ou "noir" pour stigmatiser une multitude de cultures à partir d'un trait identitaire renvoyant à un imaginaire ne peuvent déboucher que sur de la ségrégation et de la violence. Sans parler de la frontière réelle et imaginaire qui s'érige ainsi entre Occident et Islam et que le signifiant Euroméditerranée peinera à franchir. A Marseille, les jeunes issus des cultures maghrébines semblent accepter plus facilement la culture locale d'adoption marseillaise pour des raisons que nous analyserons mais qui relèvent sans doute de phénomènes identitaires.

Ce qui nous amène à repérer comment à Marseille s'acceptent les cultures entre elles. En même temps, cela nous oblige à repérer ce qu'il en est d'une culture : quel est le rapport au père ? Comment fonctionne le phallus - au sens lacanien - à Marseille, comment se transmet t-il ? Quelle est la place du religieux ? En quoi Marseille permet- elle un repérage structural de la question de l'altérité ? Quelles conséquences peut-on en tirer eu égard à l'identité sexuelle ? Peut-on parler à Marseille de cosmopolitisme ou de métissage culturel? Quels liens entre culture, identité et langue maternelle ?

- Si on a souvent cité Marseille en exemple lors de la révolte des banlieues en automne 2005 ou lors de l'agitation nationale lors de la déclaration de guerre à l'Irak par les Etats-Unis, le côté factice de ce calme relatif a aussi été dénoncé par certains sociologues,
- si au fil des siècles, cette ville a donné lieu à des propos passionnels tant du côté du mépris (au point d'être appelée "la ville sans nom" car débaptisée par Fréron, un Représentant de la convention en 1794) et de la moquerie que du côté de la passion identitaire,
- si on peut trouver de l'antiquité à aujourd'hui les plus belles histoires d'intégration voire d'assimilation de migrants mais aussi les pires ségrégations (les "babis" italiens, les "youtres", les "bicots", les "bananias", les "caraques", les "arabes" et les "gitans" aujourd'hui) et violences (ex : "le massacre des Mameluks" en 1817),

c'est que cette ville a un rapport structural fondateur à l'E(é)tranger, ce qui en fait un excellent lecteur des effets du refus ou de l'acceptation de l'altérité dans le collectif et le privé tant au niveau local que national (voire européen ?). Marseille a souvent été en tant que ville identifiée à l'(E)étrangère par le reste du pays faisant flamber les phénomènes identitaires différemment selon que ce trait imaginaire est interprété comme rivalité ou comme exotisme. Ceci nous amène à repérer les composantes identitaires de Marseille.

L'identité Marseillaise éclairée par S. Freud

S. Freud montre comment "une (...) masse primaire est un certain nombre d'individus qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi et ses sont, en conséquence, identifiés les uns avec les autres dans leur moi"3. La liaison groupale, communautaire, se fait par un idéal commun et sous la conduite d'un meneur incontesté. Cette approche freudienne peut déjà tout à fait rendre compte de cette propension à se dire "Fiers d'être marseillais" ! (slogan qui rappelle d'autres slogans identitaires revendiqués par certaines banlieues : "fiers d'être du 9, 3"). Slogan qui à la fois rassemble ceux qui s'y reconnaissent et rebute les autres. Comment peut se faire ce sentiment d'identité marseillaise alors que la population est faite d'une juxtaposition de nombreuses cultures et origines ? Et pourquoi ce "Fiers" là où il suffirait de se dire "tous marseillais" pour revendiquer une identité ? Avant que s'entende ce slogan, un Marseillais se disait de tel ou tel quartier de la ville avant de se dire Marseillais ou Français et c'est encore un peu le cas. Quel est l'objet commun qui va rendre possible l'identification des Moi ? A suivre S. Freud, c'est dire qu'il y a à l'origine une hostilité les uns vis à vis des autres, ce qui trahit que le brassage permanent amène à considérer l'autre comme un étranger ce qui ne manque pas de susciter de forts sentiments hostiles. A partir de la logique de S. Freud, le sentiment social d'appartenance à la ville de Marseille pour se construire a consisté en un retournement de ces sentiments hostiles en une "liaison à tonalité positive", comme il dit, de la nature d'une identification imaginaire, ce qui a donné ce "Fiers d'être marseillais", identité marseillaise qui fait lien social mais fait symptôme identitaire. Selon le descriptif freudien, "ce retournement s'accomplirait sous l'influence d'une commune liaison de tendresse à une personne située hors de la masse"4 et désignée comme le meneur. Marseille, semble faire mentir S. Freud puisque le sentiment hostile se maintient (et ne devient pas amour) mais se déplace de l'objet précédemment haï (l'étranger) à un autre "étranger" situé hors de la masse et considéré comme le "meneur" qu'évoque S. Freud et qui à Marseille prend volontiers la figure de Paris comme meneur de la Nation (qui méprise, a honte des marseillais, d'où le "Fiers" du slogan), mis en place d'idéal du moi. En cela, Marseille se positionne en "fille insoumise" de la Nation française, en rebelle, en victime de l'impérialisme parisien (l'enfant battue !) comme on entend si souvent dire depuis les années 80 notamment et ce sous l'influence du football et de B. Tapie qui a institué cet antiparisianisme primaire et fait que Marseille a pu fonctionner à l'égard de Paris comme certaines banlieues parisiennes dites difficiles. Mais cela ne fait pas tant mentir S. Freud en cela que cette position d'insoumise, de rebelle, de victime de Paris peut aussi être lue comme un appel à l'amour puisque l'on sait que l'enfant ne se sent jamais autant aimé par le père que quand il est battu par le père. Par contre, il y a un autre cas de figure, un autre phénomène identitaire possible à Marseille, c'est quand ce retournement de l'hostilité en amour pour le meneur se fait, cette figure du meneur devenant celle d'un meneur qui serait aimé et qui aimerait et alors là se dresse une autre figure mise en place d'idéal du moi, c'est la figure du meneur fort, nationaliste, qui a déjà surgie autour de Marseille sous la forme d'un vote pour le Front National comme vous le savez. Pour les adeptes de ce type de sociabilité borgne, comme celui qui l'incarne, l'identification commune devient alors "Marseille aux Français ou aux Marseillais de souche", délitant par-là le lien social par la ségrégation desdits autres considérés comme étrangers et qu'il s'agit de ne plus voir et de rejeter. M. Le Pen vient alors incarner, par le trait de sa demi-cécité, la figure du père originaire commun. L'identité collective passe alors au niveau national au lieu de se situer au niveau citadin comme cela a pu être le cas par le passé et pas plus tard qu'avec G. Deferre. Finalement, ces considérations permettent de vérifier qu'une identité de groupe se constitue contre d'autres identités, mais que le signifiant Paris, capitale de la nation, fait trait identitaire.

Les composantes symbolique, imaginaire et réelle de l'identité fondatrice de Marseille à partir des travaux de C. Melman et de P. C. Cathelineau sur l'identité

Le mythe de Gyptis et Protis dit que la cité phocéenne a été fondée en 600 avant Jésus Christ, par Protis, le colon, le navigateur grec de Phocée (en Asie Mineure), qui reçut le territoire du Lacydon (port naturel, devenu le Vieux-Port actuel) en dot de son mariage avec Gyptis la Ligure autochtone pour y créer une colonie. Cette lecture mythique institue un moi idéal tout amour pour l'étranger: Gyptis choisit, par amour dit-on, parmi tous les hommes de sa culture présents lors du banquet au cours duquel son père Nann lui a demandé de choisir un époux, celui précisément qui n'en fait pas partie, c'est-à-dire l'Etranger. Ce que le mythe tait, ce qui en pointe la dimension inconsciente, c'est que ledit mariage d'amour est en fait une alliance commerciale, concrétisée par l'échange d'une femme. Le désir à l'oeuvre lors de cette fondation, c'est-à-dire la composante réelle de l'identité fondatrice, c'est le commerce maritime. Marcel Roncayolo dit que Marseille a été "élevée comme un temple au dieu du commerce"5 et plus particulièrement aux trafics maritimes au long cours. Ce lien au commerce permet de situer l'altérité, l'Autre, l'Etranger comme composante symbolique de l'identité fondatrice parce que le commerce maritime implique l'échange, c'est-à-dire d'aller ailleurs vers des étrangers mais semblables car ils partagent des principes logiques communs c'est-à-dire que chacun a quelque chose de radicalement différent ou nécessaire, donc convoitable, à échanger ou à vendre pour satisfaire à des besoins vitaux ou à des désirs, c'est-à-dire avec un espoir de jouissance. Ce désir à l'oeuvre s'imaginarise dans l'histoire d'amour pour l'étranger qui constitue la composante imaginaire de l'identité fondatrice Marseillaise. Ce que coince ce nouage borroméen c'est l'objet a - marchandise (une femme à l'origine devenue argent de nos jours ou main d'oeuvre bon marché). Le sexe passe à la trappe (ce qui est une caractéristique commune avec les identités chrétienne et musulmane). Ce mythe issu de la culture grecque est fort connu à Marseille et on ne peut qu'admirer sa richesse structurale.

L'Etranger/Autre en symbolique soutient l'amour pour l'étranger en composante imaginaire ce qui permet de penser que la ville de Marseille peut être un bon laboratoire pour traiter de l'altérité, de la question de l'étranger, de la fonction phallique et des questions identitaires. Dans le procès de la subjectivation, on sait depuis Freud et Lacan que le père symbolique est le premier étranger et le support de la fonction phallique et que l'on nourrit à son égard les sentiments les plus ambivalents. Qu'en est-il à Marseille de ce père symbolique ? Pour rejoindre les travaux de P. C. Cathelineau ces composantes sont intéressantes car justement, "l'identité ne peut se penser que par rapport à l'altérité fondatrice et une altérité qui se trouve dans un certain écart symbolique par rapport au peuple qu'elle est censée fonder. C'est-à-dire que le père dans cette conception, le père est étranger"6. Finalement dans cette optique, ce qui a présidé à sa fondation fait de Marseille la ville Autre, l'Etrangère, mais aussi une ville de marchands et ce n'est sans doute pas pour rien que Marseille a donné son nom à l'hymne qui symbolise l'unité de la nation française et pas pour rien non plus que de nombreux marseillais pensent que le drame de Marseille est de ne pas être une capitale : ni celle de la France, ni celle de la Provence. Aujourd'hui la voici en passe de devenir (pour un an seulement) capitale européenne de la culture ! Qu'est-ce qui a empêché hier ce titre de capitale et le permet aujourd'hui de façon éphémère toutefois? C'est à travers ses rapports à l'Etranger/Autre et au commerce, qui y ont toujours été centraux et déterminants que l'on peut relire son histoire et ses symptômes actuels et voir si cette lecture peut nous apporter des éléments pour une clinique individuelle et collective à plus grande échelle tant il est vrai que cette question de l'étranger et du plus de jouir est centrale dans le contexte actuel d'ultra libéralisme et de mondialisation. Or on sait que le commerce est l'ancêtre du capitalisme par la fonction de la plus value que la monnaie a rendu possible.

Les symptômes marseillais d'hier et d'aujourd'hui comme 4ème composante identitaire

Le travail de C. Melman nous amène à lire les symptômes à partir de ce qui constitue la composante réelle de l'identité qui est celle qui organise le désir. Si on considère qu'à sa fondation, la nomination du rond du réel de l'identité marseillaise était le commerce maritime et l'industrie qui y était liée, on retrouve bien ce qui a constitué pendant longtemps (et encore un peu aujourd'hui) le cortège des principaux symptômes de cette ville qui sont à lire comme autant de défenses contre le désir d'enrichissement à l'oeuvre: La saleté qui est l'argent devenu sale, la pauvreté comme l'envers de la richesse et le résultat de l'exploitation capitaliste locale, une tendance récurrente à vouloir faire table rase des pauvres (évidemment étrangers) sur tous les plans, y compris urbanistique. C'est aussi la paresse comme inhibition au travail qui ne rapporte qu'un salaire. Ca a aussi été la mafia et ses parrains (jeux, prostitution puis drogue), le clientélisme politique comme commerce politique et donc l'indiscipline, la "tchatche" comme commerce de soi, les "càcous" comme façon de faire l'homme qui en a... de l'argent ! frimeur et m'as-tu-vu à la virilité de pacotille, la rébellion contre le pouvoir en place pour défendre ses privilèges notamment pécuniers et donc un rapport à la loi très élastique.

Aujourd'hui, il semble que ces symptômes se radicalisent car le commerce a changé d'éthique (même si avant d'être ultralibéral, le commerce a toujours tendu à se vouloir libre pour un libre échange), ce n'est plus uniquement le commerce maritime au sens ancien, fondé sur l'échange, où le profit est le fruit d'une prise de risque tant réelle que symbolique et imaginaire, mais un commerce mondialisé et ultralibéral ou un commerce touristique ou immobilier avant tout organisés par la plus value et par la jouissance de l'objet. Comme si, pour reprendre P.C.Cathelineau, la référence commune n'était plus toujours l'Un dans l'Autre mais l'objet! Ainsi les symptômes évoluent et on note un recours de plus en plus important à l'assistanat, certes comme réponse à la pauvreté, mais aussi comme un droit à la jouissance. Le commerce illégal n'est plus l'affaire des parrains de la mafia qui ont disparu et perdu leur influence sur le monde politique. Ils sont remplacés par la délinquance des petites mafias, de la magouille et des petits trafics des cités portant sur des objets de consommation procurant des jouissances immédiates tels le haschich, la cigarette, les voitures, les copies de bijoux ou habits, les voitures, etc. Le désir d'enrichissement initial par le commerce est donc devenu cette aspiration à un "plus de jouir" largement partagé ailleurs qu'à Marseille mais rend cette ville plus à la mode qu'avant. Il n'est qu'à voir le succès du feuilleton "plus belle la vie" (diffusé sur M6) dont Marseille est le lieu de tournage et dont le titre dit bien ce qui est en jeu. S'il a pu être autrefois reproché à Marseille d'être une ville de marchands ne pensant qu'à s'enrichir, elle n'a été qu'un précurseur car cet appât du gain...de jouissance ne lui est plus spécifique.

Les rapports actuels de Marseille à l'Autre/(E)étranger et au commerce

1/ La clinique individuelle et collective indique que Marseille ne laisse jamais indifférent, de nombreux primo arrivants disent se sentir étrangers en arrivant ici quelle que soit leur origine nationale. Certains migrants se sentent vite hors circuit. En même temps, de nombreux témoignages disent que l'on peut assez vite "se sentir et se dire d'ici"7 au point - comme nous le fait remarquer le sociologue Bruno Le Dantec8 - de croiser des mamans musulmanes à Notre Dame de la Garde. Ce qui à mon sens est assez révélateur de ce qui organise le lien social à Marseille (nous y reviendrons). D'autres primo arrivants disent se sentir très vite marseillais du simple fait d'habiter Marseille ou encore parce qu'ils s'y sentent comme chez eux du fait de la ressemblance des paysages, du climat et de la nourriture par exemple (mais alors, où se situe la frontière identitaire, ce qui fait Un ?). Des visiteurs s'y sentent d'office à l'aise car ils trouvent la ville populaire ou ils repèrent ici une forte identité locale. D'ailleurs, l'historien Alèssi Dell' Umbria9 développe l'idée qu'il existe ici une forte culture citadine à composante provençale, supérieure à la culture nationale, menacée aujourd'hui par la "californisation" de Marseille, mais qui a permis dans le passé aux diverses vagues d'immigration de s'assimiler en l'espace d'une ou deux générations tout en l'enrichissant. Il dit aussi que "beaucoup de jeunes "fiers d'être marseillais" aiment proclamer, dans les virages du stade Vélodrome ou ailleurs, que "Marseille, c'est pas la France" (ce qui s'appuie historiquement sur le statut de "terre adjacente" et de ville autonome dont Marseille a bénéficié pendant longtemps). Immigrés et voyageurs s'accordent avec eux là dessus". Alèssi Dell' Umbria rappelle aussi que "bien longtemps après l'annexion de la Provence, les habitants de cette ville ont continué de considérer la France comme un pays étranger : ce que justifiait le statut particulier de Marseille dans le royaume et, plus généralement, la profondeur des différences culturelles". Il précise qu'au 19ème siècle encore, les Marseillais estimaient qu'au-dessus d'Avignon, ils étaient "en France", en retour, Marseille provoquait mépris et moquerie. Nous avons déjà lu freudiennement les processus identitaires qui sous tendent ces phénomènes et l'on peut à présent y lire la traduction de l'amour pour l'étranger occupant la dimension imaginaire avec toute l'ambivalence que cela peut provoquer.

2/ Mais la frontière de ce mépris n'est pas qu'extra muros, Alèssi Dell' Umbria analyse que les propres élites de Marseille ont souvent exprimé un mépris à l'encontre des habitants pauvres et/ou immigrés, de nos jours : "les arabes", les "comoriens", les "gitans" ; Les "babis" (Italiens) au 19ème siècle. Pour lui, ce mépris pour l'étranger se retrouve au sein même de la ville et il le met justement au centre de l'identité marseillaise. Ce qui a mon sens dénote une bascule de l'amour pour l'étranger en haine de l'étranger et l'amour ne soutenant plus l'Autre/Etranger en symbolique, l'Etranger devient l'étranger réel et haï dont il faut se débarrasser (selon la même logique qui a abouti au déclin des Nom du Père ?). Alèssi Dell' Umbria note qu'à l'inverse du rejet par les élites, le plus "virulent sentiment d'appartenance à la ville" est affiché par les plus modestes. C'est, dit-il, comme si l'appartenance à des classes sociales modestes venait se conjuguer au fait de se vouer à la ville méprisée. De la part des élites marseillaises, Bruno Le Dantec10 parle d'une "phobie" des "pauvres", des "petits", des "mal blanchis" qui se manifeste par "l'obsession de changer radicalement Marseille, car Marseille n'est pas une ville comme il faut". Il parle d'une volonté récurrente au fil des siècles de mettre au pli un "port trop populeux". La mauvaise réputation de Marseille dans le passé et son actuelle image de ville à la mode sont selon lui, l'endroit et le revers d'une "même fausse monnaie" qui masque la constance d'une "volonté de faire table rase" de la ville de Louis XIV au maire actuel en passant par les nazis qui ont voulu détruire Marseille la cosmopolite et ce parce que Marseille est "une ville jugée inadéquate". Il me semble qu'il y a là un glissement de l'étranger au pauvre et finalement amalgame. De plus, E. Témime souligne la facilité avec laquelle dans le passé et depuis le 19ème siècle, un amalgame se fait entre délinquants, marginaux et masse des immigrés pauvres. "Du coup l'Etranger est dans la cité mais il est souvent insaisissable"11. Comment peut-on lire cela ? Comme si le désir de fortune par le commerce dans l'échange avec l'Autre en devenant demande de jouissance faisait retour sous la forme symptomatique du mépris du pauvre et de l'étranger perçu comme ennemi dont il faut se débarrasser s'il ne permet pas de s'enrichir comme main d'oeuvre bon marché ou s'il fait concurrence par un commerce populaire et incontrôlable! Et du coup, on assiste à l'expulsion de l'étranger en tant qu'objet a devenu déchet avec des effets réels au niveau urbanistique :

a/ A Marseille, déjà sous Louis XIV, un agrandissement urbain survient qui marque le début d'une ségrégation sociale. Marseille a longtemps été conçue comme un assemblage de quartiers constituant autant de "villages" distincts par leur nomination et non clos par une frontière tangible. Ce qui suit tout à fait la vision aristotélicienne de la Cité. Au début du 19ème siècle, un programme de rénovation urbaine est entrepris qui consiste à libérer d'importants espaces urbains, ce qui a pour conséquence que Marseille ne se développera pas vers sa banlieue. Tout au long du 19ème siècle, l'urbanisation évolue par alternance, créant de nouveaux quartiers mais laissant de vastes espaces à l'habitat modeste d'un peuplement ouvrier. Une mixité sociale existe de fait et par le fait du tissu urbain. Toutefois, pour les migrants qui se fixent, c'est souvent le changement de quartier qui marque l'intégration, l'insertion dans la ville. Au 20ème siècle, l'urbanisation envahit le terroir marseillais, la population aisée va vers les villages de la périphérie, la ségrégation débutée sous Louis XIV s'accentue : quartiers nord pour les plus pauvres et quartiers sud pour les plus riches avec comme axe de séparation réelle et imaginaire, la Canebière. On ne peut pas toutefois parler de banlieues.

b/ En 1973, un plan de réhabilitation est lancé qui suit un plan directeur étatique, il n'est toujours pas achevé et se poursuit aujourd'hui par le biais d'Euromed (pour Euroméditerranée). Certains sociologues12 lisent dans ce projet de "rénovation" du centre ville une logique d'ethnicisation opposant les "vrais marseillais" et les "étrangers" qui auraient conquis, envahi le centre. Ceci ayant d'ailleurs abouti à des expulsions, dont il est difficile de connaître le nombre. La société bourgeoise locale appelle de ses voeux cette rénovation car elle dénonce comme cause du marasme commercial du centre, son invasion par une forme de commerce trop populaire ou ethnique, c'est-à-dire au-delà de la Canebière vers le sud. Alors que pour B. Le Dantec13, le commerce marseillais dans son essence consiste en un "souk, (...), un bazar transméditerranéen" car cela colle à son histoire portuaire. Il pense que l'actuelle politique vise à éliminer ce type de commerce car jugé trop crasseux et trop miséreux et concurrentiel. La Canebière serait cet axe, dit imaginaire, qui viendrait marquer une frontière entre la "bonne société" et "l'étranger". Or, les quartiers du centre ont toujours été un lieu de centralité et de transit pour les migrants, voyageurs et transitaires, plus qu'une "conquête"14 il s'agit d'une continuité. Par contre, des études montrent dans le centre la disparition des populations moyennes (qui vont à la périphérie de Marseille) et l'arrivée d'une population de "nouveaux marseillais"15, diplômés ou marginaux (étudiants ou artistes) ou "établis"16 (souvent fonction publique) qui sortent du lien politique local (clientélisme). Cette révolution urbanistique est perçue comme un risque de déliaison sociale : «à l'automne 2005, en pleine révolte des banlieues, les médias donnèrent Marseille en exemple. Un modèle d'intégration selon eux. Ils se livraient en fait à un exercice d'auto persuasion : la ville était dans un tel état, avec ses travaux sans fin et ses longues grèves, que la perspective d'un embrasement des quartiers dut provoquer une réelle panique chez les gérants de cet édifice à l'équilibre précaire. Le préfet de région crut conjurer l'incendie en déclarant : "ici, il n'y a pas de banlieues, on est tous Marseillais". (...) Mais ce calme (relatif) est menacé par la machine de guerre des urbanistes. (...) si la ville n'a pas (trop) brûlé, c'est que les pauvres s'y sentent encore un peu chez eux. Et cette particularité de Marseille est gravement mise à mal par la politique urbaine"17. Une autre théorie dit que si la ville n'a pas trop brûlé c'est que cela aurait nuit aux petits trafics dans les cités et que des accords entre les intéressés ont permis cette trêve.

c/ Politique urbaine qui a aussi débouché sur la construction de "cités". On en recense 40 dispersées dans la ville. Elles ne forment en rien une banlieue au sens architectural ou au sens juridique ou politique mais elles fonctionnent comme des banlieues défavorisées en tant que lieu de stigmatisation et de ségrégation bien que les frontières avec le reste de la cité ne soient pas étanches. On y note la très forte influence de l'action sociale par le biais des centres sociaux (malgré le plus fort taux d'emplois précaires de France) et de l'animation socioculturelle qui canalise les ferments de révolte et suscite le militantisme bien que des centres sociaux brûlent régulièrement à Marseille aussi sans que le processus émeutier ne dépasse toutefois l'enceinte des cités.

Donc politique urbanistique qui traduit le mépris du pauvre et de l'étranger et érige des frontières réelles et imaginaires. A ce mépris, réel, répond ce "fiers d'être marseillais" scandé comme un cri de guerre.

3/ Cri de guerre qui a son théâtre avec le stade vélodrome et le football. Le football à Marseille est bien plus qu'un sport, selon l'analyse de M. Peraldi et M. Samson18, depuis la fin des années 80 le public du football a intégré la jeunesse de tous les quartiers de la ville (toutes origines et statuts sociaux confondus) et s'est fait jour un certain anti-parisianisme (il existait bien avant comme nous l'avons vu), réinventé par B. Tapie, à travers l'animosité entre PSG et OM. Cette guerre footbalistique et le discours des supporteurs se présentent comme discours politique quasi-religieux (le foot est devenu l'élément central de l'opinion publique à Marseille) et dessinent une vision de la ville et de son peuple censée définir l'identité de la ville. Le ballon de football est ainsi devenu le trait identitaire de la ville, un tenant lieu d'index phallique. D'après une enquête menée par les auteurs, les valeurs majoritairement défendues par les clubs sont les suivantes: "...politiquement, Marseille est une ville rebelle, c'est-à-dire rétive à l'autorité de l'Etat. Socialement c'est une ville populaire, ce qui l'oppose aux cités riches ou aristocratiques. Culturellement, elle est marquée par le métissage. Le tout sur fond de victimisme, cette idée vague et puissante selon laquelle la ville et ses habitants sont victimes de l'arrogance culturelle, politique et économique de l'Etat et de sa capitale". Les auteurs analysent d'ailleurs justement cette identité comme la fable du "peuple bafoué qui prend sa revanche". Cette composante imaginaire de victime de Paris peut expliquer pourquoi pauvres et étrangers s'identifient si aisément (pauvre et/ou immigré = étranger), pourquoi de nombreux immigrés (notamment les populations maghrébines et noires africaines) n'ont pas de mal à se dire marseillais à côté de ceux qui se sentent méprisés par Paris depuis longtemps (même s'ils s'estiment marseillais de souche). Ainsi la haine pour Paris vient répondre à un mépris réel, comme une relation d'étranger à étranger ennemis (ce qui est aussi au principe du fonctionnement de certaines banlieues parisiennes). Ennemi contre lequel on se bat avec le ballon/phallique pour l'amour de l'OM (qui aime ?). Guerre qui se retrouve à travers l'idée de Marseille la rebelle. D'ailleurs, les auteurs reviennent aussi sur le "retournement d'image" dont bénéficie Marseille depuis la fin des années 80 pour dire que "l'amour de Marseille n'est jamais loin du désamour pour Paris" donnant à entendre par-là un fonctionnement en miroir entre Marseille et Paris. A l'égard du métissage revendiqué, si l'histoire de Marseille19 relate que les Grecs fondateurs ont accueillis dans la ville une grande proportion "d'indigènes" (jusqu'à 40%) pour faire souche au point que ces historiens disent que dès l'origine Massalia la Grecque a été le fruit d'un "métissage"20 avec les "barbares"21, il est aussi rapporté les relations conflictuelles et meurtrières entre Massaliotes et habitants autochtones des territoires environnants. Faut-il lire là les prémisses d'un lien social organisé par un discours du colonialiste tel que le décrit C. Melman et qui se perpétuerait encore aujourd'hui notamment à travers cette guerre symbolique footbalistique et ces phénomènes identitaires imaginaires qui peuvent tour à tour unifier la ville en la scindant de Paris (tous contre Paris) ou la scinder en 2 en son sein (les étrangers-immigrés et les Marseillais) ? En tout cas, de nos jours, cet élément colonial fait aussi retour au niveau identitaire; M. Péraldi et M. Simon22 observent que Marseille a un côté ville coloniale ou plutôt "ville colonisée" sans bourgeoisie autochtone (juste des "békés" et des "zoreilles parvenus" précisent-ils) avec un peuple pauvre, fragile, souffrant. Ce côté colonial/colonisé attire actuellement beaucoup d'artistes du fait d'un "topos imaginaire propre à exciter l'imagination créative : le sud, le peuple rebelle, la ville cosmopolite". Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'à cet engouement des artistes pour Marseille répond cette prétention de devenir creuset culturel européen. Mais de quelle culture parle t-on ?

4/ cosmopolitisme marseillais ou mythe de cosmopolitisme ?
E. Glissant distingue radicalement créolisation, cosmopolitisme et métissage. Pour lui, le métissage au sens ordinaire est une simple affaire de génétique, il est prédictible et ne renvoie pas à quelque chose de culturel (ce qui fait écho au fait que les jeunes dans les cités de Marseille parlent de métissage à propos de ceux qui sont "sangs mêlés"). Toujours selon lui, le cosmopolitisme est un processus culturel qui aboutit à la perte de tout ce qui rentre dans un mélange de cultures Unes et dans lequel il n'y a ni unité, ni diversité; C'est en cela qu'il fait peur et qu'il est historiquement chargé (c'est par exemple les nazis qui ont voulu raser Marseille dite "la cosmopolite"). La créolisation que défend E. Glissant porte à la fois sur la génétique et sur le culturel (c'est donc un métissage culturel avec une résultante imprédictible), c'est un terme qui fait référence au phénomène d'apparition imprévisible des langues créoles et non au créole directement. C'est une conception identitaire qui est faite de rencontres, qui ne serait plus fondée sur le Un de la racine unique mais sur une racine rhizomique, donc multiple, fondée sur la différence : "c'est la rencontre de réalités hétérogènes avec un résultat imprédictible"23, "le fait de la créolisation, par delà ces conditions le plus souvent désastreuses (il parle de l'esclavage), est d'entretenir relation entre deux ou plusieurs zones culturelles, convoquées en un lieu de rencontre, tout comme une langue créole joue à partir de zones linguistiques différenciées, pour en tirer sa matière inédite"24. "On peut appliquer ça aux situations des cultures du monde qui s'interpénètrent quoi qu'elles soient entièrement hétérogènes les unes par rapport aux autres, c'est-à-dire qu'on peut voir dans un lieu des manières, et une symbolique arabe, ou chinoise ou japonaise qui fait une synthèse imprévisible avec une symbolique maya ou aztèque, (...) et ça marche !"25. Finalement, la créolisation est une façon de mettre l'Autre au centre de l'identité, mais c'est de l'Autre sans l'Un en quelque sorte. Ce qui n'est pas sans faire écho à cet Autre/Etranger que nous avons placé comme composante symbolique, comme trait unaire, index phallique de l'identité fondatrice de Marseille et qui s'est diffracté en amour de l'Autre maternel en imaginaire et en étranger réel alors que l'index phallique est représenté par le ballon de football. Mais faut-il concevoir cela comme de l'Autre sans Un ? Nous avons parlé d'un Un hors de l'Autre est-ce la même chose ?

Force est de constater que les auteurs ne s'accordent pas sur la question du cosmopolitisme marseillais, car ils ne semblent pas faire un repérage structural. L'excellent et renommé historien et économiste E. Témime et ses co-auteurs26 disent que le cosmopolitisme marseillais est lié à la situation d'escale de la ville entre Occident et Orient et à l'amalgame entre activités portuaire et industrielle qui a poussé les négociants marseillais vers l'aventure et a attiré les populations proches ou lointaines à venir y chercher fortune. Pour eux le cosmopolitisme a pour cause la littoralité (au sens propre) et la situation géographique de Marseille et il consiste en une présence simultanée et réciproquement acceptée de différentes "communautés". Donc finalement il s'agirait d'un ensemble de Uns ce qui évoquerait une culture plurielle dont ils ne disent pas ce qui l'unifierait. Pourtant, paradoxalement, E. Témime donne comme l'un des facteurs principaux à l'intégration une volonté de renoncer aux traditions communautaires ce qui évoque alors une dissolution des Uns dans un tout qu'il n'identifie pas. Ce qui à mon sens peut faire craindre à certains une perte d'identité avec les réactions de quêtes identitaires qui risquent d'en découler. Les autres facteurs qu'il évoque pour l'intégration sont les décisions politiques locales et nationales (tolérance ou officialisation de la pratique religieuse ou officialisation des lieux de culte et de sépulture, naturalisation), l'acquisition d'un logement, le changement de quartier et l'union matrimoniale. L'auteur est ambigu aussi quand il note à propos d'intégration que depuis que Marseille est française, "la barrière "nationale" semble déterminante et (que) l'identification immigré-étranger (est) presque absolue" mais avec toutefois une limite floue entre l'étranger et le national. Il donne l'exemple des juifs qui n'ont eu droit officiel de cité à Marseille qu'à la fin du 18ème siècle (avec la révolution) alors que certains y résidaient depuis des années et y étaient intégrés. Le fait que la barrière religieuse soit infranchissable avant la révolution ne les a pas rendus inassimilables et les échevins (dirigeants de la ville) ont ignoré la présence de ces "étrangers indésirables".

Cette conception du cosmopolitisme marseillais est remise en cause par M. Peraldi et M. Simon27 qui eux disent qu'on ne peut pas parler de cosmopolitisme à Marseille aujourd'hui au sens d'une "culture plurielle", car il ne prend en compte que de très vieilles migrations. C'est me semble t-il toute la question de ce que veut dire le cosmopolitisme et de ce qui fait Un. M. Peraldi et M. Simon dénoncent l'idée selon laquelle le cosmopolitisme à Marseille se fonderait sur l'existence de communautés étrangères organisées. S'ils confirment qu'il existe quelques communautés organisées comme la communauté juive et surtout catholique (pas musulmane), il s'agit là pour eux d'un "mythe communautaire" (le livre Migrance d'E. Témime est mis en cause sur la diffusion de ce mythe) qui présuppose quelque chose d'une nature "ethnique" collective qui se perpétuerait naturellement. Pourtant, ils notent qu'il existe à Marseille une gestion politique de ce qu'ils appellent la "symbolique communautaire" car ils admettent que la ville reste conçue comme un fragile patchwork ethnique et religieux. Selon eux, l'idée du "communautaire" amène les politiques locaux à considérer la religion comme le seul ciment de tous ces groupes insaisissables et supposés hostiles les uns aux autres. Ils critiquent l'association Marseille Espérance28 dont l'idéal est une entente entre les "communautés religieuses" qui composeraient la ville et qui serait une machine de pacification politique réagissant quand il y a danger supposé de conflits et de haines intercommunautaires ou inter-religieuses. Certes c'est bien là l'objectif de Marseille Espérance et il respecte en cela ce qui semble être un lien social qui tente de s'organiser officiellement à partir de la religion (Les 3 monothéismes et le bouddhisme) mais qui officieusement s'organise autour du catholicisme. Mais ce lien social tient-il du patriarcat ?

En fait, si les auteurs repèrent qu'il y a de la symbolique, ils ne la nomment pas même s'il la dénonce comme religieuse. Or, c'est bien du religieux qui rend possible ici, peut-être un peu mieux qu'ailleurs, le lien entre les religions mais il s'exprime ici par le culte de la "Bonne mère" qui est l'expression d'une sorte de matriarcat religieux (d'où la présence de mamans non catholiques et notamment musulmanes à Notre Dame de la Garde). Quand les auteurs disent que penser la population en communautés revient à désigner ces communautés comme les autres d'une population ordinaire non communautaire évidemment blanche et catholique, alors même qu'ils observent que la communauté de l'église catholique est la plus hiérarchisée et organisée à Marseille, ils ont raison, mais, ils passent à côté de ce matriarcat religieux, qui se place comme composante imaginaire de l'identité marseillaise en tant qu'amour de l'Autre maternel. Pourtant, les auteurs soulignent que seul le groupe catholique n'est pas désigné comme communautaire, ce qui montre pour eux que le terme de communauté prend le sens implicite de minorité. Ils remarquent que cela va à l'encontre de la laïcité républicaine comme le fait que la ville soit consacrée au Sacré Coeur (rituel qui lit officiellement l'Eglise à la ville de Marseille) et que son monument le plus célèbre et symbolique soit une église catholique (ils parlent de Notre Dame de la Garde dite la "Bonne mère").

Pour reprendre les nouvelles composantes de l'identité marseillaise, nous aurions en Symbolique (index phallique) le ballon de football, en Imaginaire l'amour de l'Autre maternel et en Réel l'étranger, le tout venant coincer le plus de jouir consommable pour une jouissance immédiate. Ce qui me semble-t-il ouvre sur la question de l'Un dans l'Autre et de la transmission de phallus symbolique. On pourrait être tenté de lire dans ce culte de la "Bonne Mère" toute-amour et imaginairement phallique une façon de se passer du Nom du Père tout en s'en servant. Mais comment peut se transmettre le phallus puisque l'Un n'est plus dans l'Autre, c'est en quelque sorte un Un hors de l'Autre? Un Un positivé, objectivé. L'Autre/Etranger n'est plus en symbolique mais s'est disjoint entre l'amour de l'Autre maternel en imaginaire (l'Autre est imaginarisé) et l'étranger réel. C'est sans doute pour cela que Marseille n'a pas pu symboliser l'altérité au plan national et qu'elle s'est trouvée traitée, et s'est comportée, comme "l'étrangère" par le reste de la nation si souvent. Si sa récente élection comme capitale européenne de la culture est justifiée n'est-ce pas en raison de sa représentativité de ce qui se passe à l'échelle européenne concernant la question de l'Autre, de l'étranger et du Phallus ? Mais voyons quelles sont les conséquences de ce matriarcat.

Effets du matriarcat : quand l'identification symbolique se dénoue ou le primat de l'imaginaire

Chaque fois que c'est la mêmeté, sur un versant imaginaire, qui organise l'identité et non plus l'Etranger, l'altérité symbolique par l'entremise du trait unaire et de l'index phallique, l'au moins un (c'est-à-dire l'exception qui rassemble) au lieu d'être du côté du grand Autre va être du côté de l'étranger petit autre. Du coup l'autre différent de moi va être un étranger, réel cette fois ci, que je vais bien sûr haïr car il est devenu imaginairement un rival et je vais vouloir en être séparé par une frontière non plus symbolique mais réelle et imaginaire. Cela est structural, ce n'est pas un simple refus de l'autre. On assiste alors à un désamorçage de la métaphore paternelle (donc du symbolique) tant au niveau collectif qu'au niveau subjectif. Le culte pour la "Bonne Mère" - statue dorée, érigée au sommet de la basilique de Notre Dame de la Garde sur la plus haute colline de Marseille, tenant l'enfant Jésus dans ses bras - peut être lu comme l'expression d'un matriarcat au sens où l'entend C. Melman, c'est-à-dire de transmission imaginaire du phallus en lieu et place d'une transmission symbolique telle que l'organise la métaphore paternelle (l'Un dans l'Autre) à partir de l'identification symbolique. Culte de la mère qui peut être vu comme l'avatar imaginaire, parce que christianisé, du culte que les Grecs fondateurs vouaient déjà à la déesse Athéna à Marseille et qui pouvait, lui, être lu comme culte d'une figure féminine en tant qu'Autre, que pure différence (historiquement, Marseille est réputée avoir été sauvée plusieurs fois par des femmes). Avec le culte de la "Bonne mère", exit la question de la femme en tant que désirante, elle n'est adulée qu'en tant que mère. Ce vidage de la sexualité et de la féminité semble être en résonance avec de nombreuses cultures méditerranéennes chrétiennes et avec la religion musulmane.

Les effets de ce matriarcat se retrouvent au niveau de l'identité sexuelle à travers les modalités de faire l'homme ou la femme à Marseille : le "càcou" et la "càgole" (pâle reflet de ce qu'ont pu être autrefois le parrain dans la mafia et ses prostituées, cf l'histoire de la famille mafieuse des Guérini). C'est une exacerbation de la virilité qui correspond à une représentation très imaginaire du phallus. Voilà ce qu'en dit Jean Jaque dans "les càcous, le parler de Marseille" : Outre le fait qu'il est un fervent supporteur de l'OM, "le càcou est le frimeur marseillais (...), le càcou, c'est la bouche, (...) le càcou n'est pas, il paraît. Son objectif est de montrer, de se montrer; de plaire, de se plaire. (...) Le càcou n'est pas un voyou, il fait le "dur" mais ne l'est pas. C'est le mià d'aujourd'hui (frimeur), il a l'insulte facile et le geste grossier au volant mais en fait le càcou n'est pas un réel violent, et, s'il feint d'aimer la violence, c'est uniquement parce que cela fait partie de sa conception de la virilité"29.

Cette transmission imaginaire du phallus se retrouve aussi dans la clinique individuelle notamment avec les patients issus des cultures maghrébines. On retrouve cette image d'une femme avant tout mère, formant quasiment un couple avec l'un de ses fils, seule en charge de faire de son fils un homme et de ses filles des mères, sans l'aide du père qui pour être très macho, voire autoritaire, n'en est pas moins souvent humilié socialement car immigré et s'il est parfois violent réellement, n'a aucune autorité symbolique sur son fils ou sur sa fille.

Fanny une figure du matriarcat, Marius et Panisse figures du père

Comme on le sait, M. Pagnol a tenté de rendre compte de la figure du père à travers son oeuvre. Le succès de cette oeuvre n'est sans doute pas étranger au fait qu'elle est en soi une évocation du père idéal (imaginaire ?) à coloration culturelle marseillaise. Le père y est en effet présenté comme celui qui aime avant d'être celui qui donne la vie donc un père qui a tout à fait les attributs du christianisme. Le père c'est Panisse, le veuf bon teint, pas Marius le jeune célibataire, c'est Panisse le commerçant parvenu car travailleur, pas Marius le marin aventurier (ces traits identificatoires, le commerce et l'aventure, sont bien présents dans l'identité marseillaise comme nous le verrons). Deux figures du phallus, comme deux cultures différentes car organisées par des traits identificatoires différents. Ils n'ont en commun qu'un rapport prononcé à la jouissance. Mais c'est aussi Panisse humilié d'épouser une "petite" pas vierge, une femme qui en désire un autre et aussi Panisse lubrique d'en épouser une beaucoup plus jeune que lui. Ce tour de passe-passe est rendu possible par César, le père de Marius, qui consent à donner un coup de canif dans sa propre filiation en déniant à son propre fils le droit à la paternité, afin de faire triompher l'amour du père qu'il reconnaît en Panisse et celui qu'il conserve à Marius malgré sa défection à lui donner un petit-fils.

Le personnage de Fanny indique bien la place dévolue à une femme dans cette opération : celle de la "Mère-avant-tout" qui sacrifie son désir de femme. L'interprétation surannée et insipide qu'en fait Orane Demazis dans le film est d'ailleurs peu congruente avec cette place de toute-Mère et de non-femme. Fanny accepte de considérer Panisse comme le père de son enfant et de le respecter comme tel mais quid du désir qu'elle peut avoir de lui ? Elle désire ailleurs, du côté de Marius celui qui est aussi porteur des insignes d'une virilité toute marseillaise : c'est le "cacou" c'est-à-dire beau gosse et frimeur, pas méchant, courageux/inconscient mais pas très responsable ni travailleur. Quels insignes phalliques vont se transmettre ? Car de quel père symbolique pourra se reconnaître cet enfant ? Il est en quelque sorte dans la situation de ces jeunes pris entre deux cultures. Va t-il récuser ses origines ? Va t-il accepter son père d'adoption ? Il aura à choisir. Il pourra y avoir un écart considérable entre le père réel (absent, malgré la présence de Panisse et parce que le désir pour Marius est tu) et le père symbolique (les insignes virils de Panisse : parvenu mais humilié et impuissant à se faire désirer) au prix d'un père imaginaire particulier (la femme sacrifiée sur l'autel de la Mère, mais travailleuse) dont il sera difficile de se détacher. A moins que cet enfant s'accroche à ses origines en devenant un aventurier forcené. Le film, qui reste une fiction, lui fait un destin de brillant étudiant...en droit...(la loi mais laquelle ?) et d'homme comblé par le mariage (ce dont on peut douter).

Migration linguistique

Tentons de voir le rôle qu'a pu jouer la langue dans la mise en place de ce matriarcat. Les conditions actuelles de migrations débouchent sur un brassage culturel de fait et conduisent de nombreux sujets à changer de langue et de social ce qui me semble faire partie de ce qui caractérise notre social occidental actuel à côté d'autres caractéristiques qui sont - pour reprendre les formulations de J.-P. Lebrun dans son livre la perversion ordinaire30 - la prolifération du discours techno-scientifique, la dérive de la démocratie en démocratisme et le développement d'un libéralisme économique sans limite ni frontière. La clinique psychanalytique permet de repérer que ces changements forcés de langue et de social ne sont pas sans effet sur la subjectivité et semblent être exemplaires des conséquences que peut avoir la mutation actuelle du lien social telle que la décrit J.-P. Lebrun. Mutation qui selon lui introduit la "disparition d'Autrui. Non pas du grand Autre, car nous parlons toujours, nous sommes toujours dans le langage, mais d'Autrui, entendu comme ce qui permet de donner sa place à l'irruption d'une altérité concrète, ce qui permet de soutenir le choc de l'étranger". Partons de quelques faits linguistiques :

A - à propos de Marseillec'est un nom propre dont on ne connaît pas exactement l'origine :

- En grec c'est Massalia, l'accent tonique est sur le i. Deux hypothèses existent31 : 1 - Mas-Saliala résidence des Saliens. Or, Mas est provençal et Salia est latin ce qui fait question
2 - Mασσα-λια: Mασσα (Massa) était un nom que les Phocéens apportaient d'Asie Mineure et qu'ils donnaient à des villes, des châteaux, rivières etc. Cela renvoie à Mαζα ou Mασα qui en latin se traduit Libum, soit offrande de gâteaux sacrés. Quant à λια cela renvoie à λεις qui est un formatif des adjectifs. Ce qui voudrait dire ville des sacrifices, Des sacrificateurs
- Ensuite, en latin cela devient Massilia, l'accent porte désormais sur le a de la première syllabe et le a de la deuxième syllabe devient un i. Migration littérale.
- En provençal cela donne Marsiho ou Marselhal'accent tonique est sur l'avant dernière syllabe comme cela se retrouve dans l'accent actuel en français. Le h provençal correspond à la graphie française [ill]. On note toutefois l'introduction de la lettre r qui serait une influence arabe car Mars en arabe signifie rade, port32.
- Marseille, le nom français, apparaît en 1489.

On note par ailleurs des prononciations et graphies différentes selon les langues : Marsiglia en italien, Marsella en catalan et en espagnol, Marselha en portugais, Marseilles ou Marseille en anglais ou américain ou en allemand actuel, Massilien en vieil allemand. D'où vient l'appropriation de ce nom propre par les langues ?

Voilà pour la musicalité du nom de la ville qui n'est pas sans lien avec la musicalité du français qui est parlé ici avec un accent "chantant" et typique. Mais le français n'est pas la seule langue à y avoir eu droit de cité. Ce qui nous amène à voir comment se constitue une langue parlée et ses liens avec la subjectivation.

B - Concernant la langue parlée à Marseille, on sait qu'au début de l'époque romaine, on parlait à Marseille le grec, le latin et le gaulois mais on y utilisait l'alphabet grec pour écrire (donc phénicien). Puis on a utilisé progressivement le latin pour écrire alors que le grec et le gaulois étaient toujours parlés à côté du latin. Ensuite à partir du haut moyen âge, la langue d'oc (c'est-à-dire l'occitan ou provençal qui est un bas latin) fut la langue historique de Marseille "celle dans laquelle se sont exprimés l'esprit et les formes de la civilité qui lui étaient propres. Elle (la langue d'oc) définit aussi très précisément la communauté culturelle dont faisait partie Marseille"33.

Pour A. Dell'Umbria, cette "communauté culturelle" se reconnaît à partir d'une mêmeté de langue et de moeurs et concerne l'identité provençale (incluse dans l'identité occitane) alors que l'appartenance à la ville est d'ordre politique et définit la citoyenneté. Pour lui, à la charnière de l'identité culturelle et de l'identité citadine se trouve l'usage écrit de la langue parlée c'est-à-dire de l'occitan (le provençal) qui est écrit et parlé à Marseille à partir du 12ème siècle pour n'être progressivement plus que parlé (jusqu'à début du 20ème siècle toutefois), et considéré à tort comme un patois (car il s'agissait d'une langue bien avant le français), après que l'usage exclusif du français ait été imposé dans tout le royaume en 1539 par François 1er à travers l'édit de Villers-Cotterêts qui se trouva reconduit de fait par la République en 1794.

Ce qui fait de Marseille un lieu qui - malgré ou à cause de sa position d'exception ("république de Marseille", "terre adjacente") lors de la constitution du royaume puis de la nation française - a connu une conquête linguistique forcée comme est forcé le changement de langue pour un immigré ou un colonisé. Au sens analytique cela paraît propice à l'instauration d'un discours du colonialiste tel que l'a décrit C. Melman. La division des populations marseillaises entre immigrés et marseillais, entre pauvres et riches et la division de son territoire urbain en quartiers sud et quartiers nord, me semblent découler du type de lien social que met en place ce discours du colonialiste. Ce qui à l'échelle nationale se retrouve dans la division entre les grandes villes et leurs banlieues mais aussi entre Marseille et Paris.

A propos du changement forcé de langue qui a eu lieu ici de façon un peu particulière par rapport au reste de la France, A. Dell' Umbria dit que "par un abus de pouvoir qui postulait le français "langage maternel" des Provençaux et des autres Occitans, la langue parlée était exclue de l'écrit public". Ce qui, pour l'auteur, eu pour conséquence l'anéantissement de l'occitan comme langue maternelle et l'anéantissement de la conscience d'une langue commune entre les divers pays occitans ainsi que la disqualification de la culture locale fondée sur l'occitan : "... les Marseillais qui écrivaient, forcés de suivre un modèle extérieur, se retrouvaient étrangers dans leur propre ville, où le français n'était encore, pour beaucoup, qu'une langue scolaire". Avec l'auteur, je pense que ce changement a eu pour conséquence de faire de l'occitan, qui était une langue avant le français, une langue privée ou une langue maternelle qui n'est plus organisée par la loi paternelle. Il note aussi que si contrairement aux "petites gens", les bourgeois marseillais ont adhéré à cette "francisation agressive chargée de mépris", ils ont continué d'être "traités comme d'indécrottables provinciaux par les élites parisiennes". Elites parisiennes qui tout au long du 19ème siècle vont déplorer l'inculture marseillaise et étiqueter les Marseillais comme des marchands et des épiciers juste soucieux de gagner de l'argent. En 1870, un rapport de l'inspection académique stipule à propos de l'enseignement secondaire à Marseille que "c'est un composé bizarre d'élèves de tout âge et de tout pays, dont il est impossible de tirer rien de bon"34. On note au passage la similitude avec les propos actuellement tenus sur l'école dans les banlieues (ou l'école tout court). On repère aussi pourquoi à Marseille il y a ce sentiment de peuple opprimé, colonisé qui peut paraître abusif mais qui s'appuie sans doute en partie sur ce phénomène de colonisation linguistique et explique comment Marseille a pu souvent être identifiée à sa population immigrée au fil de son histoire. Marseille a été en quelque sorte la première "banlieue difficile" de Paris.

De nos jours, les visiteurs croient encore volontiers qu'un Marseillais parle nécessairement français avec "l'accent marseillais" (à prononcer "lassant" ou "laçant" marseillais), ce qui ne se vérifie pas toujours, alors que d'autres sont surpris quand ils entendent des Marseillais issus de l'immigration s'exprimer avec un fort accent marseillais. Peut-on considérer que cet accent est l'indicateur de ce qui a fonctionné autrefois comme langue maternelle et qui serait devenue ensuite une langue privée (de loi paternelle ?).

Ce qui est intéressant c'est qu'il existe ici ce qu'on appelle un "parler marseillais", qui autrefois était utilisé par toutes les populations y compris celles issues de l'immigration et qui est aujourd'hui fortement influencé par les rappeurs marseillais. Ce "parler" est un assemblage de mots issus de différentes langues dont le provençal (ainsi que l'italien, l'arabe, le gitan, l'espagnol et récemment l'anglais) mais de nombreux Marseillais n'y reconnaissent plus celui de leur enfance qui était beaucoup plus proche du provençal.

- Ainsi le "càcou"35 ("frimeur marseillais" d'origine provençale de cacoua, "cadet" ou espagnole de caco, "voleur") devient le "mia" (qui renvoie au même personnage mais trouve ses origines dans le rap avec le groupe marseillais IAM, il peut s'agir d'un jeu d'interversion des lettres formant le sigle du groupe qui peut se lire Impérial Asiatic Men ou Indépendantistes Autonomes Marseillais ou encore "je suis" formule identitaire en anglais et du coup on peut en saisir les effets de sens : Mia = Marseillais Indépendantistes Autonomes),
- l'expression "foutre le Oaï (ou Ouaï ou Gouaï ou Ouaille)"36, ("semer la pagaille" origine provençale ou origine napolitaine) est parfois remplacée par "foutre le halla" (ou hala, ralla, ou darwa, "foutre le bordel" origine arabe et utilisé ailleurs qu'à Marseille, dans les cités ou les banlieues),
- le vieux mot provençal "dégun"37 ("personne" signant une absence, un vide) autrefois utilisé pour dire "ici on craint dégun" ( "on a peur de personne") ou "il y a dégun" a été "verlanisé" par les jeunes qui disent "gundé

Notes
Bibliographie