D'un certain transfert et d'incertains nouages
Auteur : Alexandre Beine 28/07/2011
Il m’a été offert d’être témoin de certains réaménagements psychiques chez un patient, qui présenta successivement plusieurs tableaux symptomatiques, pourtant classiquement décrits comme indépendants par la nosographie psychiatrique. D’une schizophrénie – associant un vécu de morcellement corporel, des hallucinations multiples, un néologisme énigmatique, une discordance affective et une perte de signification des signifiants – où seul le phénomène de signification personnelle lui permettait de se repérer a minima, il passa en quelques semaines à une paranoïa – les hallucinations l’interpellant désormais pour l’accuser de crimes divers, un délire de persécution le faisant alors objet d’une enquête constamment menaçante. Par la suite, un nouveau bouleversement se produisit, qui vit disparaître son délire et éclore une œuvre artistique[1]. Dans son texte Sur le déclenchement des psychoses[2], Marcel Czermak évoquait de tels cas de résolution totale de délire, dont il conviait à examiner les conditions. Répondant à son invite, je me suis interrogé sur la dynamique à l’œuvre dans la psychose, ainsi que sur le rôle singulier que le psychanalyste pouvait tenir dans l’invention d’une solution nouvelle, remplaçant celle d’une production délirante trop précaire.
Une solution paranoïaque à la schizophrénie
Ainsi, l’unification de l’image corporelle de notre sujet et la stabilisation de ses relations sociales se payaient-elles de l’émergence d’un délire paranoïaque. Dans la schizophrénie, l’éclatement du Moi en multiples morceaux de corps répond en miroir à l’inconsistance du grand Autre, qui se fractionne en une foule de petits autres, la foule des parlêtres, tous suspects d’être menaçants. Il n’y a plus de garant de l’unité du langage, qui se décompose, les signifiants surgissant de manière automatique, s’associant par consonance ou par métonymie, suivant leur propre logique sans plus soutenir leur fonction de signification. Seule persistait pour lui la certitude d’être concerné par ce qui lui arrive, par tout ce qui arrive même. Que les phénomènes qu’il subit aient une signification était pour lui un fait, sa perplexité ne portait que sur le contenu de ce qui y est signifié. Avec le nouage du délire paranoïaque, se construisit un Autre plus consistant. Il peut être identifié, selon des coordonnées purement imaginaires bien sûr, à quelques personnes partageant un même trait identitaire, une même caractéristique positive. La parole gagne alors en cohérence. Mais si les relations hors des groupes ainsi identifiés sont pacifiées et que le Moi est protégé de la désagrégation, il n’en reste pas moins qu’un danger persiste. Désormais, le grand Autre est identifié au petit, au semblable, dont l’existence garantit et menace à la fois la sienne propre. En théorie, le péril s’en trouve réduit, mais en pratique il empêche quasiment toute nouvelle relation, puisqu’un des persécuteurs identifiés par le délire est toujours susceptible de l’attendre au coin de la rue. En fait, seules étaient protégées les relations avec sa famille et son psychiatre.
Par ailleurs, il est intéressant de remarquer que les coordonnées imaginaires, permettant de désigner le persécuteur, s’appliquent aussi au Moi, selon la logique spéculaire d’un miroir plan. La description de l’Autre fournit donc des indices sur le sujet – à entendre ici non comme sujet De désir, mais sujet à la persécution. Ainsi peut être entendue la proposition d’un « inconscient à ciel ouvert » dans la psychose. Dans les délires psychotiques, les représentants se donnent à entendre directement, ils sont dévoilés. Au contraire des symptômes névrotiques qui permettent de maintenir le refoulement du fantasme, celui-ci organisant les représentations et donnant son cadre à la réalité psychique[3]. Dans la psychose, le fantasme fait défaut et il ne s’agit pas de lever le refoulement pour le révéler. Le contenu du délire ne peut être ainsi utilisé par le clinicien pour nourrir une métaphore qu’il proposerait en remplacement de ce même délire. Mais il peut cependant servir d’indicateur quant à ce qui est forclos du champ symbolique. Dans son article Constructions dans l’analyse, Freud avance que « les délires des malades […] apparaissent comme des équivalents des constructions que nous bâtissons dans le traitement psychanalytique, des tentatives d’explication et de restitution, qui, dans les conditions de la psychose, ne peuvent pourtant conduire qu’à remplacer le morceau de réalité qu’on dénie dans le présent par un autre morceau qu’on avait également dénié dans la période d’une enfance reculée[4] ». À la suite de Lacan, nous n’envisageons plus ledit morceau de réalité comme dénié, mais plutôt comme forclos, échappant radicalement à la représentation, donc à la réalité psychique. « Le procès dont il s’agit ici sous le nom de Verwerfung […] c’est exactement ce qui s’oppose à la Bejahung primaire et constitue comme tel ce qui est expulsé[5]. » Le concept de forclusion – Verwerfung – renvoie donc bien à cette période infantile reculée, celle où s’opère le jugement d’attribution – Bejahung – qui constitue le procès primaire de construction de la représentation psychique[6]. Et l’absence d’une telle construction condamne à l’inutilité toute interprétation visant à révéler au sujet psychotique un signifiant, dont la représentation lui échappe définitivement.
Deux constructions sinthomatiques
Après quelques mois d’entretiens, notre patient se plaignait une nouvelle fois des voix qu’il entendait, lorsqu’il se risqua à douter de sa perception. Il avança qu’il en avait plutôt éprouvé « l’impression ». Il émit alors l’hypothèse que son esprit remplacerait par des images les vides de perception. Je dois préciser qu’à l’époque, je lisais avec des collègues un livre de Catherine Kolko[7] qui m’influença dans ce qui suivit. S’appuyant sur les concepts de forclusion et de construction, cet ouvrage propose que, dans la cure avec une personne psychotique, l’analyste construise une fiction remplaçant ce qui n’a pu être représenté d’une hypothétique scène traumatique infantile. Je commentai donc la remarque de notre sujet en ajoutant que peut-être son esprit faisait de même avec des perceptions anciennes, des souvenirs qui lui manquaient. Il évoqua alors un drame de son enfance et embraya sur un rêve y associé, qu’il avait fait à plusieurs reprises. Comme il reprenait sur mon invitation son récit plus en détail, il commenta subjectivement cet événement infantile, se positionnant à cet égard d’une phrase le faisant sujet d’un énoncé et de son énonciation. Pour la première fois, dans les semaines qui suivirent, il interrogea sa famille sur son passé. Il en déduisit qu’il en gardait « une forme de culpabilité ». Les dernières hallucinations disparurent alors, conservant cependant leur caractère énigmatique. À l’époque même de ce tournant de la cure, notre sujet investit une activité artistique de manière originale, réinventant désormais sans cesse sa technique de création. Et ce travail devint pour lui central…
Le nouage sur lui-même qu’assure la construction du délire paranoïaque, s’était fait de manière trop serrée, étouffante pour notre sujet. Bernard Vandermersch propose une définition de la paranoïa « comme une forclusion du hasard, de la causalité […] de la causalité du désir en tant qu’elle est supportée par cet objet a, l’objet qui vient interpréter le désir de l’Autre[8] ». Car le paranoïaque ne cherche pas une cause, mais bien des preuves. L’objet cause du désir, en la définition donnée par Lacan, est réel, hétérogène à la chaîne des signifiants, innommable. Tandis que la preuve est homogène au langage, le paranoïaque n’ayant de cesse de la fournir à travers son délire. Quand un patient prend le risque de confronter son hallucination au doute, il semble admettre que soit envisagée l’existence d’une telle hétérogénéité. Notre sujet ne proposait pas moins, comme explication à ses hallucinations, qu’elles viennent en place d’un vide de perception, redécouvrant – à quelques détails près – la définition de la construction donnée par Freud. Expérimentant sa propre hypothèse, il a directement élaboré une nouvelle construction, qui le faisait dès lors sujet d’un énoncé et d’une énonciation. Cette construction est à différencier radicalement de l’interprétation que pourrait proposer un névrosé, en mettant au jour un désir refoulé. Car un désir névrotique a la structure du fantasme ($◊a) où les deux termes $ et a, chacun recouvrant un manque, peuvent s’inverser. Dans le rapport fantasmatique, le sujet et l’objet sont équivalents, l’un peut prendre la place de l’autre, comme certaines relations de couple en donnent l’exemple[9]. Mais pour notre patient, il ne s’agit en aucun cas d’intervertir les rôles ; il ne joue pas avec les termes de son énoncé. Sa construction correspond davantage au concept de sinthome, une invention – et non un manque – qui fasse tenir énonciation et énoncé, sans être dans un rapport d’équivalence avec le sujet[10]. Dans la formalisation topologique de Lacan, le nouage borroméen des trois chaînons R, S et I peut être assuré par un quatrième, celui-ci variant selon la structure du sujet. Ainsi la réalité psychique, soutenue par le fantasme, noue ces trois registres dans la névrose. Dans la psychose, une construction peut être envisagée comme « tenant lieu du fantasme », supportant également un nouage borroméen à quatre[11]. Mais cette construction est singulière à chaque cas et elle n’a pas la structure du fantasme.
Quelle réponse à un transfert inversé ?
L’intérêt d’une approche psychanalytique de la clinique réside dans la prise en compte du transfert et de sa dimension actuelle d’adresse à l’Autre du langage. Il s’agit alors de discerner la structure des rapports du sujet psychotique à celui-ci. Parlant Des rapports, j’en différencie bien plusieurs, à partir de la clinique dynamique que j’ai évoquée. Ainsi se distinguent manifestement dans la schizophrénie et la paranoïa deux rapports à l’Autre : inconsistant dans un cas, éclaté au point que le sens disparaisse au profit d’une pure logique des signifiants ; trop consistant dans l’autre, Un excluant l’hétérogène et imposant une signification totalisante et totalitaire. Dans un premier temps, le patient exposait de manière perplexe une suite de phrases sans queue ni tête, sans adresse claire à mon encontre, comme si ma présence lui était absolument indifférente. Puis, dès lors qu’il avait été rattrapé par la certitude de la signification personnelle, il changea d’attitude, se fit plus direct et me prit à témoin de ce qu’on lui faisait endurer. Le transfert paraissait absent d’abord, ou tout au moins évité, et décuplé ensuite.
Un mathème fut proposé pour décrire la structure du transfert paranoïaque, en référence au délire érotomaniaque où l’amour vient de l’Autre : a←A[12]. Cette écriture du transfert insiste sur le fait que le désir de l’Autre et son appétit de savoir s’imposent, au contraire de la névrose où c’est le sujet qui suppose à l’Autre un désir ou un savoir le concernant. Dans la psychose paranoïaque, le sujet (a), inséparable de l’objet a, devient lui-même objet de la jouissance de l’Autre (A), que ce soit sous forme d’amour dans l’érotomanie, de tromperie dans la jalousie ou de malveillance dans la persécution. De cette formalisation, il ressort que le rapport à l’Autre, si on le compare à celui du névrosé, est inversé dans le transfert paranoïaque. Cette inversion de la place de l’objet, quand elle est prise en compte, peut servir de guide à l’analyste pour se distinguer de l’Autre jouisseur : il s’abstiendra de vouloir quelque chose pour le sujet ; il évitera l’équivoque ou les allusions faisant miroiter un savoir lui conférant une position de maîtrise ; il exclura enfin l’association libre et l’interprétation, qui incitent à relancer la production de sens et encouragent la construction délirante. De la sorte, en investissant plutôt l’aspect formelle du dire du sujet, sans se positionner dans les champs du désir, du savoir et du sens, il serait possible de favoriser l’installation d’un transfert du côté du sujet, une forme de transfert dite « anérotique[13] », où il n’est plus sollicité en tant qu’objet réel de jouissance.
Mais ce modèle semble par certain côté insuffisant, car si cette écriture rend compte d’un trop-plein, en inscrivant la jouissance au lieu du langage, elle escamote cependant la perte d’une certaine fonction symbolique de l’Autre. Dans son séminaire sur les Formations de l’inconscient, Lacan a décrit en détail les caractéristiques du grand Autre à partir de la reprise de l’étude de Freud sur le Witz[14]. Il a ainsi circonscrit la nécessaire authentification du mot d’esprit par l’Autre, à qui il est adressé, pour qu’en retour l’auteur du bon mot en éprouve quelque plaisir. Ainsi l’Autre est-il porteur d’au moins deux fonctions symboliques, à la fois lieu du langage et de la reconnaissance. Or pour Lacan, l’effort d’écriture de Schreber, qui s’est astreint à rédiger plusieurs centaines de pages pour communiquer le résultat de sa construction délirante, vise précisément à la reconnaissance. « Tout ceci se propose bien comme un effort pour être reconnu, et puisqu’il s’agit là d’un discours et d’une chose publiée, nous dirons que là un point d’interrogation se soulève de ce que peut vouloir dire pour ce personnage si isolé par son expérience qu’est le fou, ce besoin de reconnaissance[15]. »
De cette interrogation à laquelle Lacan invitait, je me propose de faire une hypothèse systématique face au délire psychotique. Celui-ci impliquerait toujours une demande latente de reconnaissance par l’Autre, car dès l’origine elle lui fait défaut. Il ne peut s’appuyer sur aucun étai solide, puisqu’il ne se construit que d’un matériau homogène, ne renvoyant qu’à lui-même. Dans la psychose manque donc un élément symbolique, qui fonctionne comme élément hétérogène au champ de la connaissance, tel le Nom-du-Père qui assure au névrosé sa nomination. Ceci se retrouve, dans ce que Lacan a explicité sous les termes de paroles fondatrices. « Ce qui fait précisément la valeur fondatrice de ces paroles, c’est justement que ce qui est visé dans son message […] c’est que l’Autre est là en tant qu’Autre absolu, c’est-à-dire en tant justement qu’il est reconnu, mais qu’il n’est pas connu[16]. » Une connaissance autoréférentielle ne protège pas de l’incertitude, à quoi se confronte continuellement le paranoïaque en quête de preuves. La nature potentiellement mensongère et trompeuse de toute parole, de toute connaissance parlée, reste insoluble, à moins d’une re-connaissance de l’Autre, d’où puisse venir une parole qui serve de fondation.
Pour pouvoir reconnaître, l’Autre doit cependant être lui-même reconnu au préalable. Si une telle fonction devait être soutenue par le psychanalyste, encore faudrait-il qu’auparavant le sujet lui en attribue la capacité. Pour ce faire, l’analyste doit aménager son discours. Dans ce cas, il m’aura fallu manifester l’incomplétude de mon savoir, mon « manque-à-savoir ». Il n’a pas suffi de s’abstenir de sous-entendus et d’éviter les références implicites à un savoir caché : j’ai témoigné explicitement de mon ignorance quant au mystère des origines. L’important réside dans le fait que, dépourvu des attributs de l’omniscience, l’analyste certifie pourtant sa capacité à s’énoncer malgré son manque-à-savoir, en se soutenant de son propre manque-à-être, et supportant du même coup le sujet psychotique. Ainsi peut-on interpréter certaines réponses que j’ai pu faire à ce patient, si tant est qu’elles aient eu une influence sur ce qui a suivi. En reprenant son hypothèse des vides de perception, je me reconnaissais comme ignorant des souvenirs qui lui manquaient, tout en authentifiant sa tentative de compréhension des hallucinations. Cette fonction de reconnaissance portée par le psychanalyste permettrait donc d’authentifier la construction d’un nouage original. Cette approche esquisse les contours d’un autre type de transfert, soutenant une construction neuve lorsqu’elle est tentée par un sujet, favorisant ainsi une solution non délirante sinthomatique. Le levier de la cure ne serait donc ici ni l’interprétation ni l’abstention, mais l’authentification d’une construction.
Un lien social possible
Pour terminer, je propose que soient interrogées les conséquences d’un tel transfert « sinthomatisant », en m’appuyant sur une reprise de l’écriture lacanienne des discours. Ceci reste un pari : qu’il y ait bien lien social dans ce type de transfert, c’est-à-dire que le patient psychotique puisse adresser une parole dont il soit l’initiateur.
Un discours où le sujet occupe la place de locuteur, d’agent, renvoie au mathème du discours de l’hystérique[17], qui rend compte de l’entrée de l’analysant dans le transfert. La place d’agent y est occupée par le $, sujet d’un désir insatisfait auquel l’accès est barré par l’inconscient. Un maître S1 y est convoqué, en tant qu’il est animé du désir de savoir S2, et confronté au symptôme, porteur de l’énigme du rapport sexuel. La partie droite du mathème peut donc se lire « sujet sup-posé savoir ». La vérité de ce discours réside dans l’impossible accès pour le sujet au savoir concernant le rapport sexuel, ce que représente dans la formule l’objet a, définitivement perdu.
$ → S1
– –
a S2
Si l’on prête au psychotique la capacité d’être sujet, non plus à la jouissance de l’Autre, mais d’une parole faisant tenir ensemble énonciation et énoncé, il n’en reste pas moins que ce sujet n’est pas barré par le langage comme l’hystérique. Ce n’est pas d’une insatisfaction qu’il se plaint, ni d’un rapport sexuel impossible. Il témoigne plutôt d’un effort auquel il s’astreint, que mon patient qualifiait de « travail de recherche ». Ce travail présente la particularité singulière de mener à une création dont l’agent se soutient lui-même. La construction ainsi élaborée a pour effet de garantir au chercheur d’être bien le sujet de sa recherche. Ce discours aurait donc pour agent le sujet du sinthome, que l’on peut noter Sσ. Le sinthome, écrit σ, révélerait une vérité directement accessible au sujet, qu’elle soit articulée par une construction concernant un trauma infantile ou par une création artistique. Contrairement à l’hystérique, condamnée à la séparation de l’objet de jouissance, le sujet du sinthome n’est pas entravé par l’inconscient. Pour lui, il y a rapport sexuel, ce que présentifie la verticalisation de la barre horizontale en un trait d’union entre Sσ et σ. Quant à l’analyste, j’ai insisté pour qu’il témoigne de son manque-à-savoir, ou de son « a-savoir ». Je le note donc « grand A barré » (Ⱥ), garantissant qu’existe un réel au savoir, que manque toujours un signifiant pour désigner le sujet. Ce réel concerne particulièrement la construction du sinthome, qui lui échappe forcément. La reconnaissance de ce réel dans l’Autre – par l’analyste puis, si possible, par le sujet – entraîne la constitution d’un hiatus dans le discours, un lieu vide, ménageant ainsi une place libre entre S1 et S2. Cet entre-deux créé par ce lien social singulier pourrait ainsi tenir lieu d’au-delà de la connaissance, d’où une re-connaissance puisse advenir. Celle-ci est alors à penser comme une authentification du sinthome, comme l’indique une deuxième flèche sup-posée.
Sσ → Ⱥ
| –––
σ ← S1/S2
On sait que Lacan considérait les quatre discours – du maître, de l’universitaire, de l’hystérique et de l’analyste – comme opérant ensemble, se répondant les uns aux autres. Un même locuteur peut donc successivement occuper la place d’agent dans chacun d’eux, selon le rapport induit par sa parole. Or la formule ici développée n’obéit pas à ce principe : le locuteur ne circule pas d’un discours à l’autre, c’est le discours qui tourne sur lui-même. Autrement dit, l’inversibilité des places n’existe pas. Ce lien social ne fonctionne pas comme celui du névrosé, car il impose que le locutaire soutienne l’existence d’une hétérogénéité, sur laquelle s’appuie le locuteur. Ceci peut rendre compte de certaines particularités transférentielles maintes fois décrites dans la clinique psychotique, où le patient s’attacherait plus à un lieu – une institution par exemple – qu’à un parlêtre, où le transfert serait « diffracté », réparti sur plusieurs personnes identifiées à des fonctions différentes. De la sorte, apparaît chaque fois un espace repérable, un lieu vacant d’où le sujet puisse se nommer.
Ce mathème livre finalement un discours en forme de circuit, tournant en boucle sur lui-même. Le sujet ne se soutiendrait que d’une recherche continue, d’un nouage constamment en réinvention gratifié d’une reconnaissance sans cesse répétée. Comme l’indique la production artistique toujours renouvelée de notre sujet, le transfert « sinthomatisant » ne pourrait alors assurer sa fonction que d’être infini.
Notes
[1] Un souci de confidentialité qui apparaîtra évident au lecteur m’empêche de donner plus de détails, au détriment de l’évidence qu’apporte un tel exemple clinique, me forçant néanmoins à une rigueur théorique bien venue.
[2] Marcel Czermak. Passions de l’objet. Études psychanalytiques des psychoses.Éditions de l’Association Freudienne Internationale, Paris, 2001, p. 87-104.
[3] Jacques Lacan. D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, in Écrits. Le Seuil, Paris, 1966, p. 531-583.
[4] Sigmund Freud. Constructions dans l’analyse (1937), in Résultats, idées, problèmes.PUF, Paris, 1985, p. 280.
[5] Jacques Lacan. Réponse au commentaire de Jean Hyppolite, in Écrits. Le Seuil,Paris, 1966, p. 381-399.
[6] Sigmund Freud. La négation (1925), in Résultats, idées, problèmes. PUF, Paris, 1985, p. 135-139.
[7] Catherine Kolko. Les absents de la mémoire. Érès, Toulouse, 2000.
[8] Bernard Vandermersch. Une année à l’hôpital (2006-2007). Association Lacanienne Internationale, Paris, 2009, p. 186.
[9] Claude Landman. Le nœud du fantasme, in Les implications cliniques du nœud borroméen, La Revue Lacanienne, n° 6. Érès, Toulouse, 2010, p. 27-35.
[10] Ibidem.
[11] Jeanne Granon-Lafont. Topologie lacanienne et clinique analytique. Point Hors Ligne, Paris, 1990, p. 143-144.
[12] Alfredo Zenoni. Comment s’orienter dans le transfert ?, in L’autre pratique clinique.Érès, Toulouse, 2009, p. 221-244.
[13] Ibidem, p. 242-243.
[14] Jacques Lacan. Le séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient (1957-1958). Le Seuil, Paris, 1998, leçon du 11/12/1957.
[15] Jacques Lacan. Les structures freudiennes des psychoses (1955-1956). Notes du séminaire inédites (document de travail interne à l’Association Lacanienne Internationale), leçon du 11/01/1956.
[16] Ibidem, leçon du 30/11/1955.
[17] Jacques Lacan. Le séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-1970).Le Seuil, Paris, 1991.
