Considérations sur un usage de l'écrit dans une institution pour adolescents psychotiques
Auteur : Christian Ghistelinck 26/04/1992
Mettons qu'en institution avec les psychotiques, nous ne savons pas comment faire. Pourquoi ne pas partir de là ? Qui ne s'est jamais, comment dirais-je, senti hébété sinon tout à fait largué dans sa rencontre avec le psychotique - non pas de l'écouter parler de la pluie ou du beau temps, ou de ce qu'il est capable de faire - mais, comme vous le savez, quand surviennent ces bascules imprévisibles, ces noeuds qui manquent, ces détresses informulables. Car il ne suffit pas qu'il y ait de la psychose et que l'on se réclame de la psychothérapie institutionnelle pour que cela en soit. Inversement, je dirais, il faut partir du quotidien, de cette question "Comment faire ?". Et comme vous savez, de cette question, il en découle une autre qui est son corollaire : "Qu'est-ce que je fais là ?" Et c'est bien la prise en compte de ces questions de base en tant que point de départ qui rend concevable ce que l'on pourrait appeler la psychothérapie institutionnelle.
Comment faire ? Qu'est-ce que je fais là ?
Sans doute que ce sont ces mêmes questions qui constituent le fil d'Ariane des notes jetées pêle-mêle dans les carnets de bord des soignants, quand chacun y va de sa plume pour témoigner de ce qu'il a rencontré dans le quotidien avec le psychotique.
Lacan de son côté proposait lui aussi que l'on parte de la rencontre avec le psychotique. Ce que Lacan indiquait par son enseignement mais aussi par sa pratique, c'est qu'il faut écouter le psychotique, c'est que l'on a à considérer avec beaucoup d'attention ce dont le psychotique peut témoigner lui-même, avec toute l'énergie qui peut être la sienne en la matière, de son lien très spécifique, en tant que sujet, par rapport à l'ensemble du système du langage. Non pas que c'était selon Lacan, là, une idée comme une autre mais que ça s'imposait si l'on voulait comprendre quoi que ce soit aux psychoses.
Qu'il me soit permis d'évoquer seulement ceci. Ce que Lacan a été amené à souligner, en référence à Freud - c'est que la réalité humaine est irréductiblement structurée comme signifiante. Cela est vrai pour le névrosé. Cela est vrai pour le psychotique. Toutefois, pour peu que le complexe d'oedipe ait été vécu, ce qui est le cas ordinaire du névrosé, l'on s'en sort avec une structuration signifiante qui ouvre à une intersubjectivité et à une certaine organisation dialectique telles que - entre névrosés - l'on se débrouille du côté de la signification, du côté du sens sans qu'il soit nécessaire de s'arrêter sur l'existence de la structure du signifiant comme tel.
Pour le psychotique, en revanche, quelque chose n'a pas fonctionné, quelque chose ne s'est pas constitué si bien qu'on peut considérer que le complexe d'dipe, il connaît pas.
Le complexe d'dipe, le psychotique, il connaît pas. C'est pourquoi la psychose ne peut donc relever seulement de ce qui serait de l'ordre de la signification. C'est pourtant là une erreur, je dirais, inévitable que nous n'arrêtons pas de faire - et dont nous mesurons quotidiennement les effets - de considérer le psychotique avec l'éclairage de la névrose. Si la psychose ne peut relever seulement de ce qui serait de l'ordre de la signification, c'est parce qu'elle tient essentiellement à quelque chose qui se situe au niveau des relations du sujet au signifiant. En l'occurrence, il y a une impossibilité à laquelle le psychotique est confronté au niveau symbolique, celle d'assumer la réalisation du signifiant du Nom du Père. Dès lors, que lui reste-t-il? Il lui reste l'image à quoi se réduit la fonction paternelle. C'est une image qui ne s'inscrit dans aucune dialectique triangulaire, mais dont la fonction de repère modélisant, autrement dit d'aliénation spéculaire, lui permet de s'appréhender lui-même sur le plan imaginaire, ce qui dans une certaine mesure, il convient de le souligner, lui donne des points d'accrochage pour se débrouiller dans le quotidien. Ceci pour indiquer peut-être qu'il nous est parfois possible de jouer ce rôle de béquilles imaginaires. D'où il dérive comme vous le savez, ces relations duelles, j'allais dire cruelles, que nous connaissons bien : cette agressivité et/ou ce collage démesurés.
La psychose n'est nullement liée à un événement précis, particulier qui aurait été mal vécu - je ne dis pas que l'histoire du psychotique ne puisse pas être jalonnée de quelques malheurs incontestables, c'est d'ailleurs souvent le cas mais ceux-là leur paraissent, n'est-ce pas, en définitive incontestablement secondaires. Autrement dit, la psychose n'est pas liée à un signifié néantisant mais la psychose est liée à l'anéantissement même du signifiant. Les conséquences ne peuvent être que singulières sur le plan clinique. Pour ne citer ici que quelques traits relatifs à des jeunes que nous rencontrons : ce sont ces identifications conformistes aux allures débilitantes; ce sont ces tentatives laborieuses de se rattraper dans des travaux sans fin, aussi vains qu'inutiles; ce sont les effets ravageants induits par la capture de tels signifiants nouveaux ; ce sont ces continuelles et incessantes reconstructions dans l'après-coup d'une réalité qui serait plus vraie que vraie; ce sont les lettres en tant que telles qui se promènent dans la réalité et qui envahissent l'espace vital...
Lacan conseillait donc de prendre au pied de la lettre ce que nous raconte le psychotique, de prendre pour méthode d'accepter le témoignage du psychotique sur sa position par rapport au langage.
Dans quelle mesure est-il possible d'adopter cette méthode dans le cadre d'une clinique institutionnelle ? Pour le moins, on peut s'en inspirer, par exemple, en prenant comme ligne directrice de prendre note avec le plus d'exactitude de ce que chaque jeune dit et de ce qui est dit à son propos.
D'aucuns reconnaîtront que j'ai esquissé jusqu'ici deux références essentielles, ayant trait à une institution particulière. D'abord la référence à la thérapie institutionnelle en tant qu'elle prend son point d'appui principal dans le quotidien, dans la rencontre avec le psychotique. Ensuite, la référence à la psychanalyse en tant qu'elle ouvre à une certaine clinique du signifiant puisqu'il s'agit non pas tant de psychanalyser les psychotiques mais de les écouter témoigner, eux, quant à leur position par rapport au langage.
Dans cette institution, l'usage de l'écrit qui est fait dès le départ, dès la rencontre avec le psychotique, s'accompagne d'un recours à l'écrit, je dirais massif puisqu'il s'effectue là à tous les niveaux institutionnels: des notes sont prises lors des réunions de travail et ces notes sont rendues accessibles sous différentes formes à toutes les personnes qui travaillent dans l'institution.
Ceci ne va pas sans susciter quelques questions.
Par exemple, comment prend-on note quand quelqu'un parle? Qu'est-ce qu'on garde, qu'est-ce qu'on laisse tomber ? Si écrire, c'est accepter de perdre quelque chose, que devient ce qui a été perdu ? Il est à signaler que ce n'est pas une question de quantité : ne peut-on estimer, par exemple, à la lecture de dizaines et de dizaines de pages concernant tel jeune que quelque chose a été perdu dans le contact avec lui ?
Par ailleurs, à quelles fins prend-on note : est-ce pour lire ou pour être lu? Par exemple, quand on rapporte ce qui s'est passé avec un jeune, s'agit-il de transmettre quelque chose, ou est-ce l'occasion de lire ce qui s'est passé? Dans quelle mesure l'écrit n'aurait-il pas cet effet de mettre à distance Les cris, Lesquels résonnent habituellement dans la maison ?
En outre, qu'est-ce qui fait symptôme dans l'usage de l'écrit ? Qu'est-ce qui fait qu'une bonne part du travail dans l'institution tourne autour de l'écrit ? Qu'est-ce qui s'inscrit dans l'institution, qu'est-ce qui ne s'y inscrit pas ? En fonction de quelles règles le caractère public de l'écrit est-il garanti dans l'institution ? De quelle hiérarchie, de quelles restrictions ? etc.
Il est tout à fait concevable que par rapport à l'écrit puissent se nouer quelques symptômes individuels ou collectifs. Bien sûr. Puis-je seulement pointer à ce propos la proximité signifiante qui existe en flamand où écrit se dit geschrift et que donc si l'on retire le "r", ça donne geschift, ce qui veut dire toqué, loufoque.
Pour ma part, je tirerai la question de l'écrit de la façon suivante. Dans une institution qui se réfère et à la thérapie institutionnelle et à la psychanalyse, qu'y aurait-il de spécifique dans l'usage qui y est fait de l'écrit ? Qu'est-ce qui ferait trait et qui serait relatif à la rencontre avec le psychotique ? Autrement dit : que devient le réel entrevu dans la rencontre avec le psychotique quand il est fait usage de l'écrit pour en rendre compte ? Et où resurgit ce réel dans l'écriture et dans le fonctionnement institutionnel ?
Que l'usage de l'écrit puisse contribuer à développer une créativité certaine sur différents plans est, me semble-t-il, tout à fait évident. Sur le plan transférentiel notamment ; car autour de l'écrit s'organisent des interactions importantes avec les jeunes dans la maison. Il suffit d'évoquer pour s'en convaincre le cadre des ateliers, des activités, la lecture des comptes rendus, la préparation des projets, le journal élaboré au centre d'activités scolaires, etc. mais aussi les messages envoyés, les graffiti, les tentatives d'écrire son nom ou son histoire (ce qui se produit parfois).
Que l'usage de l'écrit puisse par ailleurs, du côté des adultes, susciter certains transferts de travail et puisse contribuer à permettre à chacun de façonner son style ( et non seulement sur le plan de l'écriture ) me semble tout à fait vrai également.
Ceci dit, la résurgence du réel liée à la prise en compte de la rencontre avec le psychotique peut donner lieu à des symptômes autres que ceux que j'ai évoqués : c'est sans doute là que s'originent bon nombre de conflits dans les institutions. Et il est admis que quelles que soient les institutions, leurs modes d'approche et leurs outils propres de la rencontre avec les psychotiques, surviennent inévitablement, à l'insu des personnes, des symptômes, et cela malgré la bonne volonté des gens, et cela malgré la créativité ouverte par ailleurs.
Notes
Références
