Conclusions sur la Passe
Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 29/10/1992
Quel est ce choix étrange de se prêter à être le support du discours psychanalytique ? Pourquoi viendrais-je à prendre le risque de devenir pour un autre cet objet lié au corps et que le corps exile ?
Cette interrogation nous tourmente. Ce risque est fou ou présomptueux. Pourtant il se soutient, et il se soutient même jusqu'à permettre au sujet de fonder une institution nouvelle.
Quel inconvénient, s'agit-il aussi en 1967 pour Lacan de pallier ? Celui de la hiérarchie, telle qu'elle fût introduite par Freud dans les sociétés analytique, ecclésiale et militaire à la fois. Sa nature de hiérarchie est de prêter à la perversion, de déchaîner le flot bourbeux des identifications, des heurts imaginaires et des fausses déceptions.
L'ordre pyramidal, qui hante nos représentations du pouvoir, n'est pas prêt de se rompre, si ce n'est pour Lacan sous l'effet d'un discours qui ramènerait nos béatitudes et nos suffisances à ce qu'elles sont : la marque indélébile d'une connerie sans nom.
De ce discours dont par la passe un sujet parmi d'autres se risque à être le garant Lacan attend l'effet tourbillonnaire de l'insensé. A lui le privilège de dire que l'Autre n'existe pas, et de se lire sur un graphe à la circulation des fléches rend caduque toute hiérarchie. Sur ce chemin la mort voisine avec la folie, puisque rien de ce parcours ne laisse intacts nos repères, et n'autorise l'appui d'assises bien tranquilles.
(Graphe)
Le nouveau graphe est difficile à penser. Lacan y superpose au graphe du désir celui, d'abord, d'un dire tiers où le désir surprend un passant dans les méandres d'une parole adressée à d'autres, et le conduit sur les bords de ce fleuve où nul Autre ne répond plus de lui. Il est tiers par rapport à cette énonciation seconde, dont il a fait l'épreuve dans la cure, et les errements premiers d'un destin. Dire sur un dire second par lequel un désir doit advenir.
Psychanalysant tout venant, le sujet ne s'y reconnaissait encore qu'assujetti à l'Autre (A), et peut-être dans la rétroaction du signifiant S(A) savait-il, avec d'autres membres de l'École, quel automatisme ( automato) déterminait ses rencontres, bonnes ou mauvaises (tuché).
Lacan superpose donc au graphe celui des places sans lesquelles l'opération ne se réaliserait pas. Places où scintillent les aléas du désir. Ainsi les passeurs se -ils l'écho d'une demande qui l'assujettissait ($◊D) et dessinait à son insu les voies tracées de sa souffrance, en l'égarant sur celle de son Atê. De cette demande dont l'Autre se retire les passeurs disent ce qui est au-delà : le désir (d).
Les analystes de l'École recueillent leur témoignage d'un lieu où surgit la contingence du désir et son incomplétude S(A). L'énonciation du fantasme originaire qui masquait cette béance et donnait corps à la demande n'en est plus l'ultime point de butée. Certes l'énonciation, si elle a lieu, authentifie l'instant pénible où le sujet bascule dans la déjection qu'il est - regard, voix, fèces, mamelon, silence ou lettre insensée.
Elle authentifie l'acte qui la fit émerger dans la cure. Car " celui-ci , enfant, s'est trouvé dans le représentant représentatif de sa propre plongée à travers le papier journal dont s'abritait le champ d'épandage des pensées paternelles renvoie au psychanalyste l'effet de seuil où il bascule dans sa propre déjection " nous dit Lacan dans la proposition. Ou tel autre dans le représentant représentatif de sa propre plongée à travers le regard persécuté du persécuteur sur les bords d'un Réel où la mort est sans nom, ni sépulture, les bourreaux confondant leur destin à celui des victimes ($◊a).
Et après, le sujet sera-t-il contraint de labourer le sillon où il s'était semé, alors que, défriché, le champ attend de nouvelles moissons ? Traînera-t-il à nouveau la charrue de son fantasme, après qu'il ait su un instant s'en détacher ? Ou saura-t-il cueillir de main de maître parmi ses signifiants les fleurs d'une autre destinée ?
La passe dont quelques autres ici se portent garants résonne du fracas de l'éclair, dixit Lacan. Elle déchire le voile pudique dont se sert notre méconnaissance pour couvrir de sa lâcheté notre esclavage, offrant au sujet moderne la chance de lire, en lettre de feu froid, la tragédie qui déjà traçait sa route, et d'en infléchir le cours. Un lieu social institué sur ces bases donnerait peut-être à nos pas un autre élan.
Qu'il n'y a pas de sujet supposé au savoir : "Qu'il sache, dit Lacan à propos de la fin de la cure, comme étant de lui, ce que je ne savais pas de l'être du savoir, et qui a maintenant pour effet que ce que je ne savais pas est de lui effacé."
Ce temps efface le sujet supposé au savoir du lieu où le savoir a été supposé. Il n'y a pas de sujet supposé au savoir. Ce qui veut dire aussi que l'Autre n'existe pas, comme il a été dit au cours de récentes journées.
Il reste que la passe, dans ces modalités institutionnelles-là, a échoué. Ceux qui auraient dû être sur la brèche ne l'ont pas toujours été et ceux qui l'ont été se sont laissés happer de manière assez naturelle par les effets ravageurs de l'imaginaire - pétrification parfois des AE dans une suffisance redoutée pour son insuffisance, effets de prestance, prétexte donné au suicide malheureux de tel ou tel, pathos. Très vite l'enjeu de ce dispositif a paru se confondre avec l'obtention d'une nomination, quand il s'agissait d'une expérience à faire et à transmettre à quelques autres. Était-ce évitable ? En tout cas, cela n'a pu être évité alors que la proposition de 1967 cherchait à limiter ce type d'effets. Était-ce imputable au peu de cas fait, dans la théorie, des effets de l'image i(a) ? Il aurait été certes bizarre d'en tenir compte pour un dispositif dont l'articulation sur le graphe même ne concernait que le registre du symbolique et du réel. La relation du moi (m) à son image i (a) était a priori considérée comme allant de soi dans son rapport à l'Idéal et constituait sur la graphe de la passe un en-deça dont il convenait de ne pas s'occuper. Aucune lettre nouvelle n'en repérait l'incidence dans le graphe renouvelé de la passe. Car il était après tout légitime d'attendre de sujets supposés avertis qu'ils en rabattent du côté de nos symptômes les plus courants et les plus bêtes.
Cependant le contexte d'une École, où bon nombre de sujets n'en ont pas encore tout à fait fini avec l' , n'est pas toujours celui d'un lieu, où la parole dans ses trébuchements, ses impasses ou ses réusssites serait entendue de manière telle qu'aucun verdict imaginaire ne puisse la clore, sauf un acte du sujet lui-même. Reste à faire qu'il existe et à conclure enfin.
