Comment ne pas être un objet ? L'objet "leurs"
Auteur : Annick Petraud-Perin 31/03/1994
Il était des fois et non une, car le fait est des plus fréquent - ce n'est pas une histoire merveilleuse, encore que, comme vous pourrez le lire, sa mère y veillait - des fois, donc, un enfant, il avait sept ans, qui crut, tout cru qu'il était devant l'Autre, il crut ce bambin que les baignoires étaient reliées à la mer, l'immense, l'océanique. Par ce lien, passaient de nombreux animaux poissons - qu'importe - mais aussi de ces monstres dentus qui pouvaient l'avaler tout entier. Comment était-il averti du désir de l'Autre, qu'est-ce qui de son souci de se faire objet trompeur, leurre d'un désir insatisfait par essence, celui de sa mère, de la mère, l'avait fait devenir proie, sans protection ?
Il semble que la phobie soit apparue, après le passage de la mer, voyage qu'il fit avec ses parents pour quitter un pays où ils ne pouvaient plus s'inscrire dans une tradition et une langue qui était, aussi, les leurs, aussi car ce n'étaient pas celles de leurs origines. La famille s'installa à Paris, la phobie du jeune garçon resta secrète entre sa mère et lui et la jeune fille qui les accompagnait et leur servait de " nounou ". La mère, intelligente, averti le père, et consulta. C'est évidemment la lettre, la lettre scolaire qui motiva la demande, car l'écriture, l'orthographe mouventées, traversées de sens opposés, doubles faces de la langue, s'avérait défectueuse pour le maître, illisible, incorrecte et risquait de le pénaliser dans ses études, par ailleurs normales.
Il vint donc, silencieux, à ses séances, s'interrogeant gravement sur le sens de ce qu'il pouvait dire d'autre que ce qu'il disait, dessinant, raisonnant parfois ; il crut d'abord, comme je recevais sa mère une fois par mois, qu'elle serait au courant de ce qui pouvait se dire entre nous. Ce n'est que quand il fut assuré que ce n'était pas pour savoir ce qui se disait dans les séances que sa mère venait, mais pour elle, qu'il fut soulagé. Il ne le contestait pas, ce qui ne me permit pas tout de suite de le repérer. Mais il était embarrassé, raide, contraint, en somme.
Dès le début de la cure, il dessina la maison, son heim avec piscine de marbre, d'autres maisons plus petites et une avec spot, ce qui en fait se voulait shop. Ainsi, d'emblée, la lettre se renverse, barre qui lui fait miroir -h/p. Ce pot me mit sur une piste urinaire qui sans doute était la bonne sans l'être, il n'en dit rien, mais parla des vampires. Il se pensait comme un vampire, à cause disait-il de ses dents. D'ailleurs, disait-il, a-t-on prouvé qu'ils n'existent pas, ce qui venait mettre un doute dans ce savoir qu'il présentait comme certain. Il suçait son pouce, ce qui lui était fort reproché par la famille de sa mère, et échappa de peu à ces instruments barbares que certains dentistes, fidèles à leur profession installent dans la bouche des enfants suceurs de pouce. Ce garçon qui épisodiquement trouvait une équivalence à ce qui est absent, ce qu'il trouvait c'était, cet agent qu'évoque Lacan dans La relation d'objet et les structures freudiennes, séminaire de 1956, leçon du 12 décembre, " cet agent qui retire ce qui d'abord a été plus ou moins admis comme absent " cela devient le chien, le crocodile ou les requins. Comme si de devenir la proie des significations de l'autre, dans ce moment où il devient lui-même porteur d'un pénis réel, face au pénis-neid de sa mère, avait provoqué chez lui cet excès d'imagination d'un danger invraisemblable mais, disait-il, a-t-on prouvé qu'ils n'existent pas ? Au cours des séances suivantes, il fait un rêve qu'il raconte en insistant beaucoup sur cette certitude qu'il a que dans son rêve il sait qu'il rêve. Il est avec un garçon et une fille de sa classe et il y a des requins dans l'eau de la piscine. Quel garçon quelle fille, il n'en dit rien. Mais, il tombe sur un tapis et là, il raconte qu'on lui a dit que, petit, son frère l'avait délogé du berceau et qu'il était tombé sur le tapis. Ensuite, on appelle dans le rêve les laveurs de piscine, ils disent : on entend un bruit, il a été mangé. Il se réveille. On conçoit, dès lors, cette insistance qu'il met à se remémorer sans cesse que le rêveur est dans le rêve. Il tient à préciser, au fond, que la scène qui est celle du rêve n'est pas celle de la veille ; il est comme l'évoque J. Lacan de Hans " comme dans Alice au pays des merveilles, les choses sont ainsi parce que je le décide ainsi et que je suis le maître. " Ce qui pour lui, avec la peur qu'il a et qui se représente à lui tous les matins et tous les soirs à l'heure de la toilette, n'est pas une d'une évidence particulière. L'émergence de ses peurs imagées et les images du rêve, est-ce que parfois il ne se demande pas si c'est ou si ce n'est pas la même scène ? Est-ce que je rêve, ne peut-il pas se demander puisque la peur lui prend le ventre à un point qu'il ne peut que demander à sa mère de plonger la main dans l'eau du bain, sorte d'appât qui attirerait le monstre et l'en protégerait. Pour lui, à ce moment-là, réalité psychique et réalité matérielle telle que les nomme Freud à la fin de la Traumdeutung au chapitre intitulé " l'inconscient et la conscience, la réalité ", ces deux formes d'existence ne sont parfois que peu différenciées. Il dira ensuite que " vraiment, c'est fou de penser le passé, maintenant je vais me souvenir, et d'oublier le lendemain ". L'énigme pour lui est effectivement ce qui, passé, se retrouve présent et se perd ensuite. C'est d'ailleurs au cours de la séance suivante, que sa mère oublie d'ailleurs de payer, elle s'en souviendra dans son lit, c'est au cours de cette séance, qu'il raconte le rêve suivant : " Il était à l'école. Un homme avait posé une bombe, il le découvrait. L'homme se déguisait en femme avec une perruque, il le reconnaissait, et il montait dans une voiture avec une femme policier qu'il ne connaissait pas. Le coup partait, son père qui était là, était tué et il se réveillait. " Tout ce qu'il trouva à dire de tout cela, c'est que son maître le cherchait, selon l'expression consacrée, et aussi son frère M. avec qui il se dispute et se bat. Mais, surtout, personne ne l'entend, chez lui, ne l'écoute, comme il le voudrait. De ces histoires de bombes, réelles, de ces policiers, du danger que son père pouvait courir, sans doute était-il plus averti que quiconque, averti avant même que les autres n'y soient pris. Les barbus envahirent, avec les requins, désormais, ses dessins. Il se rabattait, à la maison, sur les " consoles ". Et il devint, le temps d'une séance, " dans cette situation très particulière de voir et d'être livré entièrement à partir de ce moment, à l'oeil et au regard de l'autre " qu'évoque J. Lacan au cours de son séminaire, La relation d'objet et les structures freudiennes au cours de la leçon du 6 mars 1957. Le dessin trace trois voies, désertes, deux feux rouges, deux voitures, trois personnages, regardés de partout ; il y a une sorte de mur de bâtiments et de fenêtres multiples, comme ces murs de béton troués de regards qu'ont construit les architectes. Il est même tout à fait surprenant, que, s'agissant, par exemple de l'Institut du Monde arabe, l'architecte J. Nouvelle, n'ait pas résisté à installer toutes ces prunelles qu'il voulait mobilisées dans leurs ouvertures et fermetures par le soleil. Quelle est alors l'issue de cette situation, qui par elle-même ne l'est pas ; cette issue, c'est le complexe de castration, comme le rappelle J. Lacan, c'est rappelle-t-il, par l'intervention de l'ordre introduit par le père, " cela fait que l'ordre symbolique intervient, et sur le plan imaginaire précisément ".
Le dessin suivant l'évoque, puisqu'il écrit " les mambre den bateau " bateau muni d'un immense pénis où s'accroche un requin dont l'oeil et la bouche sont collés, ce qui évoque tout à fait que dans ce cas-là, mordre du regard, accrocher le regard, s'entend. Les membres sont nommés et l'un, pierre, se lit aussi pieuvre, ce que confirme le dessin, longue chevelure vue de dos, à côté d'un éric barbus, tel ces barbus qui le sermonnaient à l'école. La voilà, cette pieuvre, membre du bateau, " le trou béant de la tête de Méduse, figure dévorante que l'enfant rencontre comme issue possible dans cette recherche de la satisfaction de la mère " J. Lacan. A quelques mois de là, après des incidents dramatiques de l'actualité du pays d'où il venait, il y retourne en vacances et la séance de rentrée devient aléatoire, soumise aux arrivées des avions. Sa mère me téléphone un soir ; ils viennent de rentrer et depuis plusieurs jours, il ne mange plus rien, plus rien ne passe, après une histoire racontée par une cousine sur la mort d'une dame - un petit pois lui aurait obstrué les voies respiratoires, fausse route fatidique. Aussitôt arrivé, il aurait demandé à sa mère de me téléphoner pour un rendez-vous pour le lendemain. Et les bateaux et ses poissons pris reviennent sur le dessin avec ces hommes qui ont des cannes, des grandes, des couteaux pour attraper les poissons et les tuer - ce qui d'ailleurs est tu par l'enfant. Cependant, cette langue, étrangère pour lui, celle du lieu d'origine, est celle pour lui de la mort, du danger de la mort au sens où le sujet ne s'y trouve pas, s'y perd. Ces barbus reviendront dans les dessins, associés à ceux de " l'ancien temps ", du " Moyen Âge ", mais aussi à l'eau, " à deux baigneuses qui sont comme des hommes ", sortes de femmes à lunettes, arquées, assiégées de barbus. Entouré d'un trait, le divan et le fauteuil seront à ce moment-là, " ce à quoi on s'accroche ", dira-t-il.
Sans doute, la phobie s'est déclarée face à une situation qui nécessitait pour lui une symbolisation difficile et devant laquelle il lui a fallu créer puisqu'il ne pouvait plus avoir comme perspective dans sa relation maternelle d'identification adéquate à l'objet de l'amour maternel.
Dans un carré dessiné en vert, c'est une couleur qui lui est chère, il dessine le roi qui désormais tient le requin. Le roi est dans le pré, le requin au dehors. Une reine est assise sur un banc devant une table et deux princes se tiennent à la barrière devant un cheval, de l'autre côté, lui aussi. Scène apaisée, où le père tient sa place d'agent, père imaginaire qui permet une privation, trou dans le réel que n'occupent plus les animaux dévorants.
