Théorie psychanalytique

 
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C'est pas des façons

Auteur : Claire Pouget-Dompmartin 31/05/1992

Bibliographies Notes

Lorsque s'est posée pour moi la question de ma participation à ces journées, je travaillais sur le Sinthome. Le 13 janvier 1976, Lacan énonce ceci : " On n'est responsable que dans la mesure de son savoir-faire. Qu'est-ce que le savoir-faire ? C'est l'art, l'artifice, ce que donne à l'art, à l'art dont on est capable, une valeur remarquable ".

L'art, l'artifice : soit, dans la mesure où nous sommes des êtres traversés par la parole, un art du dire ; il m'a semblé alors que les derniers mots pouvaient engager la question du style du côté de ce qui donnerait à une parole singulière sa valeur propre, unique, étonnante : un dire susceptible d'être actif, soit d'opérer, de produire quelque chose de nouveau.

Autrement dit, et d'emblée : le " style " serait au moins autant à repérer du côté de l'énonciation que du côté de l'énoncé. Ce qui lui confèrerait quelque valeur n'aurait somme toute pas grand chose à voir avec le contenu explicite, le savoir qu'il véhicule, mais plutôt qu'il y aurait à se repérer dans la tension entre l'énonciation et l'énoncé lui-même. C'est à la condition de cette singularité que le dire serait susceptible de produire des effets proprement détonants, parce que si différents des propos des hypnotiseurs. Qu'on se guide d'ailleurs sur le premier sens du mot " style " : Ars dicendi, " manière de parler ", et non pas de parler de quelque chose.

Parler. Qui, de nos jours, s'en prive ? La communication fleurit dans notre monde façonné par le discours capitaliste ; où ce qui triomphe, c'est la généralisation. Et où ce qui se répand comme bruit tend à se présenter comme autant de réponses à valoir pour tous. Ce que Tocqueville avait déjà repéré en 1840 : " je vois la foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leurs âmes ". Qu'est-ce que cela tend à dégager ? Certainement pas un style, au sens où je tentais d'engager la question ; plutôt : une norme, laquelle définirait à la fois une façon d'être et une manière de ne pas en être : un dedans, et un dehors. Le cinéma a récemment proposé à la jeunesse fascinée un nouveau modèle de héros du futur. Il s'agirait d'un " truc " universellement efficace ; qui peut prendre toutes les formes qu'il trouve sur son chemin. C'est un vrai professionnel, celui-là. Quoi de plus performant qu'un robot ?

Dans ce social, quelque peu déshumanisé, où c'est le moi qui est appelé à occuper l'avant-scène, la subjectivité apparaît comme interdite de séjour. Elle va donc ressurgir, à l'occasion. J'en proposerais ici deux façons, que l'on peut observer : le genre penseur : il veille sans relâche sur tous les signes, les " indicateurs ", il surveille les paramètres qui les causent ; bref, il tente la maîtrise. Le genre " panseuse " ; elles protestent sans repos, les panseuses, et s'engagent dans un militantisme visant à réparer les injustices qu'elles dénoncent. Ces deux " façons " mènent à des impasses spécifiques. Je vais y venir. Ce qui m'intéresse tout de suite, c'est qu'elles figurent deux pentes possibles, deux modalités que je dirais De structure. Alors je me suis demandé si la structure pouvait définir le style, si on pouvait rabattre entièrement la question du style sur celle de la structure. Or il m'a semblé que la structure ordonnerait, plutôt qu'un style, une manière. La manière, il est relativement aisé - disons que c'est de l'ordre du possible - de la repérer, au-delà de différences observables. Voire, comme je l'ai fait ici, d'en tirer le trait. Ces manières seraient commandées par un rapport particulier que le sujet entretient avec le refoulement, les modalités du refoulement.

J'essaie de dire autrement : la structure aurait à voir avec le style dans la mesure où elle engage le sujet dans une grammaire : grammaire de la dénégation, ou du déni. De façon simpliste, du " non, c'est pas ça " ou du " peut-être, mais... ". La structure engendrerait donc des manières de faire en relation avec un mode de refoulement.

Certes, la grammaire fait partie du style ; mais elle n'en est que partie. Ne fût-ce que parce que nul n'en vient jamais à recouvrir son propre cas.

Je poursuis : ce que ces deux manières que j'ai tracées ont de commun, c'est qu'elles sont particulières. Elles peuvent entraîner des regroupements corporatistes, particularistes. C'est-à-dire qu'à l'occasion les manières pourraient avoir ces effets de regroupement. Le particulier se prête volontiers à une généralisation ; et d'ailleurs ces manières confortent au bout du compte - c'est bien l'inconvénient - l'universel qui les fonde. Alors : le particularisme définit-il un style ? Il me semble qu'il serait plutôt l'expression d'un symptôme propre au mode de refoulement commandé par l'organisation symbolique commune à un groupe ; un symptôme ménagé par des contingences historiques, géographiques, voire tout simplement familiales. Le particularisme serait plutôt une manifestation de la " petite différence ", celle que Proust montre entre " le côté de chez Swann " et le côté " Guermantes ". Et cette " petite différence ", se soutiendrait finalement de ce qu'elle peut être commune à quelques-uns, unis dans l'exclusion d'un troisième. Aussi, si nous sommes tous quelque peu marqués d'un particularisme, dans lequel nous pouvons à l'occasion nous reconnaître, nous nous éprouvons toujours, à moment donné comme " extérieurs ", non réductibles à " cette petite différence ", si semblable finalement. Et la question du style ne semble pas pouvoir se réduire à celle de " l'esprit maison ". C'est ainsi que l'on dit, dans certaines entreprises. Parce que le style n'a que peu à voir avec le narcissisme.

Pour le style donc, on est seul. Ce qui reviendrait à poser que le style est inimitable. D'abord, en ce qu'il a à faire au Réel de chacun. Au-delà, dit l'argument de ces journées, de ce qui le recouvre comme savoir ou comme forme . Et si c'est le champ social qui s'est imposé à moi comme point de départ à ce travail, c'était à partir de ce constat qu'il se prête mal à l'invention, et aussi qu'il serait donc d'autant plus urgent d'essayer d'inventer un tout petit peu : soit de s'essayer à cesser d'en répondre. C'est un peu avec cette question, me semble-t-il, que Lacan nous a laissé mettre à l'épreuve sa mise en place des discours.

Si je pose, du style, qu'il aurait à voir avec le singulier, c'est aussi qu'on pourrait le rapporter à une solitude. Notre style, nous ne pouvons nous en prévaloir. Dans le registre imaginaire, il s'éprouverait plutôt pour chacun à la dissonance, au défaut. En quoi ? Notre social, c'est ce que j'essayais de dire tout à l'heure, pousse au Tout. C'est-à-dire au Tout dire, au pouvoir Tout dire. Or ce Tout, il faut bien en faire le deuil. Et le rapport que chacun entretient avec ce moment douloureux de son histoire que constitue l'entrée dans le langage marquera à jamais son style, la façon dont la langue le cause comme sujet, sujet désirant, et donc la façon dont il va causer.

Notre lecture du trauma, culturellement, est oedipienne. Et le tout, c'est l'objet primordial : la mère. L'enfant, de l'ensemble qu'il pouvait penser former avec sa mère, est proprement défait. Chacun prend en charge cette défaite de façon singulière. C'est en général ce avec quoi on arrive en analyse : une faillite dont on ne sait que faire. La singularité de la prise en charge de ce trauma initial est liée aux contingences de l'histoire du sujet, mais aussi aux circonstances - familiales - qui entourent sa naissance, et à la place qu'il occupe lui-même comme objet dans le discours de ses parents.

Que la mère soit interdite comme Tout, c'est bien ce qui entraîne l'accès dans le monde de la parole, une parole qui, du fait de l'impossible propre à la langue, ne pourra jamais Tout dire. Encore faut-il consentir, d'une certaine manière, à cette perte. Cette " certaine manière de consentir " n'est pas sans effet sur le style. J.P. Hiltenbrand signalait l'autre jour à son séminaire que renoncer à Tout dire, au pouvoir de Tout dire, c'est un Nom-du-Père qui inscrit du même coup le sujet dans le registre de la castration. Le style de chacun, de son énonciation singulière, porte également la marque de cette opération symbolique. Désormais, il y a une faille, il y a une barre sur le S. Ce qui s'éprouve au début d'une cure comme faillite, c'est que le style est faillé : que Tout ne puisse pas être dit, cela implique que Tout ne sera jamais dans le contenu de l'énoncé. Voire : dans le contenu du mot, du concept énoncé. Il y aurait certes une façon de faire avec la faillite : la nier. J'en situerais l'origine dans les avatars qui peuvent se produire dans ce temps de substitution signifiante qui est celui de la mise en place de la métaphore paternelle. Je voudrais vous citer ici quelques mots d'un individu dont je me suis demandé ce qu'on pourrait dire de son style : dans un discours prononcé le 27 mars1924 après la tentative de putsch de novembre 23, il énonce : " Le sort de l'Allemagne ne réside pas dans le choix entre une république et une monarchie, mais dans le contenu De la république ou de la monarchie. Ce contre quoi je lutte, ce n'est pas la forme de l'Etat en tant que tel, mais son contenu infâme ".

Il m'a semblé que le coup de force était d'abord là, dans la langue. Viser le contenu, voire le dénoncer, c'est nier la double face du Signifiant, c'est soumettre la langue à ce coup de force qui consiste à rendre le signifiant parfaitement imperméable. Et cela a eu, cela a,un effet subjugant. Ce retour à un objet parfait unifiant, réponse à tout, voilà qui est de nature à enchanter. Est-ce un style propre ? Ce serait, je dirais, une absence de style, ce qui est une façon d'en avoir. C'est qu'il n'était pas question de dialogue, mais plutôt de rapports stylisés, du " bête à bête ". Temps d'algèbre damnée , écrira Char.

Alors, de la faillite du Tout, quand elle n'est pas niée, s'ensuit que le style se marque toujours d'un certain trou du contenu. Un style troué, un style mité,parce que la vérité ne peut être dite toute.

Et finalement, je me suis dit que la clef du style de chacun, de son style singulier et inimitable, elle était dans l'Autre. Là où c'est écrit pour le sujet. Et le style portera toujours la marque de l'état de ce lieu, de la façon dont il aura été habité. Par la mère, l'Autre primordial : mère aimant-e. Les signifiants de l'Autre maternel agitent en aspirant, comme un aimant, l'enfant tout aimé : c'est tout ou rien. Et le sujet, toujours prêt à s'éprouver comme responsable du manque dans l'Autre, pourra consacrer sa vie à réparer. Le rapport à l'objet premier aura plus ou moins un goût de miel ou un goût de fiel. Ce qui peut à l'occasion commander un style un peu amer. L'Autre, habité par un Père, père toujours plus ou moins défaillant en tant qu'il est amené à fonctionner comme un signifiant, est toujours plus ou moins aime-menteur. Ce qui, à l'occasion, peut commander un style un peu cynique. En tout cas, dans cette mesure où il est commandé de l'Autre, je n'ai pas le choix de mon style. D'ailleurs, je sens bien que je ne l'ai pas choisi, et j'ai rarement l'occasion d'en être satisfaite. Ce que je constate, c'est combien l'invention dont je suis capable est fort limitée. Je peux, certes, déguiser cette aliénation, et la tension qui en résulte sous des masques ou avec les stratégies les plus diverses. Je peux habiller mon style des oripeaux de ces petits autres qu'on appelle les auteurs. Alors ça fait un Diafoirus, un Fou bibliomane ou un Singe grammairien, c'est une tentative. Mais il n'est aucune catachrèse qui ne s'écrase face à l'expérience de la confrontation avec son propre travail, et l'inquiétante et étrange familiarité qui en résulte, immanquablement.

Notre style est commandé, nous ne le commandons pas. De plus, il est borné, du fait du nombre limité de signifiants qui sont à notre disposition dans l'Autre.

Mais alors, que se passe-t-il au cours d'une analyse ? Qu'en est-il du style ? J'essaie de développer un peu cette question à partir de ce qui, de l'Autre, se produit dans le trajet d'une cure.

Ce que le sujet va finalement rencontrer dans l'Autre, c'est l'objet auquel il est lié, arrimé. Il ne lui reste, au sujet, qu'à essayer à courir un peu moins bêtement de part et d'autre de sa petite scène. Un rapport à l'Autre un peu moins aliéné, est-ce que ça n'entraînerait pas un changement de style ?

Il me semblerait qu'au cours d'une analyse, le style s'affirmerait plutôt, contrairement à ce que croit l'analysant qui fait état de sa crainte que l'analyse touche à son style. Il s'affirmerait, dans une certaine mesure, et à certaines conditions. Du fait que le sujet se déprend quelque peu de ses identifications imaginaires ; mais il s'affirmerait surtout parce que le symptôme singulier, au lieu d'avoir un effet invalidant, inhibiteur, prend valeur opératoire. Ce symptôme, mode singulier d'organisation subjective, c'est bien ce qui constitue pour chaque sujet son Réel, c'est-à-dire son impossible (singulièrement) privé. Or dans la cure le devenir du symptôme, c'est son désarrimage de sa place de jouissance. Désarrimé, il peut être mis à l'oeuvre.

J'essaie de dire autrement : ce qui anime la plainte, c'est que le symptôme est considéré comme la fin de Tout. Et ce que proposerait l'analyse, c'est de donner suite à la fin de tout. Dans le mouvement de la cure - ou dans l'après-coup ? -, la fin de tout se transmue par le jeu des signifiants qui s'y sont déployés. Pour essayer de dire un peu.

De dire un peu moins mal, moins mal pour nous, et pour ceux auxquels nous nous adressons. Pour subir un peu moins notre propre style, il nous faut assumer une faille comme constitutive. Alors, sans doute, ce qui continue à nous arriver, ce sont des affaires bien dans notre style. Nous sommes poinçonnés. Mais notre style, nous pouvons admettre que son sort se règle ailleurs qu'au service des biens, voire du Bien, du Dire Bien. Avec les formes communes du ravalement du désir que sont les règles de la civilité puérile et honnête. En ce sens, l'éthique dans laquelle engage l'analyse, c'est pas des façons.

C'est pas des façons non plus d'essayer non pas forcément de bien dire, mais de dire quelque chose à partir de son indigence, de faire de cette indigence-même la cause et le levier de son style, un style donc marqué de cette perte, de ce qu'il a fallu lâcher au lieu de l'Autre.

Il nous resterait donc à avoir le courage de notre style, soit d'un savoir-faire, comme dit Lacan dans le Sinthome, lié à une pratique du Signifiant. Pratique du Signifiant, soit travail sur le jeu du Signifiant. Ce qui pourrait impliquer de prêter l'oreille un peu autrement aux signifiants de l'Autre mais aussi de l'autre, tels qu'ils viennent, et les faire résonner ; ensuite se laisser un peu traverser par le Signifiant, parce que " le ru où se situe le désir, dit Lacan, n'est pas seulement une modulation de la chaîne signifiante, mais ce qui court dessous, qui est à proprement parler ce que nous sommes, et aussi ce que nous ne sommes pas (...), ce qui dans l'acte est signifié, passe d'un Signifiant à l'autre dans la chaîne ".

Le prix à payer : en lâcher, en lâcher sur le contenu de l'énoncé. Parce que ce qui serait susceptible de faire acte se situe dans une tension consentie entre énonciation et énoncé. En lâcher sur l'objet que constituerait l'énoncé, et laisser ouvert, béant, le trou de ma question, ménagée de cette zone opaque dans l'Autre. Ça fait qu'il reste quoi ? Un style qui ne pleure pas sa peine.

Notes
Bibliographie