Brésil, pays du futur de qui ?
Auteur : Contardo Calligaris 02/07/1994
Il y a une réplique célèbre attribuée au Général De Gaulle. A quelqu'un qui lui faisait remarquer : "Mais, mon Général, le Brésil est le pays du futur !", il aurait répondu : "Oui, et il le sera pour longtemps."
"Futur" est un de ces mots que les linguistes appellent shifters puisqu'ils désignent un référent qui est toujours relatif au sujet qui parle. De ce point de vue, être le pays du futur c'est un peu embêtant, car cela revient à être - à jamais - un rêve. De qui, donc ?
Que l'expression de notre titre (Brésil, pays du futur) ait été consacrée par un livre de Stefan Zweig, ce n'est pas de très bon augure pour l'européen qui s'aventure à l'interroger, car Zweig, comme on le sait, paya cher la découverte que le futur en question risquait d'être la même sinistre "utopie" européenne de laquelle il essayait de fuir.
Amis européens, depuis bientôt trois ans je vis dans vos têtes. Et, puisque je suis moi-même irrévocablement européen, je vis aussi dans la mienne propre. C'est une façon de dire que je vis en amérique et plus spécialement au Brésil. Le voyage au Brésil est, pour un européen - il finit par s'en rendre compte tôt ou tard - un voyage intrapsychique.
Cette remarque n'est pas neuve. Déjà Octavio Paz, dans un texte merveilleux qui s'appelle Littérature de Fondation, daté de Paris en 1961, notait que la réalité américaine est une utopie. Il écrivait : "Avant d'avoir une existence propre, nous avons commencé par être une idée européenne. Il n'est pas possible de nous comprendre si on oublie que nous sommes un chapitre de l'histoire des utopies européennes... L'Europe est le fruit, d'une certaine façon involontaire, de l'Histoire européenne, alors que nous sommes sa création préméditée... En Europe, la réalité a précédé le nom. L'Amérique, au contraire, a commencé par être une idée. Victoire du nominalisme : le nom a produit la réalité. Le continent américain n'avait pas encore été entièrement découvert et déjà il avait été baptisé... Terre d'élection du futur ; avant d'être, l'Amérique savait déjà comment elle serait... Pendant plus de trois siècles le mot "américain" signifia un homme qui ne se définissait pas par ce qu'il avait fait, mais par ce qu'il ferait."
Pourquoi et comment le Brésil serait-il un chapitre de l'histoire des utopies européennes, et quel chapitre ? Pourquoi et comment notre destin ici serait celui - nécessairement incertain - des espoirs de l'Europe ?
Impressions
On a constamment l'impression, au Brésil, de vivre dans un vaste théâtre où la suspension atemporelle d'un éternel futur permettrait que se rencontrent les utopies de tous les temps.
Où, sinon dans le sertão de Bahia à la fin du XIXe, auraient pu se rencontrer et se donner bataille, par delà les siècles qui les séparent, l'utopie sébastianiste et l'utopie positiviste comtienne ? Mario Vargas Llosa (en reprenant Euclides da Cunha) a raison d'appeler cette rencontre La guerre de la fin du monde. C'est la fin temporelle du monde, l'arrêt dans le temps, normal dans le théâtre kaléidoscopique des rêves futurs. C'est le lieu perdu, finis terrae Des latins. Et aussi quelque chose d'indépassable, d'extrême dans le registre du bon, de l'agréable, de la jouissance.
L'impression se confirme en considérant les avatars politiques et, plus récemment, économiques du pays. Tout se passe comme si l'histoire était ici une succession discontinue d'adoptions de formules importées - keynésienne, monétariste, néophysiologiste... L'idée d'une possible inertie de la vie économique, qui puisse être doucement administrée paraît impraticable. Même le choix le plus orthodoxe en économie est, dans ce contexte, une intervention hétérodoxe.
Comme il arrive pour les enfants, dont les idéaux ne sont pas les parents, mais les idéaux des parents, ainsi a-t-on besoin ici d'utopies européennes pour vivre et peut-être aussi pour conforter l'Europe, l'assurer que la réalisation de ses utopies ne serait qu'un cauchemar.
Mais, maintenant que les européens ne semblent plus pouvoir rêver d'un futur différent du présent qu'ils vivent, on est ici dans l'embarras. Depuis que l'utopie s'est écroulée en une raisonnable acceptation de l'insatisfaction néolibérale, on ne peut plus faire la course après des cerfs volants coloriés. On en est réduit à essayer de réaliser un capitalisme moderne, qui est à la fois le présent et l'utopie de l'Europe. Car cette utopie - pour grise qu'elle paraisse - et peut-être justement parce qu'elle est un peu grise - s'est réalisée en Europe.
La réaliser ici c'est évidemment beaucoup plus compliqué que de continuer à poursuivre des aspirations impossibles, car obligatoirement, en abandonnant la scène théâtrale des utopies pour opérer dans le présent, les plus grandes difficultés apparaissent. En termes pauvres, manque la volonté d'une politique de partage des revenus, abonde la corruption etc. ; en termes plus simples et corrects, résiste à la réalisation "l'appât du gain", dont déjà Max Weber signalait qu'il est incompatible avec l'esprit du capitalisme.
Cette éternelle, endémique résistance a peut-être une explication liée à la propre naissance utopique du Brésil. C'est pourquoi je renouvelle la question : de quelle utopie européenne sommes-nous d'abord les enfants ?
Eden
Pour l'homme occidental, de tradition chrétienne comme de tradition celte, ainsi que pour le païen, d'ailleurs, le Paradis Terrestre, l'Eden est un lieu concret, physique, et la question de sa place dans la carte (incomplète) du monde est une question proprement géographique. Les indications bibliques (position par la bande d'Orient, les quatre fleuves qui y naissent) animent une véritable exégèse topographique. Et une des indications les plus connues (soulevée par le propre saint Thomas) suggère qu'il doit se situer au dessous de la ligne de l'équateur...
Il faut (re)lire un livre capital pour l'histoire culturelle du Brésil : Visão do paraiso de Sergio Buarque de Holanda3, pour constater l'extraordinaire certitude qui s'affirme depuis les tout premiers écrits de la découverte, depuis le journal de Christophe Colomb lui-même jusqu'au XVIIe siècle avancé et selon laquelle l'Amérique aujourd'hui dite du Sud et plus particulièrement le Brésil sont les meilleurs candidats pour être la terre d'Eden.
Les topoi Descriptifs répètent inlassablement les arguments qui du Brésil sinon l'Eden, au moins la terre qui le contiendrait quelque part en son sein inexploré. Le climat tropical (ni froid, ni chaud, selon la description biblique), la nudité des indiens (qui donc ne connaissent pas la honte), les perroquets (qui, pouvant parler, ne peuvent être que des rescapés de l'enceinte édénique), la générosité de la terre etc. ; topoi qui continuèrent et continuent, d'ailleurs, à agir dans l'imaginaire brésilien.
L'idée, par exemple, d'une terre où tout pousse spontanément, et qui donc ne conviendrait pas au dur travail de la charrue est probablement un reste du mythe édénique qui a beaucoup compté dans la résistance à l'introduction de la charrue dans l'exploitation de la campagne brésilienne4 et pesé dans le choix d'une agriculture extractivste.
On chante encore : "Não existe pecado do lado de baixo do equador..." (il n'y a pas de péché au-dessous de l'équateur), idée qui se fonde en une raison proprement théologique, car l'Eden est sans péché.
De même, l'espoir qui destine le haut-plateau central et la ville de Brasilia à une éternelle survie par delà n'importe quelle catastrophe future - selon les prévisions de toute sorte de Don Boscos - est peut-être le fils de l'idée que le Brésil serait la seule terre qui survécut au déluge.
Impossible de rapporter la prolifération d'images qui illustrent la nouvelle certitude de la rencontre avec l'Eden, ou au moins avec sa terre d'élection. Et peu importe que chaque mythe se justifie.
On peut croire que le mythe de la longévité des natifs ait été l'effet d'une erreur dans la traduction de la comptabilité des années. On peut aussi croire que la vertu miraculeusement curative des airs brésiliens n'ait été rien d'autre que l'effet magique, pour les navigateurs scorbutiques, des fruits frais rencontrés après un si long voyage. Mais ce qui prévaut c'est surtout l'effort mythopoïétique pour faire de la nouvelle terre l'Eden depuis toujours cherché. Qu'il suffise de rappeler, par exemple, que le " maracujá " rencontra à cette époque son nom français (fruit de la passion), car sa fleur paraît reproduire les instruments de la passion du Christ, preuve évidente que c'était lui, et pas la vile pomme, le véritable fruit de l'arbre du bien et du mal. Le même destin fut réservé pendant un temps à l'ananas, d'ailleurs grâce à la couronne qui semble le consacrer roi des fruits.
En somme, il semble que l'Amérique du Sud, et plus proprement le Brésil, au moment de leur découverte, viennent remplir un espace ouvert depuis toujours dans la culture occidentale : l'espace réservé à la nostalgie d'une jouissance supposée perdue (observation, d'ailleurs qui pourrait être de quelque utilité pour entendre le mélange de fascination et méfiance qui attend le brésilien qui retourne aujourd'hui au Portugal...)
Dans son dernier livre, Histoire du Lynx, Lévi-Strauss5 rappelle et montre comment l'arrivée des blancs était déjà prévue depuis toujours, structurellement, dans les grandes cultures indiennes. Prévision, d'ailleurs, qui, comme on sait, facilita de beaucoup le succès de la " conquista ". En même temps, Lévi-Strauss cite Lucien Febvre en remarquant l'écho relativement pauvre qu'eut au début, en Occident, un fait aussi extraordinaire et qui devait transformer si radicalement l'homme moderne que la découverte de l'Amérique. D'un côté il est certain que la publication et la diffusion des récits de voyage se firent avec une certaine lenteur. D'un autre côté, si on considère une des premières et des meilleures réflexions occidentales sur la découverte, celle de Montaigne6 (sur laquelle Lévi-Strauss évidemment se penche), on rencontre immédiatement le commentaire selon lequel les sauvages - pour ce qu'on en sait - bien que cannibales, ne seraient pas pire que nous7 et même - thèse qui aura un succès certain - ils seraient peut-être plus raisonnables que nous. Montaigne se révèle comme toujours un homme de grande tolérance, mais aussi il inaugure l'idée selon laquelle les européens occidentaux n'auraient rencontré en Amérique rien de plus qu'une certaine image d'eux-mêmes, idéalisés, nostalgiquement non corrompus par les maléfices du symptôme civilisateur. Soit, une certaine image de l'âge d'or, ou notre propre fantasme d'un passé perdu dans lequel nous aurions été heureux par nature. Rien d'extraordinaire à cela : chaque culture paraît produire nécessairement une image fantasmatique de la nature qu'elle perdit pour être culture. Lévi-Strauss aurait pu observer donc que les indiens d'Amérique, quand ils furent découverts, étaient déjà depuis toujours notre rêve le plus intime, ce qui pourrait peut-être expliquer l'étonnement relativement pauvre produit par l'événement de la découverte.
En somme, non seulement les indiens portaient dans leur culture la marque du futur colonisateur, mais aussi les colonisateurs portaient en eux, dans leur culture, le lieu d'un rêve édénique prêt et fait pour que les sauvages et leurs terres viennent l'occuper. Ces autres, apparemment si autres, étaient peut-être pour les découvreurs le plus intime de leur rêves. Si le conquistador était déjà dans la culture indigène avant son arrivée, l'indien dans la culture européenne avant la " conquista ".
Il est remarquable que, depuis le milieu du XVIe siècle, dans les descriptions de la nouvelle terre, l'élégie paradisiaque rencontre un contrepoint démoniaque régulier. Certes, il n'y avait pas - il n'y a pas - de terre au monde qui puisse répondre à un tel espoir. La réalité de la colonisation devait être peu édénique et les indiens pas toujours gentils, mais la déception paraît plus structurellement inévitable que cela : comment ne menacerait-elle pas celui qui ne demande pas moins que le paradis ? Pour celui-ci, le démenti du rêve est nécessairement la révélation de l'enfer ; enfer des conditions réelles, certes, mais surtout enfer de son illégitimité en un tel paradis. Par ce chemin, d'ailleurs, la déception vient s'inscrire comme un trait éternel de résignation dans l'âme brésilienne ; elle comporte une dose de jouissance de l'horreur, comme si celle-ci était méritée pour celui qui essaya de forcer les portes de l'Eden : une espèce de culpabilité délicieuse relative à l'hybris De la conquête édénique.
Brésil
Le Brésil fut spécialement la terre de l'Eden retrouvé, pour des raisons climatiques, pour sa faune (le Brésil s'appela pendant un temps Terre des Perroquets), pour sa flore et peut-être aussi pour une curieuse conjoncture signifiante.
En consultant la Géographie du Moyen-Âge De Lelewel9, on découvre que le Brésil existait bien avant d'être découvert. Car il y a au moins deux cartes, bien antérieures à la découverte, qui présentent, au milieu de l'Atlantique Nord, une île du Bracile, ou Bracir. Rien de prémonitoire. Ni non plus, sans doute, aucune influence philologique de cette nomination trop précoce sur le nom futur de la nation. Nous savons que celui-ci vient de " brasile ", qui déjà depuis le Xe siècle signifiait en italien la couleur extraite de la plante homonyme. L'origine des curieuses nominations d'une terre fantasmatique au milieu de l'Atlantique est certainement la légende de la Navigatio Sancti Brandani, dont de très nombreuses versions proliféraient en Europe aussi depuis le Xe siècle. La légende (celte à l'origine) du saint voyageur raconte sa rencontre et découverte des îles fortunées, et il arrive que, en celte, Hy Bressail ou O Brazil signifie exactement îles fortunées, comme tout irlandais peut le confirmer. L'île ne disparaîtrait de la cartographie occidentale qu'un demi-siècle après la découverte du Brésil par Cabral.
Octavio Paz ne pouvait pas mieux dire en ce qui concerne le Brésil : doublement déjà nommé avant d'être découvert. La coïncidence d'île fortunée et d'un produit d'exploitation (le "brasile") constitue une fantastique condensation du destin spécifiquement brésilien.
Le destin de l'Amérique espagnole fut différent et le poids du mythe édénique y fut moindre. On sait que la différence de base entre les deux colonisations est que la colonisation hispanique fut immédiatement un effort de pénétration dans le territoire, alors que la portugaise s'en tint au littoral (c'est pourquoi, d'ailleurs, à l'exception de Buenos Aires, les capitales hispano-américaines ne sont en général pas des villes maritimes). Ou encore : l'espagnole fut un effort pour s'établir, prendre racine, alors que la brésilienne fut extractiviste et donc toujours dans le registre du temporaire. C'est pourquoi les espagnols furent des constructeurs de villes, ce qui ne fut guère le cas des portugais dans les premiers siècles de la colonisation (qu'on pense au retard dans la fondation d'Universités, dans la création de typographies etc.). Le Traité de Tordesillas paraît confirmer une différence de volontés colonisatrices, comme si pour les colonisateurs du Brésil, il était nécessaire que la terre continue édénique, et donc sauvage.
Ce même choix extractiviste, qui paraît en même temps vouloir piller et ne pas vouloir transformer l'Eden, peut avoir compté dans le choix de l'importation massive d'une main d'oeuvre esclave africaine. En une certaine façon, il fallut préserver l'indien. Ce que démontre, a posteriori d'ailleurs, sa constante idéalisation : sa noble paresse et sa légendaire intolérance à l'esclavage de lui justement un miroir idéal du fidalgo portugais.
Mais enfin - pourrait-on demander - pourquoi le colonisateur n'aurait-il pas proprement conquis l'Eden, pourquoi n'aurait-il pas décidé de s'y établir et jouir à jamais du paradis sur terre ?
Je rencontre, ou plutôt je perçois pour la première fois une version fréquente de la ritournelle brésilienne "ce pays ne convient pas", dans laquelle l'accord spontané sur la catastrophe nationale s'accompagne en effet immédiatement d'une réflexion : "et dire que cette terre tem tudo para dar certo (a tout pour réussir)..." Suit alors l'énumération de l'incroyable générosité de mère nature avec le Brésil. La contradiction se situe entre d'un côté le pays, la nation, la citoyenneté impossible et, de l'autre, une terre qui ne pourrait être meilleure, qui est la fin du monde.
Certes, si l'Eden existait et si on l'avait rencontré, y revenir cela contredirait le mandat divin d'expulsion. Être autorisés à revenir ce ne serait possible que par une grâce extraordinaire que nous sommes loin de mériter, pire encore, que nous méritons d'autant moins que nous sommes revenus abusivement.
Dans toute la littérature que j'ai pu consulter, de première ou de seconde main, et qui essaie d'argumenter à la faveur de la coïncidence entre lieu de l'Eden et Brésil, on formule une série d'hypothèses pour pouvoir concilier la topographie américaine avec les indications bibliques (la fameuse origine des quatre fleuves du paradis terrestre, etc.). Mais il y a toujours un point du texte de la Genèse qui complique l'affaire : il y est clairement dit que le paradis terrestre se situe par la bande d'Orient. Or, je n'ai rencontré aucune remarque sur la position apparemment occidentale du Brésil et de l'Amérique en général. C'est curieux, car depuis le début, les navigateurs étaient convaincus d'être arrivés aux Indes, en somme d'avoir fait le tour. Même à partir de la moitié du XVIe siècle, quand il apparut clairement que les terres découvertes n'étaient pas les Indes mais un nouveau continent, de toute façon on savait que - par la bande d'Occident - de fait on était arrivés en Extrême Orient. Cette simple observation, qui ne devait échapper à personne, paraît être tue, alors qu'en vérité elle aurait rappelé que, à cet égard, le Brésil répondait parfaitement aux exigences topographiques de la Genèse.
Peut-être était-il impossible d'admettre que, si on avait retrouvé le Paradis ou au moins la terre qui le contenait, on y était arrivé traîtreusement, par la porte de derrière.
Si on est revenu dans l'Eden, c'est comme des voleurs de fruits. Sergio Buarque de Holanda, dans Raizes do Brasil, définit la position du colonisateur brésilien avec ces mots : "cueillir le fruit sans planter d'arbre ", en situant ainsi sa typologie psychologique. Peut-être cette typologie s'origine-t-elle aussi dans ce que je viens de rappeler ; comme un larron furtif dans le verger divin, le colonisateur non seulement ne plante pas d'arbre, mais il garde un pied près de la grille, au bord de l'océan, pour prendre vite le chemin de la fuite si un ange gardien venait à passer.
Comment faire valoir alors un droit de présence ici qui ne soit pas seulement celui du prédateur13 ? Et, si cette présence humaine est ici illégitime, comment inventer un lien social qui ne soit pas fait que de trêves douteuses entre prédateurs isolés14 ?
Américains
Un ami cher qui vit - émigré - à Boston, Massachussets, me racontait récemment une blague, qui fut créée - je crois savoir - localement. George Bush, Boris Eltsine et Itamar Franco obtiennent tous les trois une audience exceptionnelle avec Dieu, pour demander conseil sur la situation difficile que traversent leurs pays respectifs. Bush rentre le premier, naturellement, et, après avoir exposé la conjoncture des États-Unis, reçoit la réponse suivante : " Les problèmes de votre pays vont se résoudre, peut-être pas pendant votre gestion, mais certainement dans la suivante. " Il sort préoccupé quant à son futur politique, mais tranquille quant au futur de son pays. Eltsine reçoit aussi un réponse problématique : " Les problèmes de votre pays vont se résoudre, mais ce ne sera ni pendant votre gestion ni pendant la suivante, peut-être plus tard. " Itamar à son tour expose longuement la conjoncture brésilienne et Dieu lui répond : " Sans doute les problèmes de votre pays se résoudront un jour, mais ce ne sera pas pendant ma gestion, peut-être dans la suivante... "
Il arrive aussi que les brésiliens (ainsi que les centres, sud et - à une exception près - nord américains) s'irritent d'avoir perdu le nom qui fut donné à leur continent. Car, du point de vue de la pertinence sémantique, un paysan de Bahia est tout aussi américain qu'un habitant de Lexington Avenue avec la 40e rue. Mais il est aussi évident que seulement un naturel des USA répondrait à la question "D'où êtes-vous ?" par un "Je suis américain " sans équivoque. Les autres sont brésiliens, mexicains, argentins, cubains ou même canadiens (le Canada doit payer ici le prix de sa dépendance). C'est un privilège des naturels des USA (j'allais écrire : des américains, naturellement) d'être les seuls américains. Pourquoi le signifiant Amérique resta inexorablement le lot des USA ? Pourquoi ne fut-il pas possible aux autres de s'approprier de cette nouvelle terre ? Car c'est de cela qu'il s'agit ; le continent est si peu le nôtre ici-bas qu'on ne parient même pas à être à lui (être "américains"), bien que la colonisation du sud précède de beaucoup celle du nord.
Il y a une quantité de réponses. Peut-être une des raisons de cet échec est-elle la même qui condamne le Brésil à la Commedia dell'Arte des utopies européennes : si nous n'avons qu'un futur et pas de présent, c'est bien parce que nous ne sommes pas arrivés à faire de cette terre utopique notre demeure présente. L'Amérique du nord certes ne se confondit jamais avec la miraculeuse terre d'Eden, ceci déjà pour des raisons banalement climatiques. Mais, par delà cela, la réflexion des Pères Pélerins consista toujours à penser que le pays sauvage pouvait devenir un Eden à force de travail, soit que faire de l'Amérique un Eden cela ne dépendait que de l'oeuvre du colonisateur, de son effort pour mériter le Paradis qu'il se construisait. Ce n'est pas surprenant que cela promette un futur différent, ou, mieux dit, que cela puisse transformer la terre du futur en un présent effectif16.
D'un côté se constituèrent donc les américains et de l'autre le droit de jouir illégitimement en un "splendide berceau ", comme le dit l'hymne national brésilien.
Deux images du siècle décisif pour la constitution des nations, le XIXe : Monroe inventant et imposant la doctrine " l'Amérique au Américains " (trouvaille sémantique extraordinaire, dans laquelle l'Amérique est toute et les américains sont seulement les naturels de USA), et, ici au Brésil, José d'Alencar, quarante ans plus tard, faisant du même signifiant dont Monroe s'était approprié, le sinistre et bien connu anagramme : Iracema. D'un côté un nom qui réunissait une nation dans l'affirmation de ses prétentions sur le continent entier, et de l'autre, encore le mythe d'une jouissance, promesse d'un corps féminin qui est un pur rêve, improbable indienne aux lèvres couleur de miel.
Conclusion
L'Eden est une image, largement transculturelle, d'un bonheur d'avant notre propre division subjective, d'avant notre histoire de sujets, d'avant l'histoire humaine. Sa réalité, indéniable, est psychique : la même que ce qu'on appelle, en psychanalyse, le moi idéal, ce temps fusionnel qui n'exista jamais mais dont nous nous vivons comme les orphelins et avec lequel nous nourrissons justement les fantasmes de notre futur, surtout du futur qui restera toujours futur. Nos rêves de bonheur s'alimentent en lui, mais c'est aussi lui qui nous condamne aux délices de l'inaction : couchés, les yeux vitreux, dans les ronds de fumée nous entrevoyons des bonheurs qui démontrent notre malheur présent. Il est difficile aux humains de s'arracher à la consolation et au désespoir de cette image fausse et sinistre d'un passé heureux. Mais c'est à cette condition que des actes deviennent possibles : l'action s'inspire, en effet, du côté des idéaux du moi, qui sont d'un tout autre ordre. Ils ne comportent ni nostalgie, ni promesse de jouissance - dans le meilleur des cas, s'ils promettent quelque chose, c'est de pouvoir exercer son désir.
On vit donc ici, au Brésil, dans une région psychique, une région de l'esprit européen. On vit au moi idéal de l'Europe. Le prétendu exotisme carnavalesque et allègre est peut-être surtout la représentation forcée du bonheur paradisiaque qui est attendu de tout habitant de l'Eden. La " malandragem " (friponnerie) est incluse dans le lot comme valeur positive : être des prédateurs assumés et - si possible - sans culpabilité, voilà qui est nécessaire pour maintenir la fiction qu'il est possible de jouir de ce qui est interdit.
Même les maux et les plaintes d'ici sont une musique pour l'ouïe européen. En effet, le Paradis doit aussi être un enfer : pour le bon équilibre de l'esprit européen, dont on fait partie, il serait insupportable que le Brésil fût le succès d'une jouissance interdite. Il est nécessaire que des enfants abandonnés pleurent, des voleurs armés guettent, des gouvernements bandits nient les services de base. Il faut ce tableau de fond pour que soit cultivée l'image féérique de corps exhibés au bal de carnaval et de plages ensoleillées avec condomblés mystico-érotiques ; sans ce tableau de fond, qui résisterait à la séduction de l'Eden ?
Les voleurs du jardin divin doivent être aussi les pauvres diables qui paient le prix de l'outrecuidance d'avoir rêvé d'une jouissance interdite.
Le Brésil est donc le pays du futur de l'Europe, pour être l'enfant de son rêve le plus ancien, le plus intime et le plus impossible.
Curieusement, il pourrait bien finir par être le pays du futur de l'Europe aussi en un autre sens. Il serait suffisant, par exemple, que la séduction des objets dans l'économie de marché arrive (ce qui est peut-être déjà le cas) à universaliser le rêve de jouissance comme unique raison d'être. Du coup, le rêve nostalgique pourrait se transformer en cauchemar prémonitoire. Mais cela...
