Théorie psychanalytique

 
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Argentine : mythe d'un destin grandiose

Auteur : Cécilia Hopen 04/03/1994

Bibliographies Notes

J'ai quitté l'Argentine en 1978, et quand l'idée de m'installer à Paris à commencé à prendre corps, une question me tracassait : mon pays où je suis née, et où j'ai vécu, qu'est-il ? D'où vient l'Argentine ? Quelle est son histoire ? Pourquoi n'a-t-on pas pu prévoir la catastrophe survenue en 1976 ? Pourquoi le pays est-il ingouvernable ? Pourquoi tellement d'échecs et de récidives ? Est-ce que la psychanalyse pourrait apporter un éclairage aux symptômes sociaux argentins ?

A vrai dire pendant longtemps je ne savais pas par quel bout prendre ces questions. J'ai trouvé une piste lors du Congrès franco brésilien en 1989, à Paris, où Charles Melman avance quelques propos assez bouleversants, une sorte de grille de lecture. Il repère les effets de la colonisation chez les patients provenant des pays colonisés, ou dans des cas de supervision du travail des autres. Que constate-t-il en tant que psychanalyste? Que ces gens-là ont quelque chose d'original dans leur problématique subjective, dans leur identification, dans leur mode de rapport au Réel, dans leur rapport à la sexualité.

Je le cite," notre rapport au langage nous introduit à ces dimensions (...) du Réel, du Symbolique et de l'Imaginaire. Ils ont une solidarité ..., mais il y a parfois des circonstances historiques où le Réel se présente dans un état d'opposition, de rébellion, d'étrangeté à l'égard du symbolique ; c'est-à-dire des circonstances où le Réel n'est plus noué par origine avec le symbolique et ce qui arrive dans ces circonstances historiques-là, c'est que de la part de ceux supposés représenter le symbolique s'exerce une action violente pour assurer la prise, le lien avec le Réel, c'est-à-dire pour permettre la jouissance. La difficulté c'est que cette action violente vient elle-même détruire la propriété qui est celle du Symbolique, qui est celle justement de faire lien naturel avec le Réel puisqu'elle dénude du Symbolique ce qui est son caractère de maîtrise. La maîtrise devient réelle et non plus symbolique. "

C'est ce qui est arrivé aux habitants des Amériques, et bien entendu aux Indiens qui habitaient l'Argentine au XVIe siècle. On leur a imposé une autre façon de vivre, d'autres dieux, d'autres tabous sociaux, une autre langue.

Il faut dire que les Indiens qui habitaient l'Argentine ne formaient pas une civilisation comme au Pérou ou au Mexique. Il s'agissait de nations indiennes, comme aiment à le dire les anthropologues. L'empire inca va étendre son influence jusqu'au Tucumán, au nord du pays et ce sont ces Incas qui vont aider les conquistadores à trouver les régions plus fertiles où il y avait parfois d'autres Indiens. A l'est du pays, dans la zone du littoral, il y avait des Guaraníes, des Indiens dociles qui ont pu être évangélisés par les jésuites. A l'ouest, entre les vallées de Catamarca, on trouvait un autre groupement indien, des gens qui s'occupaient plutôt de la vie agricole et de céramique, et qui ont résisté pendant cent ans, à la conquête espagnole. Au sud du pays, il y avait les Araucanos qui n'ont jamais pu être conquis par les Espagnols, et que seulement une guerre très cruelle menée par l'armée argentine dans les années 1870, a pu exterminer, et elle a permis ainsi d'en finir avec les invasions des Indiens et de récupérer toute la Patagonie où ils habitaient depuis des siècles. Enfin, au nord du pays et plus en relation avec l'Amazonie brésilienne, se trouvait un autre groupement indien dont la résistance était tellement exemplaire qu'elle a donné son nom à la capitale de cette province, le Chaco, la capitale s'appelle Résistance, Resistencia en espagnol.

Il est frappant que nous, l'intelligentsia argentine dans les années 1970 (et Dieu sait combien nous avons payé cher notre engagement politique) nous ne nous sommes jamais demandé pourquoi cette capitale s'appelait Résistance. Et on s'appelait analystes ! On peut supposer que cela était su des anthropologues et que les historiens le savaient. Mais comment expliquer que dans nos conversations, dans nos déclarations nous ayons été sourds à la signification de cette dénomination, à ce rappel de l'histoire, qui aurait pu faire le lien entre la résistance des indiens aux conquistadors et la nôtre à l'égard de la dictature. Nous avons participé, sans le savoir, au gommage de ce qui était présent dans la langue pour être entendu. Et pourtant, le mot Résistance était écrit partout! Mais nous ne nous identifions pas à ce signifiant-là. Nous ne nous appelions pas des résistants.

Nous avons vécu, nous, l'intelligentsia argentine, dans le même refoulement culturel que le reste du pays. Par ailleurs, il est fort possible que même les descendants de ces premiers Indiens, les métis, les cabecitas negras, les petites têtes noires comme on les appelle d'une façon très péjorative, eux-mêmes ne le savaient pas qu'ils étaient descendants des résistants. L'enseignement primaire était formidable pour blanchir nos cerveaux et pour empêcher dès la plus tendre enfance nos possibles mises en question. Nous apprenions chaque année l'odyssée de Cristóbal Colón et des trois caravelles, et nos instituteurs faisaient tout pour que notre patriotisme soit orienté vers les braves généraux, courageux qui nous avaient libérés de l'Espagne et des autres pays qui convoitaient cette terre tellement riche.

Maintenant revenons à l'invasion qu'ont subie les Indiens pour faire sentir l'incidence qu'elle a pu avoir sur un groupe constitué. Notre lien social s'établit à travers une quantité de pactes implicites dont nous n'avons même pas conscience justement parce qu'ils sont établis d'une façon naturelle. Nous acceptons les contraintes que nos parents, d'abord, et les institutions après nous ont imposé, l'école, le mariage, le lieu de travail, etc. comme un prix logique à payer pour être en société ; c'est un choix forcé, ce sont des lois qui viennent dans la filiation paternelle et que dans notre jargon nous appelons castration symbolique. C'est-à-dire que pour porter mon patronyme, cela m'engage, surtout s'il s'agit d'un homme, à être en accord avec certaines valeurs paternelles et si je suis une femme avec celles de mon partenaire aussi. C'est ce qu'on appelle une dette symbolique.

Les Indiens avaient aussi leur monde symbolique à eux, avec des relations de parenté précises, un jeu très subtil de femmes interdites, leurs croyances, leur langue. Mais les conquistadors n'ont pas su et les prêtres catholiques non plus, reconnaître cette forme-là de castration comme semblable, comme fondamentalement équivalente à la leur, et c'est pour cela qu'ils ont cherché à les civiliser puisque cf C. Melman " civiliser ça ne veut rien dire d'autre qu'imposer sa castration à l'autre ". On peut bien imaginer la déstructuration subjective que cette invasion a pu produire. Déstructuration subjective qui met le traumatisme à la place de la castration symbolique. Pour les Indiens, il n'y avait que la soumission ou la violence et la mort, quand ils ne voulaient pas s'adapter. Et même pour ceux qui acceptaient de s'adapter, ils subissaient une autre violence, cette fois, assez subtile. Les jésuites pour mieux évangéliser les Indiens ont appris eux-mêmes le guaraní. L'evolution d'un vocable dans cette langue illustrera mieux ce que j'avance. Il s'agit du terme avá, qui veut dire homme. Au fur et à mesure de la conquête, il changera sa signification. De désigner l'homme, il se réduira à désigner d'une façon péjorative ceux qui parlent seulement le guaraní avá ñée. Pour ceux qui parlent l'espagnol, c'est le terme carai ñée qui veut dire seigneur qui va les désigner. En même temps le vocable espagnol hombre (homme) va remplacer celui d'avá.

Il faudra dire un mot sur les colonisateurs, pour ne pas rester dans une position manichéenne et rappeler qui étaient ces hommes venus conquérir l'Amérique au XVIe siècle. C'était des gens chassés, persécutés dans leur propre pays d'origine, soit l'Espagne, soit le Portugal, pour des raisons religieuses (l'Inquisition) ou économiques. Ce que je veux souligner c'est que les conquistadors eux-mêmes se trouvent dénaturés par les effets qu'ils introduisent, c'est-à-dire qu'eux-mêmes oublient les liens d'origine. On est en droit de supposer que leurs repères symboliques, leur dette par rapport à leurs ancêtres espagnols ou portugais, n'étaient pas suffisamment établis et que leur seule préoccupation était leur enrichissement personnel. Cette société coloniale, clairement différenciée - ayant le seigneur d'un côté et les Indiens, les Noirs de l'autre - va durer quelques siècles. La théorie et la pratique des conquistadors s'harmonisaient admirablement. Arguments théologiques et philosophiques dissipaient les scrupules qui pouvaient rester chez quelques uns. Solorzano dans son livre Politica cite différents religieux qui placent les Indiens dans la catégorie des bêtes. Ils appel au concept d'Aristote qui les considère serfs et esclaves naturels.

La psychanalyse nous apprend que dans le cas où l'accès légitime à la parole est suppléé par la violence, cela a des conséquences subjectives : ce qui est refoulé revient inéluctablement, ce qui est forclos revient dans le Réel. C'est dans ce sens tout à fait actuel que j'ai choisi de parler de nos origines indiennes, pas du tout pour me placer dans je ne sais quelle absurde défense d'un indigénisme à outrance, mais pour signaler que dans nos fragiles démocraties rien n'est encore assuré. Qu'ils n'aient pas pu préserver une identité culturelle, provenant d'une filiation paternelle qui aurait pu les structurer, leur permettre de résister, les rend la proie d'un habile démagogue. Ce n'est pas un fait sans importance que la troisième force politique aujourd'hui en Argentine ait à sa tête un général qui a provoqué dans les toutes dernières démocraties, depuis 1983, plusieurs soulèvements des forces armées. Le danger de la répétition infernale de la prise du pouvoir par des caudillos plus ou moins séducteurs ou autoritaires persiste. On sait bien qu'en Argentine les militaires jouissent d'une impunité effrayante.

C'est une logique inéluctable : quand le sujet n'a pas développé ses responsabilités (ses devoirs et ses droits) il les délègue. Il appelle le caudillo, un père qui viendrait établir la loi. Notre histoire est une succession de caudillos un balancier entre dictature et démocratie. Et même ceux qui se rebellent contre cet état de faits vont répéter la même dynamique quand ils arrivent au pouvoir : le clivage entre maître et esclave. Cette vérité revient dans le réel d'une façon d'autant plus vive, plus insupportable, plus aiguë qu'elle n'est plus dialectisée. La logique analytique montrerait l'inéluctable de ce processus. Est-ce possible en Amérique latine un gouvernement qui puisse faire autrement ?

Il faut signaler qu'en Argentine, le vote est obligatoire ; on peut bien sûr voter en blanc. C'est-à-dire que les gens dépourvus d'une parole qui puisse être le reflet d'une cogitation rationnelle découvrent chez un tel, celui qui parle à leur place, et ils votent pour lui. On voit là, l'effet pervers d'une mesure démocratique, le vote obligatoire conditionne et exacerbe la séduction du " sauveur ". Les sectes ésotériques et les intégrismes qui rage en Argentine sont une autre réponse à cette même logique. Il faut dire qu'il s'agit d'une population largement majoritaire qui est tellement prise là-dedans que le désir de quitter le pays, par exemple, ne se pose même pas.

Mais avant de continuer notre réflexion sur l'importance actuelle de ceci, nous allons parler d'un fait historique particulier à l'Argentine. Une boutade dit que les Péruviens descendent des Incas, les Mexicains des Mayas ou Aztèques et les Argentins du bateau. Si jusqu'à la moitié du siècle dernier, l'Argentine ressemble à d'autres ex-colonies, l'Argentine contemporaine ne peut être comprise sans une analyse de l'immigration massive qu'elle a reçue. L'immigration fait partie d'un plan de transformation de la société argentine. Elle fait partie d'un processus qui, vers le milieu du siècle dernier, transforme la société argentine encore traditionnelle des seigneurs et indiens, en une nation moderne. Il est essentiel de remarquer l'intensité et le volume de cette immigration par rapport à la population native. Elle est d'une ampleur telle qu'elle sera à l'origine d'une importante couche de population qu'on appellera désormais la classe moyenne. Il semble qu'il n'y ait pas eu d'autres cas, même pas dans les pays de grande immigration comme les Etats Unis, où la proportion d'étrangers d'âge adulte soit arrivée au niveau de ce qui s'est passé en Argentine. Pendant plus de soixante ans, entre 1870 et 1930, les étrangers, les immigrants vont représenter les deux tiers de la population dans la capitale et la moitié de celle des provinces les plus importantes. Elle est le résultat d'un effort conscient de la part des élites qui dirigent le pays, et ceci pour substituer à une vieille structure héritée de la société coloniale une structure sociale inspirée des pays les plus avancés d'Occident. Or l'objectif principal et explicite de l'immigration n'était pas seulement celui de peupler le désert, l'immense territoire presque dépeuplé, mais surtout d'en modifier la composition.

Parlons de cette élite. Elle est celle de la révolution de 1810 qui démarre le mouvement vers l'indépendance. Il s'agit d'une minorité cultivée, provenant des couches socioculturelles privilégiées, qui lisait, qui voyageait, et qui s'inspirait des idées rationalistes du XVIIIe siècle. Minorité par rapport à la population rurale, largement majoritaire qui va certes, appuyer avec enthousiasme et courage l'initiative révolutionnaire. Mais la signification de cette adhésion ne sera pas la même dans les deux secteurs. L'élite rêvait d'établir un Etat basé sur une constitution libérale pour réaliser la même politique économique menée par les bourgeoisies européennes et celle des Etats Unis. Et les autres voulaient se libérer du joug de la couronne espagnole, se libérer du poids de tributs très lourds. Pour ce faire, leur adhésion s'adressait plutôt aux personnages influents locaux, c'est-à-dire, des caudillos autoritaires, à différencier de la minorité cultivée qui vivait à Buenos Aires. Le résultat de ce contraste entre élites et masse populaire sera la décennie d'anarchie qui va suivre l'indépendance (1816-1826). Dix ans d'anarchie qui vont déboucher sur une dictature de plus de vingt ans, qui répète la structure sociale traditionnelle bien qu'elle se soit libérée des liens coloniaux avec l'Espagne. Nous voyons qu'au niveau du fonctionnement social rien n'a changé. Cette dictature abattue (J.M. de Rosas), la nouvelle génération de dirigeants dont les intentions ne différaient point de celles des initiateurs du mouvement d'indépendance, va chercher à éviter l'anarchie et la dictature. Et la solution trouvée a été celle de la régénération des races (D.F. Sarmiento) : il fallait européiser la population argentine. Et on visait une immigration anglo-saxonne.

L'immigration d'outre-mer commence donc à partir de la deuxième moitié du siècle dernier. Il s'agit d'un événement démographique. En 1870, l'Argentine avait une population de 1,7 millions habitants. Vingt-cinq ans plus tard, il y a 4 millions ; en 1914, le double 8 millions ; en 1930, 12 millions. A partir des années trente, une autre immigration va commencer, celle des pays voisins (Bolivie, Paraguay, Chili). En 1960, la population va dépasser les vingt millions. C'est-à-dire qu'elle va augmenter presque douze fois en quatre-vingt-dix ans. Une dernière immigration provenant des pays voisins va coïncider avec la migration interne de la population rurale qu'entraîne le processus d'urbanisation massive. Il faut signaler que cette immigration provenant des pays voisins était pour une grande partie clandestine, c'était une immigration de métis, de métèques, ce n'était pas une immigration d'européens, chère à nos patriotes. Le mépris, la dénégation, une fois de plus, des origines indiennes ne pouvait que faire retour dans le Réel. L'intronisation de Perón qui revendique le droit de cité du métis, les cabecitas negras (petites têtes noires) en 1943 sera la conséquence.

Mais revenons aux immigrants, à ces millions d'immigrants d'outre-mer ; d'où venaient-ils ? L'Argentine va accueillir les exclus de l'Europe, et non pas les anglo-saxons rêvés. C'est une immigration qui ne choisit pas, et qui va s'accrocher à sa patrie adoptive. Malgré sa composition diverse un mobile commun l'agite : le besoin. La moitié de ces immigrants d'outre-mer sont des Italiens, un tiers sont des Espagnols et le reste des Polonais, des Russes, des Français et des Allemands. Et dans la décennie qui suit la première guerre mondiale c'est l'immigration provenant des pays de l'est de l'Europe, à prédominance juive, qui va être très importante au niveau économique, social et culturelle. Les conséquences de l'afflux migratoire seront majorées par sa concentration dans les villes. A Buenos Aires et ses environs, se concentrera la moitié de la population étrangère. Et la ville-capitale, qui a toujours exercé l'hégémonie politique, économique et culturelle sur le pays, aura pendant une soixantaine d'années une population adulte à dominance étrangère. L'Argentine était littéralement un pays d'immigrés de première ou de deuxième génération. A-t-on mesuré les conséquences subjectives de ce phénomène ? C'est une question qui reste en suspens.

Objectivement un important développement économique a suivi l'immigration. En 1870, au début de l'immigration, l'Argentine importait du blé. Vingt ans plus tard, elle devient un pays agricole, exportateur. La qualité et la quantité du bétail la placent dans une position importante dans le commerce international de viande. Même s'il s'agit du privilège économique de quelques uns, le mythe de l'Argentine grandiose va commencer. On voit une fois de plus se répéter, dans une version moderne, la situation binaire dont on a déjà parlé.

Pour pouvoir avancer il faut se référer au régime de la terre. Depuis l'époque coloniale et tout au long de l'histoire du pays on distribuait la terre de telle sorte qu'elle reste concentrée dans un nombre réduit de familles. C'est la logique des latifundi, la répartition féodale de la terre. Cette procédure rend impossible la réalisation d'un des objectifs principaux de l'immigration massive : établissement de la population européenne dans les zones rurales désertiques. Les immigrants ont eu à leur charge la production agricole d'une manière quasi-exclusive, mais ils ne sont devenus pour autant propriétaires que dans une très faible proportion. Ne devenant pas propriétaires et à cause des conditions léonines d'exploitation, ils vont constituer une partie de la migration interne vers les villes, fournissant ainsi une abondante main d'oeuvre urbaine. Ces circonstances vont façonner l'insertion des immigrés et de leur descendance dans la vie du pays et vont l'influencer. En trente ans ils vont devenir la clé de voûte de la construction du " nouveau " pays. A la fin du XIXe siècle, la gestion de l'industrie et du commerce est à 80 % entre les mains d'immigrés, qui l'exercent en tant que propriétaires. C'est-à-dire que dans le processus de transformation de la société argentine dans la première décennie du siècle, les immigrés vont se situer de préférence parmi les nouvelles couches qui surgissent à la suite du développement économique, ils vont prédominer par rapport à la classe moyenne en extension, et dans le nouveau prolétariat industriel.

Mais ici les choses vont se compliquer. Dans les villes, lieu de résidence de l'élite criolla, des maîtres de la terre et Du pouvoir, va apparaître cette couche de population argentine d'origine migratoire qui prétend à une ascension sociale foudroyante, car les changements rapides donnaient de grandes possibilités de mobilité sociale. Elle se livre à la spéculation immobilière et financière, et instaure une compétition sociale avec la " haute classe ". Ses membres arrivent par la seule force du travail. Ils ont commencé la conquête de l'Amérique comme ouvriers, et maintenant ils sont des nouveaux riches, ils tentent de s'infiltrer dans l'ancienne aristocratie en pénétrant dans ses clubs, dans ses organismes privés, par des entrées ou par alliance. Mais les criollos - les descendants des conquistadors espagnols - acceptent très mal cette concurrence. Ils ont hérité de l'éthique de la très catholique Espagne, le mépris de l'argent, le mépris des artisans et du commerce, réservé aux classes inférieures et aux Juifs. Ils regardent de haut ceux qu'ils considèrent comme des arrivistes.

Par ailleurs, des couches défavorisées qui travaillent dans les tâches traditionnelles (les artisans, les domestiques d'une société aristocrate, les péons arrivant de la campagne) deviendront un prolétariat urbain à partir de 1880. Artisans et prolétaires, en majorité immigrés, s'entassent dans les conventillos - une grande maison avec plusieurs chambres qui donnent sur une cour. Chaque chambre est occupée par une famille, très souvent d'origine différente - italienne, turque, allemande, etc. C'est une communauté de gens qui n'a pas d'autre façon de se loger. Cette spécificité est très présente dans les paroles du tango, et dans le théâtre et la littérature argentins.

L'immigration européenne va envahir les quartiers de l'élite dans la capitale. Buenos Aires, orgueil achevé de l'oligarchie, offrait tous les avantages et tous les plaisirs de la grande ville. Mais là aussi résidait la masse migratoire des travailleurs mécontents. L'élite s'isola dans " le quartier nord ". Même là aussi vont arriver, sans pouvoir être contenus les financiers, les commerçants, les spéculateurs de tout ordre. Ils vont se livrer à une spéculation financière et immobilière qui instaure une compétition sociale avec la " haute classe ". Cette haute classe était importante non seulement parce qu'elle se composait de grands propriétaires fonciers mais encore parce que ceux-ci tiraient leur prestige du pouvoir politique qui les plaçaient au sommet de la pyramide sociale. Il y avait une barrière de prestige qui s'appuyait sur leur ancienneté dans le pays, et sur le fait d'avoir été participants actifs dans la vie institutionnelle et politique du pays depuis sa création.

Revenons maintenant à la campagne où nous voyons apparaître un autre type de paysan. Il est rarement propriétaire de la parcelle qu'il travaille. Cet immigrant sans terre va se voir contraint de travailler pour un patron, lié par un contrat féroce sous le régime de l'arriendo (métayage). Ce contrat lui impose de remettre au propriétaire la meilleure part de ses récoltes et la plupart de ses bénéfices sous peine d'expulsion. Et lorsqu'elle se produit, un autre immigrant est déjà prêt à prendre la place. Mais n'oublions pas que dans la campagne, en plus du patron oligarchique et du péon immigré, il y a depuis toujours un troisième personnage, le gaucho. Que l'immigrant possède une parcelle ou qu'il travaille pour un propriétaire, il entrera dans un conflit économique et culturel avec le gaucho, l'élément natif. L'agriculteur immigrant chasse le berger, le gaucho. Celui-ci, non préparé aux nouvelles tâches, a du mal à s'adapter. Il disparaît lentement. A la fois privé de ses activités habituelles, l'élevage, et écarté des nouvelles, l'agriculture, il est à la fois refoulé par le patron et par le gringo (l'étranger). Le gaucho voit dans le gringo un ennemi, une menace à sa survie. Quant à l'immigrant, il s'adapte à la situation car il vient de sociétés rigides, des régions paupérisées de l'Europe ; il véhicule des habitudes de travail épuisantes, de soumission au patron, profondément ancrées dans sa mentalité. Il suffit de penser aux braccianti, misérables ouvriers agricoles de l'Italie du Sud.

On est en droit de se demander pourquoi les choses se sont passées différemment aux Etats-Unis au moment de la vague immigratoire. La population y était suffisamment nombreuse et solide dans sa structure pré-existante pour résister à l'impact migratoire et assurer la possibilité d'assimilation. En Argentine, par contre, le résultat de l'immigration massive n'a pas été l'identification ou la ressemblance avec la population native. Ce processus va provoquer, dans les régions à majorité immigratoire, la virtuelle disparition du type social natif préexistant.

Le gaucho qui ensuite va s'ériger en mythe national, personnifiera la tradition du pays. Admiré pour sa participation décisive pendant les guerres de l'indépendance (première moitié du XIXe siècle), il était un berger chargé de surveiller les troupeaux, qui travaillait en relation de dépendance avec l'estanciero, c'est-à-dire le propriétaire ou administrateur d'une grande exploitation rurale. Dans sa vie personnelle, il jouissait d'une grande liberté concrète : il pouvait parcourir librement de grandes étendues de la estancia qui n'avait pas des limites fixées par les clôtures, (alambrados). Son travail reposait sur son habileté personnelle et son courage, les valeurs qui l'orientent. Au contraire, il manque d'habitude et de régularité, d'épargne, de précision ou de calcul rationnel qui sont considérées par le gaucho comme négatives, opposées à celles d'" un homme ". Il n'a pas d'aspirations à caractère social. Il n'aspire pas non plus à être propriétaire de terres. Sa condition de dépendance lui semble naturelle et se manifeste par des sentiments de fidélité et de loyauté vers l'estanciero, le seigneur ; il ne s'agit pas d'une relation salarié-patron. Il faut noter la ressemblance entre certains traits psychologiques du gaucho et ceux du conquistador. S'il n'y a pas de lien naturel entre eux, il y a néanmoins une certaine, une inévitable complicité, parce qu'ils ont besoin l'un de l'autre.

L'immigrant européen n'amène pas seulement des traits culturels de son pays d'origine mais aussi des attitudes différentes face au travail, une conduite agricole différente, la notion de l'épargne et des aspirations d'ascension sociale. Sous l'impact de l'immigration en Argentine vont donc presque se dissoudre les vieilles formes culturelles. Chaque groupe régional d'immigrants imprime ses caractéristiques d'origine aux différents aspects de l'agriculture. Et ainsi, cette innovation implicite ou sollicitée par les autorités va provoquer l'affrontement de deux cultures différentes. C'est en ce sens qu'on peut parler d'hétérogénéité symbolique.

Suis-je arrivé à vous faire saisir de quel patchwork l'Argentin est constitué ? Ce patchwork produit-il une hétérogénéité symbolique telle qu'elle empêche qu'une consistance symbolique commune puisse se créer ? On se demande pourquoi les Argentins sont tellement attirés par la psychanalyse depuis longtemps. Le refoulement des origines, la recherche d'une place symbolique ne seraient-ils pas un commencement de réponse ? N'oublions pas que les premiers psychanalystes étaient des immigrés. Depuis, ce sont les descendants des immigrés qui constituent la majorité des analystes argentins. Leurs parents ont connu le processus d'assimilation (assimilare : feindre en imitant), et leurs enfants ne se sont pas identifiés à l'identité symbolique plus ou moins cachée des ancêtres. Il faut dire qu'il n'y a jamais eu des ghettos en Argentine, et que le mot immigrant est depuis longtemps balayé du langage courant. Peut-on déduire que les Argentins ont voulu rendre l'histoire, le traumatisme féconds ? Ce n'est pas sûr.

Evidemment l'imbroglio argentin ne se réduit pas aux facteurs que je viens d'évoquer. Il n'y a pas de doute que les pressions internationales, que je ne vais pas traiter maintenant, soient un facteur décisif dans les difficultés de n'importe quel pays latino-américain pour se gouverner. Je ne pense pas que ces difficultés soient sans rapport avec les enjeux qui se sont noués. Mais ce que je veux signaler ici c'est que les circonstances historiques ont fait confondre en Argentine la situation particulière de sa constitution en tant que pays avec un trait commun à chacun d'entre nous en tant que névrosés : se croire exceptionnel. C'est confondre le traumatique, l'accident historique avec une situation naturelle, propre à la condition humaine qui est celle de vouloir donner un sens à notre vie, en essayant de remplir ce qui manque irrémédiablement à travers une identification imaginaire désespérée.

Si l'imaginaire mythique des autres pays de l'Amérique latine peut être une nostalgie de ce qu'ont été les civilisations aztèque et inca, l'imaginaire argentin fût construit dans ce mythe de puissance, qui devrait être l'Argentine.

Qu'est-ce qu'on peut inventer ou découvrir de commun pour sortir de la répétition infernale d'ingouvernabilité ? On ne peut pas nier le talent individuel de nombreux argentins dans les domaines de la culture et de la science, soit dans le pays ou à l'étranger. Qu'est-ce qui empêche la mise en oeuvre d'un talent social pour s'en sortir ? Pourquoi les institutions civiles peuvent-elles être détruites sans produire ni surprise ni réaction de la part de la majorité de la population ? La nostalgie du pays qu'on aurait bien voulu avoir entretient une plainte collective qui permet d'oublier le tourment commun propre aux humains. Peut-être me fallait-il partir de l'Argentine, faire une lecture de l'histoire refoulée, pour que quelque chose de ce fantasme chute, pour que je puisse entendre quelque chose de la langue.

Ce que je propose est un travail de longue haleine, un travail sur la langue ; pour commencer, de trouver le fonds commun dans la langue qui y est parlée et écrite, où il y a un tressage symbolique formidable. Je me réfère à l'espagnol greffé des autres langues parlées - soit indiennes soit celles des immigrés. On méconnaît l'origine quetchoua du mot pampa. L'étymologie du mot gaucho est obscure. Son évolution sémantique est très intéressante. Leur participation à la guerre de l'indépendance va charger le mot d'un sens positif, de marginal il deviendra un synonyme de courage. Notre écoute nous permet aussi de repérer comment la simple inversion de deux lettres - au à ua - gaucho à guacho (orphelin bâtard) joue sur l'équivoque. On dit, no seas guacho, haceme une gauchada. Ce qui veut dire : ne sois pas salaud, donne moi un coup de main.

Nous savons que poser la question : qu'est-ce qu'être argentin déchaîne des passions. Un travail sur le refoulé dans la langue pourrait nous donner une certaine identité symbolique, une référence culturelle commune, tout en sachant, depuis Freud que l'inconscient ne connaît ni patrie ni chauvinisme et qu'il n'est habité par aucune sagesse tribale. Et s'il est vrai que tous les parlêtres sont des fils du langage " il est permis que le sujet ait accès à ce que sont les conséquences de cette relation originelle au langage, et dont nous savons qu'elles illustrent ceci : c'est que le recours ne tient pas à quelque père réel que ce soit, aussi savant soit-il, aussi beau, aussi charmeur (...) mais que le recours est bien dans l'épreuve non plus traumatisante mais symbolisée de ce qui est la relation du sujet à la langue et qui fait (...) que le desêtre est retrouvé à la sortie comme il était inscrit ". (Comme le dit C. Melman dans le texte déjà cité)

Notes
Bibliographie