Alcoologie contemporaine : Les femmes et les enfants d'abord
Auteur : Thierry Florentin 18/02/2012
Lorsque l’on cherche à s’orienter dans la cacophonie des théories contemporaines sur l’alcoolisme, on a vite le sentiment de se retrouver dans une cour des miracles, d’où s’élèveraient sans cesse des clameurs ininterrompues et discordantes cherchant à se chasser ou à se recouvrir l’une l’autre.
Babel éclatée.
Pourtant, lorsque l’on accepte de parler avec les hommes et les femmes qui viennent consulter pour leur alcoolisme, affleure rapidement la question de la sexuation. Qu’est-ce qu’être un homme, qu’est-ce qu’être une femme, et comment tenir cette place, pour soi, dans un couple, dans une famille, dans la société ?
Toujours, l’on retrouve une même meurtrissure, atteinte au père symbolique, blessure qui empêche ces hommes et ces femmes de se tenir debout. Atteinte qui sera le fil rouge du thérapeute, dès lors qu’il arrivera à se dépêtrer des discours sur la quantité d’alcool absorbé, ou des injonctions à agir et à « faire quelque chose ».
Fréquemment, l’alcoolisme se déclenchera chez un homme au décours d’une paternité, vécue par lui comme impossible, en l’absence de point d’appui suffisamment solide et stable dans sa propre filiation, ou bien encore sous la récusation d’une femme, incapable pour ses propres raisons, d’étayer la paternité chancelante chez son compagnon.
Défaillance, attaque, ou trahison, du père symbolique, sous une multiplicité d’aspects, qu’ils se situent au sein de la constellation familiale, ou qu’ils s’incarnent à l’extérieur, ce peut être la déloyauté soudaine d’une amitié, d’un employeur, d’un engagement politique, et parfois même, comme j’ai pu le recueillir, d’une nation…
Il faut parfois savoir en effet écouter les vieux soldats, par exemple les appelés de la guerre d’Algérie. J’en avais reçu quelques uns, dans les années 90, au moment du trentième anniversaire des accords d’Evian. L’événement ayant été médiatisé, certains s’étaient alors autorisés à consulter. Hélas, pas pour très longtemps. Ils avaient alors une cinquantaine d’années, et on découvrait à peine l’ampleur de leur traumatisme. Puis ils ont commencé à raconter les corvées de bois, l’encadrement policier qui se vantait de tenir son expérience d’interrogatoire des mains de la Gestapo, et on les a bien vite fait taire et rentrer chez eux, ce qu’ils ont fait, en bons soldats, dans leurs familles, et ce sont les enfants, les conjointes, qui à leur manière ont continué à les soigner, traumatisme à jamais incicatrisable. Soldats battus d’une guerre coloniale, d’une guerre perdue, d’une guerre de la honte, n’ayant eu droit à aucun honneur national, qui s’est hâté de les oublier, ils ont continué à s’alcooliser, en silence, et en famille.
C’est entre autres les raisons pour lesquelles il faut savoir reconnaître le rôle particulier et la valeur inestimable des Associations d’anciens buveurs, parfaitement rôdées à assurer cette fonction, de venir rétablir un certain ordre symbolique, en venant faire fonction de tenant lieu, d’étayage, et de suppléance à cette défaillance symbolique paternelle.
L’alcoolisme féminin est l’alcoolisme de la honte et de l’atteinte au corps symbolique
Père de la Horde primitive, le père symbolique est le garant du bon ordre phallique. Et donc aussi de l’intégrité d’une femme.
Et particulièrement de son corps, et de sa dignité.
Quand une femme devient alcoolique, il faut toujours explorer avec elle ce qui aurait pu, dans son histoire, porter atteinte à son intégrité, et qui continue longtemps à produire ses effets de destruction, la poussant à se présenter en position d’objet a, de déchet. Cet avatar du masochisme féminin, comment une femme avec beaucoup de parti pris et de détermination peut se détruire d’une manière très systématique avec l’alcool, est d’ailleurs un cliché de la littérature et du cinéma.
Et cette dégradation, on le sait, peut aller très vite, et très loin...
Il est rare cependant que l’on n’arrive pas à retrouver, un point de départ, départ d’une atteinte à cette image féminine de soi, faisant souvent suite à une situation réelle de séparation, de viol, d’inceste, de maltraitance, d’attentat à la féminité, qui souvent d’ailleurs sera d’origine maternelle, et pas toujours paternelle, au contraire de ce que l’on pourrait croire, ou plus simplement de relation d’emprise dégradante avec un homme pervers, qui l’aura souvent initié à l’alcool, etc.
Atteinte qui se manifestera soit par un affect de honte, soit par une exhibition outrancière, mais n’est ce pas l’endroit et l’envers de la même chose.
Il faut lire des témoignages tels que l’ouvrage désormais classique de Laure Charpentier, mais toujours actuel, Toute honte bue.
L’alcoolisme des jeunes témoigne tantôt de la Nouvelle Économie Psychique et tantôt d’une maturation existentielle difficile
Que dire des jeunes, dont l’alcoolisation révèle le malaise existentiel, parfois profond, et mis en acte.
Ne s’agirait-il cependant que des seuls conflits psychiques internes, en attente d’élaboration, et propres à l’adolescence ?
Ou bien devons nous prendre acte de la quête permanente, décomplexée, de satisfactions immédiates, telle qu’elle a pu être exposée par les travaux de Charles Melman et de Jean-Pierre Lebrun sur la Nouvelle Économie Psychique, dans la recherche insatiable de jouissances sans limites.
Malgré tout ce qui a pu s’écrire, ici ou là, sur l’alcoolisation des jeunes, je pense que nous devons aborder cette question sans parti pris.
Tout d’abord, le référentiel phallique n’est pas toujours absent, il est simplement décalé, ses enjeux sont confus. Par exemple, ces jeunes nous disent souvent qu’ils se lancent un défi à eux-mêmes, qu’il s’agit pour eux de se montrer qu’ils peuvent « tenir » face à l’alcool, et évoquent avec fierté la progression de leur accoutumance à l’alcool, ainsi que le recul de leurs propres limites, les faisant devenir « grands ».
Le même défi est également adressé aux autres, dans une rivalité à se faire reconnaître et à s’imposer comme le vrai leader du groupe. Il est par exemple significatif à cet égard que les responsables des Bureaux des Étudiants des Grandes Ecoles, chargés d’alimenter les fêtes en alcool, soient cooptés parmi les personnalités les mieux trempées de chaque promotion. C’est eux que l’on admire, et c’est vers eux que vont les filles, même s’il est vrai qu’elles se retrouvent réduites à la dimension d’objet.
Jean-Marie Forget évoquait cette difficulté nouvelle, comment, tout simplement, expliquer et transmettre ce qu’est la Jouissance Phallique à une génération qui n’a jamais fait l’expérience d’autre chose que la jouissance d’organe ou la jouissance d’objet, et qui ne l’a pas reçue de ses propres parents, qui n’ont jamais exigé d’eux la moindre restriction de jouissance ? Il est devenu, disait-il, pas si rare de recevoir des pères venus se plaindre que leur adolescent de fils leur avait volé leur cannabis !!!
Lors d’une conférence que je faisais récemment sur ces questions, une jeune éducatrice me somma de lui expliquer ce qu’était la Jouissance Phallique, car pour elle, me disait-elle, c’étaient « les limites », et rien d’autre. Je lui demandais alors quelle était la première chose qu’elle faisait le matin. Elle me déclara qu’elle faisait sonner le réveil, et qu’elle se levait. Je lui expliquais que la Jouissance Phallique, cela pouvait justement démarrer par cela, et que chaque matin, à la même heure, cela faisait partie du travail de dizaines et de dizaines d’éducateurs à travers le pays, qu’ils étaient rémunérés pour cela, qu’ils n’en auraient dérogé pour rien au monde, de veiller à ce que les jeunes dont ils avaient la charge et la responsabilité se lèvent pour se présenter à leur stage, ou à un rendez-vous de travail, et que lorsque cette étape était franchie, une grande part de leur travail éducatif avait été accompli, et qu’ils le savaient parce que ce signe ne trompait quasiment jamais. Stupéfaite, elle me rétorqua que nous n’avions pas les mêmes conceptions.
Aucun de nous deux n’avait tort, bien évidemment, et on ne saurait que trop conseiller la lecture d’un petit ouvrage, mal nommé Super-biture, sous titré Mon enfer dans le binge drinking, édité par les compagnies d’assurance, post-facé par une psychiatre, et dans lequel l’auteur, Hugo L., dont nous ne connaîtrons pas le patronyme, car mineur, décrit tous ces rendez-vous ratés avec des adultes qui auraient pu faire voix, dans tous les sens du terme, et qui, empêtrés dans des discours aussi moralisateurs que dépassés et désimpliqués, ne surent « tracer les limites », empêcher cette descente aux enfers, qui se terminera tragiquement par un accident de scooter, et le décès de sa petite amie, qui seule, avait tenté de faire obstacle.
Ces adolescents, ou ces jeunes adultes, disons qu’ils n’ignorent pas, pour la plupart, ce qu’est la Jouissance Phallique, ou plutôt ils ne sont pas sans la connaître, ils tournent autour, ils savent bien, pour reprendre l’expression d’un autre thérapeute d’adolescents, Patrice Huerre, que leur alcoolisation massive est une manière de s’en mettre hors-jeu, et que l’enjeu de la thérapie avec ces jeunes est de leur permettre de rentrer dans le jeu, justement, et ce même s’ils ne trouvent pas en face d’eux une société toujours prête d’emblée à les accueillir et à les faire entrer dans son jeu.
Pour finir, l’appareil conceptuel lacanien nous fournit suffisamment d’outils pour accueillir et recevoir des alcooliques, à la condition que l’analyste sache s’avancer suffisamment dans sa parole pour créer les conditions d’une rencontre, d’une tyché. Il ne serait pas juste en effet de laisser les alcooliques à la seule biologie, même lorsque celle-ci s’avère parfois nécessaire.
