Théorie psychanalytique

 
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Agir, penser

Auteur : Claude Dorgeuille 03/11/1992

Bibliographies Notes

Je vais dire quelques mots sur ce titre au départ. Vous aurez pu noter deux choses : d'abord un ordre inhabituel puisque l'Agir apparaît avant le Penser et que dans la façon traditionnelle de concevoir le rapport entre ces deux termes, c'est plutôt l'ordre inverse qui est mis en avant, à savoir que l'acte serait le résultat d'une volition comme on pouvait dire, ou comme on a dit, c'est-à-dire une pensée ; deuxièmement, qu'il y a une virgule ce qui donc implique qu'il puisse y avoir là une séparation à définir de l'un à l'autre.

L'origine du positionnement de ces deux termes est ancienne pour moi puisqu'elle m'est venue à l'occasion d'un étonnement dans les débuts de ma pratique, un étonnement qui était le suivant, c'est que je me suis dit avec une conviction très ferme que, manifestement, je me comportai en analyste et que conjointement je me sentai dans l'incapacité de penser en analyste. Pour conforter ce qui donnait à cette opposition son relief, je peux apporter un petit témoignage, à savoir que Lacan m'avait dit, mais vous pouvez très bien faire quelque chose sur le narcissisme ce qui était sans doute le reflet de la manière dont je m'exprimai sur le divan, ce dont je me sentai en même temps parfaitement incapable.

Voilà donc mon point de départ. Evidemment vous aurez sans doute pressenti tout de suite qu'il y a un rapprochement qui vient à l'esprit, à savoir ce que l'on trouve dans l'Esquisse De Freud. Dans cette première élaboration qui situe la pensée comme quelque chose de second, comme une élaboration intermédiaire qui ne vient là que pour éviter au sujet une sorte de ratage dans sa visée de l'objet, c'est-à-dire qui diffère la décharge motrice de façon à éviter d'être pris dans l'illusion que l'objet qui était là était bien le bon alors que, comme nous le savons, il ne l'est pas dans son fond. Ça c'est un premier point.

Alors agir en analyste ça serait quoi ? Si on se réfère à ce que Lacan nous dit dans l'Acte analytique qui est tout de même le séminaire plus spécialement consacré à ces questions, on peut remarquer que Lacan prend comme point de départ les deux seuls moments qui s'avèrent absolument incontestables dans leur définition, dans leur appréhension, à savoir le moment de départ c'est-à-dire le moment de l'entrée en analyse et d'autre part ce moment qui lui aussi est, au moins objectivement, réellement, extérieurement incontestable, c'est le moment où le sujet toujours analysant, se met en position d'être analyste, c'est-à-dire qu'il y a là un point délicat qui, dans les formulations de Lacan lui-même, fluctue selon les textes et selon les moments, mais dont personnellement je pense qu'il est important de dissocier les deux termes, à savoir, d'une part, le passage à l'analyste qui lui dans son donné même, je dirais, ne fais pas problème en tant que fait constatable et d'autre part la question de la terminaison de l'analyse qui reste problèmatique et qui n'est pas forcément corrélative de ce passage à la position de l'analyste. Autrement dit agir en analyste ça commence avec cette première acceptation de la sollicitation d'un autre qui vous met dans cette position, c'est-à-dire ça consiste à accepter cette demande, et vous savez que là aussi dans ce séminaire Lacan a cette formule qui m'avait sur le moment même retenu et sidéré à savoir que le sujet de l'acte analytique était plutôt du côté de l'analyste. Cela m'avait sidéré de bien des façons et je peux là aussi tout de même dire pourquoi, c'est-à-dire dans un premier temps dans la vision que je pouvais avoir des choses à l'époque où j'entendais ce séminaire, je trouvais exhorbitant et à la limite incompréhensible que le sujet de l'acte analytique puisse être situé du côté de l'analyste puisque je considérais que celui qui s'engageait, qui avait fait la démarche, qui avait formulé la demande, qui avait fait le pas, n'est-ce pas, de vouloir inaugurer cette expérience pour lui-même, s'il y en avait un qui était en cause là-dedans c'était tout de même lui. Il est certain que, avant que j'en arrive à la façon dont je peux maintenant me représenter et comprendre ce qui était dit là, il s'est passé un temps assez long. On en parlera après si vous voulez car je serai, comme c'est le cas le plus habituellement, bref et que ce que j'ai apporté là préparé sont plutôt des arguments pour une discussion.

Agir en analyste, ce premier pas étant en quelque sorte franchi, la question est de s'y soutenir, si je puis dire. Autrement dit, ça se soutient comment ? Et là, je voudrais faire une petite remarque, je pense que beaucoup ont éprouvé, ceux qui ont fait cette expérience, que bien entendu une fois qu'on est engagé et de ce côté-là dans cette position, la prescription de la neutralité bienveillante formulée par Freud se trouve confortée par le mode sous lequel dans sa propre analyse, son analyste a tenu sa position. Je pense d'ailleurs qu'on peut là voir deux façons, en quelque sorte, de reprendre cette manière de faire. L'une que je qualifierais d'identificatoire, c'est-à-dire avec la dimension inconsciente qui accompagne ledit comportement, mais l'autre qui, je crois, ne peut pas être exclue et qui me paraît relever d'une certaine forme de malhonnêteté intellectuelle, qui est à proprement parlé de limitation, c'est-à-dire qui consisterait à se dire : ah bien oui, effectivement, ça ne pose pas de problème, ça marche comme cela, et je pense qu'il y a là des motifs pour lesquels Lacan dans les dernières années de son enseignement, à plusieurs reprises, a estimé nécessaire de relever que se taire indéfiniment était évidemment insoutenable et absurde.

Troisième point concernant cet agir en analyste, justement ce que j'appellerais ici d'un terme le plus général possible, l'intervention interprétante. Est-ce qu'elle suppose justement une pensée préalable qui permettrait de définir la forme, le moment, le mode de l'intervention ? Je crois que là encore il n'est guère possible de soutenir une telle affirmation et qu'une fois encore le séminaire de Lacan sur l'acte nous pousserait plutôt à prendre les choses vers l'extrême opposé, c'est-à-dire à considérer que ce que j'appelle ici l'intervention interprétante est à tout coup du côté du passage à l'acte, c'est-à-dire justement de quelque chose qui n'est pas prémédité, qui ne peut pas l'être, qui ne résulte pas en quelque sorte de la mise en action, de la mise en acte d'une pensée. Et là, comment dirais-je, pour éclairer cette façon qui est la mienne de prendre les choses, il m'a semblé que la pratique du contrôle pouvait être intéressante. La pratique du contrôle, je dirais, pour la rassembler dans un terme unique, revient d'une certaine façon à mettre en perspective le discours de l'analysant, c'est-à-dire que, quand même d'une certaine façon et là je pèse mes termes, je pense qu'on pourrait dire : ça pense du côté de l'analyste. Mais alors, ça pense comment, et ça pense dans quel rapport avec ce qui est l'acte. Je vous rappelle qu'il y a cette prescription, car c'en est une en fin de compte, de Freud, n'est-ce-pas, qui est pour l'analyste en quelque sorte de se démettre de son savoir en face de chaque cas nouveau, c'est-à-dire de l'approcher, de l'écouter, de l'entendre comme si nous ne savions rien. Il y aurait donc là, justement, une invitation à ne pas penser. Alors est-ce qu'on peut s'en tenir simplement à cela ? Je dirais non en même temps. Je dirais non en m'appuyant sur une question qui ne fait pas l'unanimité, semble-t-il, qui est celle-ci. Est-ce que Freud avait une théorie quand il a instauré le dispositif de l'expérience ou est-ce qu'il n'en avait pas ? En ce qui me concerne, j'ai toujours répondu, pour mon propre compte, qu'il en avait une et que cette théorie qui résultait d'un certain nombre d'expériences antérieures reposait principalement sur ces deux points : s'abstenir de la suggestion hypnotique qui s'avérait être en fait une violence inutile faite au sujet et sans bénéfice pratique, et d'autre part ordonner le dispositif de telle façon que puisse venir au jour ce qu'il appelait dans ses premières élaborations le souvenir pathogène, le noyau pathogène. Or, je pense qu'il y a là tout de même quelque chose qui est de l'ordre d'une pensée et d'une pensée qui, ici, se trouve en quelque sorte antérieure à l'acte. Sans doute, nous n'allons pas dire qu'elle va déterminer la manière précisément de procéder, spécialement d'intervenir de l'analyste, mais elle est quand même de l'ordre de la pensée. Sur ce point une objection me semble intéressante. Cette objection concerne la question de la vérité et plus spécialement la façon dont Lacan la met en relief et la place qu'il lui donne dans l'expérience. Effectivement, si cette dimension de la vérité dont nous savons que Lacan la définit de cette façon, la vérité, moi, je parle donc quelque chose qui est sensé prendre une forme tout à fait singulière chez chacun, s'il en est ainsi et si nous donnons à cette dimension une place tout à fait capitale, il est évident que nous sommes invités par là-même, je dirais, à nous dispenser au maximum de penser et qu'on pourrait y voir une forme de résistance à penser chez l'analyste. Est-ce que cette résistance à penser serait liée au seul souci de faire sa place à la vérité ? Je ne le pense pas, je pense qu'il faut quand même faire sa place là à au moins deux autres aspects, l'un que l'on pourrait appeler l'impuissance à penser et l'autre plus spécifique qui serait de l'ordre de l'inhibition. En fait, évidemment, vous pourriez tout de suite me dire : tout çà est bien accessoire puisque ce que Freud pose au fond dès le départ, c'est le fait que ça pense toujours, comme dit Lacan ça pense ferme du côté de l'inconscient, et qu'il est bien évident qu'il est tout a fait exclu d'éliminer, de pouvoir éliminer d'aucune façon cette dimension, cette forme singulière de penser que Lacan désignera dans un deuxième temps de son enseignement, comme vous le savez, par le terme de savoir. Nous pouvons donc admettre que même si c'est une façon tout à fait indirecte, cette forme particulière de penser, c'est elle qui va orienter l'action de l'analyste à son insu, en fait, et c'est aussi elle qui va justifier ou qui permet de parler de direction de la cure comme le fait Lacan.

Difficulté nouvelle, c'est la suivante, car nous savons que notre structure, c'est la découverte même de Freud, est faite de telle façon que tout concourt à l'oubli, à la déformation, au contournement justement de cette pensée inconsciente, insupportable ; il a été beaucoup question hier spécialement de ce qui était apparu à Freud comme une nécessité au bout d'un certain temps, à savoir ces fameuses tranches que les analystes devraient refaire périodiquement. C'est sans doute une raison valable mais il y a un autre élément qui vient nous en démontrer l'importance, c'est évidemment l'exemple des premiers successeurs de Freud qui vient illustrer la manière dont cet élément de la structure que la doctrine désigne comme l'idéal peut venir édulcorer la pensée freudienne au point d'en rendre l'expérience impossible, et c'est celle-ci que Lacan a voulu restaurer par cet effort qui est celui de toute son existence, c'est-à-dire ce qu'il appelait soutenir le discours analytique qui, vous l'accepterez avec moi, est bien de l'ordre aussi d'une forme de pensée sans doute à un autre niveau, une forme sans doute la plus difficile puisqu'elle s'est avérée au fond n'être le fait que d'un seul, je ne fais que redire après tout ce qu'il a répété de nombreuses fois pendant longtemps, à savoir qu'il était le seul à soutenir le discours analytique, de façon à maintenir vivante l'expérience. Agir, Penser, donc voilà deux termes extrêmes entre lesquels se trouve tendue l'expérience et je propose de les considérer comme parallèles au rapport dialectique concevable entre les deux termes qui ont été récemment proposés par Charles Melman de la compétence et de la performance. Voilà.

Notes
Bibliographie