Addictions : structures et récusation
Auteur : Thierry Roth 04/10/2011
Addictions : structures et récusation
Thierry ROTH
Je voudrais intervenir à partir de questions suscitées par la partie la plus clinique de l’ouvrage de Jean-Louis chassaing, et plus précisément celle tournant autour de la notion de structure psychique propre aux toxicomanes, ou à certains d’entre eux. Et, du même coup, aborder quelques spécificités et difficultés propres à la clinique des toxicomanes et autres addicts.
Les addictions dans les trois grandes structures
Les toxicomanies, les grandes addictions (je discuterai en chemin de l’intérêt du terme d’addiction s’il est bien défini), peuvent-elles former une entité clinique, voire une structure ? La clinique témoigne en tout cas du fait que l’addiction concerne aujourd’hui tout le monde, mais pas de la même manière…
- Névroses : Il est clair, l’expérience le montre, qu’il y a des névrosés « classiques » qui peuvent devenir toxicomanes, ou alcooliques, etc… Je dirais qu’il s’agit le plus souvent ici d’une addiction de type accidentelle, que j’appellerai une addiction conjoncturelle. Il s’agit d’une dépendance démarrant à la suite d’une mauvaise rencontre, d’un accident de la vie, au sein d’une structure névrotique de facture assez « classique ». Cela va être, par exemple, le cas d’une jeune fille amoureuse se mettant à fumer autant de cannabis que son copain, ou encore celui d’un homme mûr en deuil qui va très fortement augmenter sa consommation d’alcool. Dans ces cas de structuration névrotique « traditionnelle », la problématique addictive peut se soigner assez bien, même parfois assez vite. On apprend d’ailleurs assez souvent que des personnes ont été prises pendant un temps dans une dépendance, puis se sont sorties toutes seules de cette problématique, sans médicament ni psychothérapie…
Voici une vignette clinique assez représentative de ce type de cas : une femme d’une cinquantaine d’années vient consulter pour un alcoolisme datant de deux ans environ, et qui a clairement débuté peu après la mort de son mari. Lorsque je l’interroge sur sa consommation, elle est très précise : deux fois par jour, à midi puis le soir, elle prend deux apéritifs et quatre verres de vin (ce qui fait quand même quatre apéritifs et huit verres de vin par jour !). Et lorsque je lui demande ce qu’il en était avant, pour elle mais aussi pour son mari, la réponse est d’une grande clarté, sans qu’elle-même ait fait jusqu’à ce jour le rapprochement : elle buvait – « pour accompagner mon mari » dit-elle – un apéritif et un verre de vin à chaque repas, pendant que son conjoint buvait « un apéritif puis trois verres ensuite »… Elle buvait donc aujourd’hui exactement la même quantité, seule, que celle ingurgitée auparavant par le couple, sous l’impulsion du mari. Bref, elle buvait pour deux ! Une fois que je lui ai souligné cette concordance, elle se mit à parler de son mari et du deuil qu’elle avait laissé en suspend, notamment en buvant comme s’ils étaient encore là tous les deux autour de la table… Très rapidement, elle a retrouvé une consommation très réduite, puisqu’elle ne buvait plus qu’en compagnie d’amis ou de ses enfants, et de manière très modérée.
Ce cas montre bien, parmi d’autres, que ce sont la structure avec son aménagement singulier, ainsi que l’histoire du patient, qui sont déterminantes, et non le simple comportement addictif apparent. Avec des sujets dont le fonctionnement psychique est typiquement névrotique, reposant sur un fonctionnement fantasmatique basé sur l’objet perdu et l’acception de la castration, les problèmes d’addiction sont le plus souvent le fruit d’une conjoncture particulière et se soignent, en général, assez bien. De nombreux sujets de ce type consomment d’ailleurs certaines drogues de manière occasionnelle (cannabis, cocaïne, alcool bien sûr, etc…) sans jamais devenir accrocs.
- Psychoses : Un mot concernant les psychotiques. Il est clair que l’addiction dans les psychoses joue un rôle très différent. Si chez les non psychotiques, la toxicomanie est un moyen de rejeter, de récuser la castration, de « rompre le mariage » (comme disait Lacan) avec le phallus, il est clair que le psychotique, de par sa structure même, se retrouve déjà, de fait, rejeté de la castration symbolique ! Il réalise donc en quelque sorte ce vers quoi tente d’aller le toxicomane non psychotique…
L’objet de dépendance va ainsi apparaître, ici, comme un certain mode de traitement de l’envahissement et de l’angoisse psychotiques. Devant par exemple la figure persécutrice de l’Autre, ou face à des sensations de morcellement corporel, la drogue, comme l’alcool aussi bien, peut avoir une certaine « utilité » en permettant une fixation, une accroche à une jouissance de cet objet, avec la sensation de maîtriser cette jouissance en fonction de sa consommation… L’objet de dépendance peut ainsi procurer, à travers sa prise, une certaine impression d’existence auto-érotique, fonctionner un peu comme un point fixe pour le psychotique, et va de plus permettre un minimum de lien social (avec ses dealers, ses compagnons de bistro, etc…), alors que de nombreux psychotiques se retrouvent souvent assez isolés dans leur vie sociale et familiale. La toxicomanie peut aussi faire office de nomination, au moins imaginaire : « je suis alcoolique », « je suis toxicomane », plutôt que « je suis psychotique »… Mais il y a aussi un effet, sans doute, de nomination réelle, de nomination par la jouissance même. Le nom d’une jouissance en remplacement du Nom-du-Père forclos[1]… On perçoit donc bien la spécificité de la toxicomanie ou de l’alcoolisme dans des cas de psychose, rendant la question du sevrage d’autant plus complexe et délicate…
Perversions : Je passe sur les cas de perversion structurale, en citant juste le cas d’un patient, grand fétichiste, qui se soûlait à n’en plus finir uniquement dans les périodes où sa compagne refusait ses scénarios fétichistes très bien réglés. Elle avait d’ailleurs très bien compris que lorsqu’elle acceptait à nouveaux les relations sexuelles un peu particulières qu’il lui demandait, l’alcoolisation cessait. Changement d’objet…
L’addiction comme structure ?
Mais n’y a-t-il pas des cas de toxicomanies, d’addictions typiques qui ne se laissent pas facilement recouvrir par ces fonctionnements névrotique, psychotique ou pervers traditionnels ? Ce sont ces patients qui sont dans un rapport à l’objet tout à fait particulier, où l’objet ne fonctionne plus du tout sur fond d’absence, avec cette métaphorisation névrotique sur fond d’objet a que nous connaissons, mais bien sur la présence ou l’absence réelle de l’objet, objet « préhensible » et « non plus seulement psychique », comme le précise fort justement Jean-Louis Chassaing dans son livre[2]. Ces patients sont pris dans le monde des sensations, loin des grands discours ou des vieilles morales… Leur objet de jouissance n’est pas de l’ordre du semblant, et la dimension de la limite propre à la castration leur paraît fort étrangère. Ce sont des patients caractéristiques de la nouvelle économie psychique, telle que Charles Melman a tâché de l’expliciter[3].
Jean-Louis Chassaing a très bien souligné le rapport à l’objet et au langage tout à fait spécifiques des grands toxicomanes. Parlant d’« invariants structuraux », vous posez, Jean-Louis, la question de la structure, et notamment la question de savoir, si nouvelle structure il y a – ce que vous supposez au moins –, s’il s’agit d’un type de structuration se mettant en place secondairement, suite à la prise de produits, reposant ainsi sur une structure de base classique avec ses éventuelles fragilités, ou bien s’il peut s’agir d’une autre structure préalable, expliquant alors la propension à l’addiction de certains patients du fait de cette structure préalable.
Il est délicat bien sûr de répondre, mais la clinique pourrait peut-être plaider, dans certains cas, en la faveur de cette dernière hypothèse : il y a ce rapport spécifique au langage et à l’objet (en tant qu’objet préhensible), il y a aussi ce type de jouissance particulier dont vous parlez fort bien, Jean-Louis, dans votre ouvrage, et il y a également cette constatation clinique pas toujours agréable pour les soignants, qui est que certains patients ont de façon quelque peu immuable, puis-je dire de façon structurale ?, un fonctionnement psychique complètement addictif… Ce sont ces patients, que beaucoup parmi vous ont sûrement déjà vus, qui, lorsqu’ils se sont enfin sevrés de l’héroïne, se mettent à boire, et lorsqu’il parviennent à arrêter l’alcool, rechutent six mois plus tard, ou bien essaient la cocaïne, etc…
Ces patients, les seuls sans doute qu’il faudrait vraiment appeler addicts, sont dans un type de rapport à la présence et à l’absence de l’objet tout à fait spécifique, sorte de fort-da réel[4], et dans un type d’évitement du langage caractéristique, ce qui amène logiquement à poser la question d’une structure ou en tout cas d’une économie psychique tout à fait spécifique. Ce sont des patients qui, même une fois « guéris », savent qu’ils n’ont pas intérêt à retoucher à certains produits, ou à expérimenter à nouveau un certain type de jouissance !
Une clinique de la récusation
Reste, pour terminer, la question du mécanisme psychique principal à l’œuvre dans ce type de problématiques. Jean-Louis fait l’hypothèse d’un « déni mis en acte »[5]… Mais le déni, même mis en acte, renvoie un peu trop, à mon avis, à la perversion, dont il s’agit de bien différencier les toxicomanies – ce que d’ailleurs Jean-Louis précise clairement dans son livre.
Le mécanisme de récusation me paraît plus approprié. La récusation du Nom-du-Père (terme introduit il y a plusieurs années par Marcel Czermak à propos des amnésies d’identité) pourrait me semble-t-il contribuer à caractériser un certain type d’organisation psychique, notamment l’addiction au sens fort du terme (ce qui permettrait au passage, comme Joyce Mac Dougall l’avait la première souhaité dans le champ analytique, de donner à ce terme un vrai statut loin des modes actuelles).
La récusation du Nom-du-Père signifie une reconnaissance de cette instance prescriptive de la castration comme source du désir et de la possible jouissance sexuelle, mais pour la délégitimer et refuser ainsi toute conséquence à cette reconnaissance. Cela signifie que le sujet s’en fout (ce qui n’est pas pareil que le déni, il n’y a pas lieu, je l’ai déjà dit ailleurs, de récuser ce que l’on dénie), le sujet ici ne s’estime tout simplement aucunement redevable de cette instance dont pourtant il reconnaît la présence. Il y a dans la récusation une sorte de dédouanement vis à vis de cette instance du Nom-du-Père et de ce qu’elle implique, d’où le rejet de la dette propre au parlêtre, rejet qui se fait à l’insu même du sujet. Le problème est qu’en récusant le Nom-du-Père, ces patients récusent, in fine, les lois du langage ! Ad-dictions…
C’est bien cet évitement des contraintes du langage, qui est d’ailleurs au coeur du livre de Jean-Louis Chassaing, que la récusation du Nom-du-Père me semble-t-il implique, et qui a pour conséquences actings et accrochage à une jouissance Autre que sexuelle. Davantage donc que le terme de déni, que je proposerai de garder pour la perversion structurelle en tant que centrée sur la jouissance phallique, le terme de récusation pourrait peut-être faire concept, comme mécanisme de défense propre à certains types de patients. Un mécanisme qui se situe vraiment, au même titre d’ailleurs que le refoulement, à la frontière, à la jonction du social et de l’individuel.
Si cela est juste, c’est toute une clinique de la récusation qui s’ouvre à nous, avec des conséquences pratiques pour l’analyste, qui ne peut pas recevoir ce type de patients, caractéristiques de la nouvelle économie psychique, de la même manière que lorsqu’il reçoit un névrosé « traditionnel » ou un psychotique. Sans doute l’analyste a-t-il tout un travail à faire pour « incarner », présentifier les lois du langage, et permettre qu’un lien de confiance avec son patient s’installe, puisque le transfert avec ce genre de personnes ne se met pas facilement en place d’emblée sur le mode classique du sujet supposé savoir… C’est là, Jean-Pierre Lebrun a déjà plusieurs fois insisté là-dessus, que l’analyste doit réinventer en partie sa manière d’intervenir. Lacan l’a fortement souligné en son temps, il n’y a de toute façon pas de cure type. A nous donc de nous montrer à la fois rigoureux et inventifs.
Notes
[1] Voir à ce propos : Pierre-Christophe Cathelineau, « Nomination réelle », in La Revue Lacanienne, n°6, Toulouse, érès, 2010.
[2] Jean-Louis Chassaing, op. cit., p. 252.
[3] Voir Charles Melman, L’homme sans gravité, Paris, Denoël, 2002 et La nouvelle économie psychique, Toulouse, érès, 2009.
[4] Voir à ce propos : Thierry Roth, « Pour une transition thérapeutique en toxicomanie – ou de l’injection d’une ponctuation qui ferait advenir le fort-da », in La Revue Lacanienne, n° 8, Toulouse, érès, 2010.
[5] Jean-Louis Chassaing, op. cit., p. 257.
