Théorie psychanalytique

 
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Acte et temps logique

Auteur : Ana-Maria Medeiros da Costa 18/03/2000

Bibliographies Notes

Ces réflexions s'inscrivent dans un souci de reprise des présupposés de la clinique des névroses. En effet, la multiplicité des approches et leur hétérogénéité, depuis plus de cent ans, n'en ont guère éclairé la compréhension. Il est aussi conséquence d'un intérêt à remettre en cause ce que Freud a nommé la "clinique du transfert". Il existe au Brésil une préoccupation concernant les formations symptomatiques qui sont supposées échapper au transfert, et qui évoquent l'idée de névrose actuelle que l'on retrouve dans les premiers écrits de Freud.

Comme je ne suis pas entièrement convaincue d'une telle limitation du transfert, peut-être parce que je n'en ai pas eu de témoignage dans ma clinique, je me suis tournée vers les paradoxes mêmes internes au travail.

Pour souligner la différenciation entre un lieu d'interprétation et un lieu précipité par un acte, deux reférences temporelles importantes, qui partie du temps logique, nous seront utiles: l'anticipation et l'après-coup.

Je pose des questions qui sont assez fréquentes, pour mieux situer ma pensée. La clinique freudienne témoigne d'un passage, qui va de l'interprétation à l'acte. Freud, à partir de la reconnaissance de l'inconscient, se montre très enthousiasmé par les équivalences métaphoriques - la toux de Dora, par exemple, peut devenir un équivalent métaphorique de l'identification au père - mais on sait qu'il bute sur la répétition dans le transfert. Nous retrouvons ici une certaine limite de la fonction métaphorique où la position d'interprétation révèle son manque d'efficacité. La répétition met en acte ce qui est conjugué, ce qui est relationnel, I'activité constante de la construction d'un corps collectif.

Nous allons suivre ce chemin pour essayer d'avancer un peu plus, commençant par proposer que les actes, dans la mesure où ils bord à la fonction phallique, révèlent une structure.

Sur ce point, nous allons nous servir des éléments constitutifs du travail de Lacan avec le temps logique. Il nous semble que plus que tout autre, ce travail nous permet de réfléchir à propos de cette référence à l'acte.

Dans le temps logique, il est possible de penser deux temps de structure : l'instant de voir et l'après-coup du moment de conclure. Je les propose comme temps de structure parce que leur énonciation dispense du"je" ('on sait que l'on est blanc. . . '). Nous entrons ici dans une discussion à propos de ce qui peut être considéré comme structure en psychanalyse. Prenons comme point de départ le présupposé lacanien selon lequel, dans le champ humain, il n'y a pas de code sans sujet interprétant. Cela signifie qu'aucun code partagé ne dispense le sujet. Même dans ses expressions totalitaires, le besoin d'incarnation de l'Autre indique cette référence à un sujet interprétant.

De cette façon, I'instant de voir - un temps de structure antérieur à la manifestation d'un sujet - n'a d'autre expression qu'un horizon imaginaire qu'aucune expérience ne soutient. Nous pourrions penser à ce temps comme une antériorité logique seulement, dans la mesure où lorsqu'ils arrivent au monde, les humains ont déjà été appelés à dire "je". Les formes par lesquelles chacun construit cette appellation sont distinctes, mais nous pouvons voir dans les symptômes l'expression du travail de cette appellation, puisqu'ils sont l'expression du singulier. Dans ce sens, il serait intéressant de préciser les conditions par où passe l'assujettissement - c'est toute la thématique de l'aliénation. A savoir, I'inexistence d'un code unique dans le champ humain produit l'assujettissement aussi du coté de l'Autre : il n'y a pas d'Autre sans sujet. C'est ainsi que le sujet va faire échouer toute expression de la non-castration de l'Autre.

Nous pouvons donc considérer que c'est dans l'après-coup du moment de conclure que nous pouvons vraiment situer une structure, c'est-à-dire à travers le passage par le temps de comprendre, qui est le travail singulier, avec l'appellation au "je". La structure se pose, ici, dans une certaine rencontre d'un ordinateur commun, qui soutient un lien quelconque. Cette rencontre est centrée sur la référence aux actes du semblable, en ce qu'ils actualisent une impossibilité partagée et cette impossibilité concerne la castration.

Le temps de comprendre nous interroge sur la fonction du semblable pour le sujet. Ordinairement, nous avons l'habitude de considérer la fonction de support d'une image, mais le temps logique nous propose un élément de plus : le support des actes, qui rend possible la précipitation du moment de conclure.

L'analyse de Lacan à propos d'Hamlet, dans le Séminaire "Le désir et son interprétation" nous semble une bonne illustration de ce propos. Deux éléments y sont à souligner: le premier est ce qui empêche Hamlet de produire son acte ; le deuxième, ce qui le rend possible. L'empêchement, la procrastination qui se suspend à un doute sur l'être, tiennent à la perte de référence à la castration de l'Autre. Les figures de l'Autre, dont les représentants sont le père et la mère, actualisent des demandes excessives, presque sans coupure. Selon Lacan, le fantôme du père sait trop, et la mère est trop insatisfaite. Dans ce sens, la procrastination représente l'empêchement de trouver un lieu, dans la castration de l'Autre, à partir duquel la production de l'acte soit viable. Le lieu où l'acte d'Hamlet peut devenir viable est le cimetière : témoin de la douleur de Laërte dans le deuil d'Ophélie, Hamlet s'y reconnaît. Le semblable apparaît ainsi dans cette importante fonction de pouvoir être, pour le sujet, le témoin de l'inscription du lieu d'un objet en tant que perte radicale.

Les mêmes conditions sont présentes dans le temps logique : les semblables pris dans le mlroir par rapport à quelque chose qu'ils ne voient pas, ne peuvent pas produire un acte par quelque chose qui ne se positive pas comme image ; Lacan déplace alors la fonction du semblable de l'image vers les actes. Les actes ne se viabilisent que dans le support des actes du semblable, en ce qu'ils indiquent, non pas quelque chose de positif, mais un manque de certitude à s'affirmer.

Par rapport aux éléments temporels, nous pouvons peut-être penser que l'anticipation et la hâte sont producteurs de toute expérience, puisque marquant un certain vécu du temps. Anticipation et hâte sont directement liés à la présence de l'Autre c'est-à-dire liés à une certaine supposition de "retard" par rapport à l'Autre, un retard qui peut rendre muet.

Nous avons l'habitude de penser l'anticipation comme étant seulement du coté de la production de l'image, mais elle est aussi du coté des actes. L'acte est aussi une anticipation, dans la mesure où il se produit à la place de la castration de l'Autre, même si c'est sa face de plénitude qui est la plus évidente. Il y a, bien sûr, des variations parmi les actes symptomatiques, et c'est pour cette raison que nous ne les prenons pas, disons, comme des expériences "vraies".

Nous voyons là la différence entre un acte anticipé par une image de l'autre et un acte précipité par un moment de conclure. L'acte symptomatique reste aliéné à la demande phallique, sans pouvoir être reconnu comme réel.

***

Je pensais ces derniers temps à l'anticipation et à la hâte, et ceci en rapport à quelques moments de mon écoute des analysants. La façon dont l'un d'eux prenait congé, avait particulièrement retenu mon attention. Chaque fois que j'allais vers la porte, il me disait "tchao", alors que je lui tournais encore le dos c'est-à-dire, avant le moment du congé.

Il avait toujours agi de cette façon, pendant plusieurs années de son analyse, mais je n'y avais jamais prêté attention. Ce n'est qu'à partir d'un certain moment que cela avait d'abord éveillé ma curiosité, pour ensuite susciter chez moi un malaise. Je me suis rendu compte alors, que c'était un acte d'une certaine importance, qui était compris dans le transfert, et que ce patient composait son champ "en commun".

Cet analysant était amateur de conquêtes amoureuses. Mais il ne prenait pas cette "affaire" tellement à la légère car il passait par des périodes où il se sentait vraiment esclave, I'acte de conquête devenant compulsif. A ces moments-là, il se retrouvait dans des situations où il se sentait en danger. Il commençait par exemple, par aller voir des filles dans le quartier des prostituées et il en sortait avec la certitude d'avoir été contaminé par le Sida. Ensuite, s'il ne s'agissait plus de prostituées, les situations étaient tout aussi inouies. Une nuit, par exemple, il s'était réveillé dans la chambre d'un hôtel de passe, tout nu et tout seul, sur le lit. Ses vêtements avaient disparu, ainsi que la fille et les clés de la voiture qu'il venait d'acheter. Enveloppé dans une serviette il était allé se plaindre au responsable de l'hôtel lequel, à sa grande surprise, lui avait répondu que la fille était encore dans la chambre. Embarrassé, il avait alors découvert que, sans savoir comment il s'était levé pendant la nuit et était entré dans la chambre voisine. Vous voyez à quel point il était prêt à sortir avant le moment d'être congédié. A quel point il était prêt à tout perdre avant de perdre.

Le moment de son acte de congé prend une importance transférentielle quand il mentionne brièvement, un tableau de la Gradiva, dessiné par Salvador Dali, accroché dans mon cabinet. A un de ces moments, il parle aussi avec beaucoup d'humour d'un épisode récemment passé à la télé, inspiré d'un conte de Nelson Rodrigues, qui justement montrait un homme esclave et de sa femme et de sa maîtresse. La manière dont l'auteur construit la conclusion du conte lui a semblé très intéressante, parce qu'il y avait un déplacement de manger la femme pour manger la nourriture. Il n'a pas aimé, quand je lui ai signalé que, manger deux fois la "même", cela pouvait provoquer une indigestion.

D'autre part, la scène de congé restait attachée à son enfance, aux moments où le père et la mère, des joueurs compulsifs qui avaient perdu tout l'héritage revenant à la mère, sortaient le soir pour jouer. Ils sortaient vers des lieux différents, le père d'abord, la mère ensuite. Lui, il attendait le départ de sa mère pour sortir et la suivre sans qu'elle s'en aperçoive, pendant quelques pâtés de maison. Il admirait sa taille - il l'avait toujours trouvée belle.

La série qui se présente ainsi est significative :

- sortir avant : lieu du père, composant suffisamment la figure du père dégradé d'attribution phallique difficile, car tous les projets auxquels il s'était attaché avaient échoué.

- sortir derrière : avoir besoin de rendre compte de la satisfaction des femmes, puisque c'était toujours la "même" qui revenait. Au moment de ses succès, il avait besoin de tout perdre ou de se dégrader. D'une certaine façon, ce "sortir derrière" pointe aussi le chemin de l'identification. Je fais ici une brève référence : c'est bien pour cela que le modèle interprétatif |dipien échoue, parce que, d'une façon quelconque, la névrose produit une équivalence entre identification et choix d'objet.

Voilà, nous avons là un exemple banal de névrose, en dépit du fait que la souffrance, la dégradation, et la compulsion rendent suffisamment problématique à cet analysant la reconnaissance de ses propres réalisations, avec sa femme, ses enfants, et son travail. De toute façon, rien d'exceptionnel.

Ce qui suscite réflexion concerne la différen| signalée plus haut, entre la position de l'interprétation et la nécessité que l'analyste soit inclus dans l'acte, qui se précipite au moment de conclure. Cette différence apporte des expérien|s temporelles qui ne sont pas de même nature. C'est la différence entre ce qui s'anticipe comme perte et ce qui se précipite d'un deuil.

On peut penser que, dans l'anticipation, quelque chose d'un défaut à la place du code est déjà posé. C'est là, disons, que se met en cause la fonction du doute. Interpréter peut bien occuper la place du doute méthodique, où se rétroalimentent la procrastination, la sériation, et où un acte ne peut pas être reconnu comme réel. De ce point de vue, la proposition de Lacan concernant la sortie de l'incertitude du paradoxe de l'énonciation "je mens", est extrêmement intéressante. Il n'y a pas d'autre vérité, d'autre interprétation que l'acte même d'énoncer.

La procrastination ou même l'impuissance résultant de la sériation composent le champ de la fiction, qui est la production de ce "en commun", de ce corps collectif qui s'organise dans le transfert. D'un autre côté, comme il n'y a d'autre vérité que la fiction, qu'est-ce qui, de ce "en commun", affecte l'analyste ? C'est à ce point que l'expérience de castration peut produire une sortie d'acte, qui pourra peut-être être conçue sur deux versants : sa liaison au tragique, et sa liaison avec le mot d'esprit.

Lacan affirme que l'interprétation doit avoir la structure du mot d'esprit. Le mot d'esprit et l'interprétation (comme je la propose) ne sont pas de même nature. L'interprétation rétroalimente le dédoublement phallique, dans les figures polarisées de l'idéalisation et du rabaissement. Le mot d'esprit, de son côté est un effet de dépassement du dédoublement. Et je dirais même, la jouissance du contraste.

J'ai pensé ces derniers temps à faire un rapprochement entre le mot d'esprit et I'ironie, aussi bien qu'à la fonction de cette dernière dans les productions récentes. Peut-être l'ironie est-elle en train d'occuper une position centrale dans la production contemporaine, comme une issue pour l'acte créatif.

Notes

Traduction : Telma Queiroz, avec la collaboration de Michelle Abeil et revue par Odile Braconnier.

Bibliographie