Théorie psychanalytique

 
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A l'origine…

Cette question qui nous laisse intranquilles
documents : politique et social

Auteur : Ingrid France 20/01/2011

Bibliographies Notes

 

Si Etienne Klein[1] aborde la question de l’origine de l’univers, ce n’est pas avec la prétention de formuler, sinon une réponse, du moins les contours de ce qui pourrait s’élaborer comme connaissance en la matière. Son propos est plus subtil et donne à voir en creux ce qui se joue dans cette quête inlassable d’un insaisissable de structure : « comme si le langage cherchant à l’atteindre se dispersait immanquablement et ratait sa cible ». Pour le dire autrement, l’origine de l’univers est impensable et cela tient à notre aliénation au langage. « Un néant auquel nous attribuerions la capacité de changer serait déjà quelque chose. Dès lors si l’univers a eu une origine c’est-à-dire s’il a résulté d’une extraction hors du néant, celle-ci est indicible. Sur elle nous ne pouvons donc que faire silence… » Penser le commencement du monde, écrit-il, revient à penser son absence et sa transmutation en présence. Mais dès lors que nous attribuons une substantialité au néant, on se heurte à la contradiction : tel est le paradoxe du néant ; en affirmant son existence on le substantifie et il perd le statut de néant, « comme si nous ne parvenions à penser l’absence de toute chose que par la représentation de quelque chose ». De la même manière, poursuit-il, les récits et mythes sur l’origine du langage tombent rapidement dans la tautologie. En 1866 la Société Linguistique de Paris avait d’ailleurs interdit toute recherche sur l’origine des langues au motif que cette prétention excédait les capacités conceptuelles de l’homme et les moyens de la science. A la fin du 20è siècle, la question a pourtant retrouvé une légitimité… avec les travaux de neurophysiologie du langage. Tentative donc se saisir l’origine dans un formalisme qui pourrait bien s’élaborer d’une réduction naturaliste et rationaliste.

Ainsi, « L’origine donne à entendre l’impuissance incurable du logos. Elle le provoque, tout en lui présentant systématiquement le moment où il rencontre sa propre butée. Wittgenstein : Ce qui s’exprime dans le langage, nous ne pouvons l’exprimer par le langage ». « Les apories auxquelles nous confronte le concept d’origine semblent nous condamner à l’impuissance, au silence ».

Nancy Huston[2] renvoyait aussi au silence s’agissant de la question de l’univers : « L’univers comme tel n’a pas de sens, il est silence. Personne n’a mis du sens dans l’univers, personne d’autre que nous ». Au commencement le verbe, ce qui spécifie l’humain, inaugure notre espèce, nous confrontant à la question du sens par le biais des fictions : en tant qu’humains nous percevons notre existence comme une forme qui se déploie dans le temps, avec un début et une fin, autrement dit un récit. « La fiction, c’est le réel humain ».

Nous ne supportons pas cet irréductible indicible que constitue l’origine. Etienne Klein cite fort à propos Paul Valéry, « Nous constituons une idole de la totalité et une idole de son origine, et nous ne pouvons nous empêcher de conclure à la réalité d’un certain corps de la nature, dont l’unité réponde à la nôtre même, de laquelle nous nous sentons assurés », et repère notre « désir de totalisation épaulé par notre goût pour la révélation » : « Nous ne tolérons pas la contingence. Nous voulons du sens, du projet, du dessein ».

« Le sens est notre drogue dure », écrit Nancy Huston.

C’est bien la question de notre existence qui est au fond posée, celle du passage de l’absence à la présence, celle du commencement. Un questionnement qui prend, dans notre modernité et avec la radicalisation du projet des Lumières, la forme d’une passion « causaliste ». Fantasme qu’avait bien repéré Nietzsche : « Il existe un fantasme profond : la croyance inébranlable que la pensée, en suivant le fil conducteur de la causalité, peut atteindre jusqu'aux abîmes les plus lointains de l'être et qu'elle est à même non seulement de connaître l'être mais encore de le corriger ». Dans un précédent ouvrage[3], Etienne Klein s’était d’ailleurs attaché à pointer cette dérive scientiste comme idéologie de la science en position de nouvelle idole. On voit bien comment prospère l’idée que tout arrive pour une raison, par une cause et un enchaînement mécanique, voire par un complot… et si le dévoilement du mécanisme permet d’identifier un coupable, c’est encore mieux ! Nous voudrions concevoir ainsi le déroulement de nos existences, comme articulation cause-effet, boucler la boucle et en saisir l’origine, la cause ultime… c’est ce que nous appelons vérité (exacte, objective, et mieux : prouvée !) et que nous cherchons à attraper…

Nous ne supportons pas le vide, et difficilement la contingence. Nous avons du mal à prendre en compte ce qui fait événement, comme point de surgissement contingent, c'est-à-dire ne se situant ni dans le registre du nécessaire ni dans celui de l’accidentel. Arendt avait bien précisé ce qu’elle entendait par ce concept : L'événement est ce qui s'écarte des prévisions et du schéma rectiligne de l'explication causale. Il tient à l’acte humain, sans pour autant en être le simple produit. Il peut être compris (au sens pris en compte : la compréhension, qu’Arendt distingue, à la suite de Heidegger, de l’explication, étant un processus toujours ouvert à l’interrogation et non pas de l’ordre de la maîtrise des choses) mais pas rationalisé dans un déroulement historique, un ordonnancement linéaire. Un événement contingent est un événement qui pouvait ne pas avoir lieu. Ce qui se produit comme nécessaire ou se trouve saisi comme tel implique une perte de liberté. Au contraire, l’idée de contingence à propos de l'action humaine revient à considérer que l'homme peut être libre, ce qui  suppose alors d’être en mesure de soutenir le caractère fondamentalement pluriel, imprévisible et indéductible de l’action humaine.  

Heureuse contingence du calendrier des publications, je lis ensemble l’ouvrage de Klein et le texte de Charles Melman, Berthe au lit ou la liberté de parole, conférence tenue le 9 octobre 2010 à Bruxelles. Chacun à sa manière nous dit notre incapacité à soutenir cette liberté tant revendiquée et invoquée, ou l’impasse d’une autonomie postulée. Le déterminisme de l’écriture scientifique et la prétendue complétude de l’ordre numérique semblent bien occuper la fonction de tranquillisant ! Sans, évidemment, épuiser la question…

Nous entretenons fort opportunément une confusion entre liberté et maîtrise. Formidable glissement sémantique des modernes de la liberté au libre-choix autonome vers la maîtrise, qui du coup tend à objectiver notre rapport à l’autre, révélant alors le paradoxe de cette liberté ainsi entendue. Nous concevons difficilement que la liberté va de pair avec l’incertitude (le discours de la science en promet la levée…) l’insaisissable (le discours capitaliste nous vend le contraire), le questionnement inlassable… précisément le renoncement à la maîtrise totale, et l’exigeante capacité à soutenir le vide auquel nous expose la parole.

Galilée est notre Dieu immanent, notre recours anxiolytique.

Etienne Klein souligne très bien l’ambivalence du geste galiléen comme fondateur de notre modernité. L’univers serait constitué d’une seule sorte de matière (la totalité, l’unité, l’homogène !) et régi par des lois universelles invariables que l’on peut écrire mathématiquement ! Formidable antidote à l’altérité et l’hétérogène qui font de nous des humains fondamentalement intranquilles !

Pour Klein, le récit de la physique moderne, cette mise en équation de la nature, a son revers : avoir formaté la conscience occidentale par l’idée d’une nature autonome, close sur elle-même, procédant d’un fonctionnement causal. Dans l’apparence d’une victoire de la science sur l'ignorance, l'illusion et le préjugé ce qui se joue au fond est une substitution : le monde mathématique est pris pour monde réel[4] (un réel qui marche, qui tourne… qui va). Ce qui n'était au départ qu’une tentative méthodologique a pris la forme d’une réduction  devenue ontologique. A la suite de Husserl, Klein considère que ce n'est pas le rationalisme comme tel qu'il convient de mettre en cause mais son aliénation dans l'objectivisme.

D’une certaine manière, la disqualification de la parole est en germe dans le projet galiléen : l’univers deviendrait intelligible si nous nous appuyions sur les mathématiques – ce mode de connaissance exact et idéal qui livrerait des vérités rationnelles et nous permettrait d’accéder à l’essence des choses. Le Cercle de Vienne au début du 20ème siècle, avait poussé à l’extrême le projet Galiléen en s’attachant, à travers la volonté de réaliser l'unité linguistique de la science, à promouvoir la rigueur scientifique contre la "poésie" et les représentations métaphysiques. Dans le manifeste La conception scientifique du monde[5], paru en 1929, l'idée avancée est que seuls, les énoncés scientifiques "purifiés des scories des langues historiques" sont légitimes pour décrire le réel. La purification de la théorie de la connaissance de tous les "détritus", pour reprendre le terme employé par l'un des représentants de ce courant[6], consiste dans l'élimination de tout élément psychologique au profit des éléments logiques. Carnap propose l'adoption d'un langage strictement formel : "Nous voyons que l'utilisation de la façon conceptuelle de parler nous conduit à des questions dont le traitement nous fait tomber dans des contradictions et des difficultés insolubles. Mais les contradictions disparaissent aussitôt que nous nous limitons à la façon formelle correcte de parler[7]". Idéal, donc, d'une langue pleine et référentielle, sur le mode de la nomenclature, c'est-à-dire une langue exacte, référée à l'objet. Cette "novlangue" était définie par Orwell de "langage taillé jusqu'à l'os". Il s'agit en effet d'une langue réduite à un code fonctionnel, conçue comme un moyen de communication prétendu neutre. Cette langue technique, sans nuance, a une visée exclusivement utilitaire. Orwell désignait la novlangue comme "la seule langue dont le vocabulaire diminue d'année en année", permettant ainsi la suppression de "l'imprécision et des nuances inutiles" de "l'ancilangue".

Vérité comme exactitude, formalisme autoréférentiel sans extériorité, clos et complet… Galilée, bon candidat pour la place de Dieu, donc, garantie et complétude – les slogans publicitaires aujourd’hui en vogue. L’indicible n’a pas sa place : avec Galilée nous espérons être tranquilles, bien tranquilles, dispensés des troubles du désir… En 1633, son procès, raison contre foi, savoir contre pouvoir institutionnel en fait une figure emblématique (un rebelle pré-68ard et une victime post –moderne !). Du moment que ça tourne en boucle… whatever works.

Se déploie une parole "sans qualités[8]". Marcuse repérait en 1964, dans son ouvrage L'homme unidimensionnel[9], les effets de la forclusion du langage fonctionnel et du déploiement d'un discours autoréférentiel : "Le langage, en devenant fonctionnel, rejette de la structure et du mouvement de la parole tous les éléments non-conformes. La structure de la phrase est abrégée et condensée de manière à ce qu'aucune tension, aucun espace, ne soit laissé. Cette forme linguistique s'oppose au développement du sens. C'est un univers du discours clos qui s'impose". Un tel processus trouve une illustration magistrale dans les propos de G. Orwell sur la novlangue qui constitue l'instrument et le levier de l'emprise totalitaire : "Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera longtemps après que vous et moi serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n’y a plus, dès maintenant, c’est certain, d’excuse ou de raison au crime par la pensée. C’est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait". G. Orwell, 1984.

Nous ne supportons pas notre aliénation au langage. Entre régression animale – se comporter dans un monde complet de certitudes – et progrès numérique – communiquer sans rencontrer l’autre, les moyens de voyager en passagers clandestins de la parole ne manquent pas mais heureusement échouent. La parole est évincée, tout en étant, bien évidemment, exaltée à la mesure des injonctions à la faire passer, circuler et des revendications de liberté totale la concernant. Parler n’est pas bavarder, chatter, et la rencontre n’est pas une joute verbale.

« Ce que nous voyons, après tout, si facilement se produire, c’est la facilité avec laquelle nous sommes prêts à aliéner cette fameuse liberté que nous réclamons cependant en apparence, cette facilité que nous pouvons avoir à l’aliéner, comment vais-je dire, au premier maître à penser qui se produit sur la scène », avançait Ch. Melman lors de sa conférence à Bruxelles. Par structure, « la parole n’est jamais libre puisqu’elle est organisée par le type d’impossible qui pour chacun de nous et à la manière propre à chacun de nous, vient mettre en place ce qui entretient sa parole, son effort, ses désirs… ». « La meilleure liberté que l’on puisse accorder, trouver dans sa parole, c’est finalement celle qui peut permettre à l’être parlant de ne pas s’organiser si je puis dire autour du déficit mais s’organiser autour de la valeur créatrice liée à ce déficit en tant que, mis à sa place, il vient nourrir le désir et l’activité propre à chacun… ».

La bonne nouvelle, c’est que la mésentente serait due (elle a une cause !) à un problème (il y a donc une solution…) de communication (il suffit d’acheter une méthode). Il s’agirait de ver-ba-li-ser, nous rendre transparents à l’autre, établir des chartes de bonne conduite, passer des contrats de confiance… Le mystère n’a pas bonne presse, mot d’ordre transparence, et l’on s’épuise à escalader les murs de Planck. Le culte de la randonnée… (A Grenoble on en sait quelque chose !)

Etienne Klein en appelait au silence, à la poésie…  Le symbolique ouvre la voie à la dimension du sens, à la part de vérité plutôt qu'à la certitude, à une "poésie branchée sur la source insue de la condition humaine[10]", à une exploration du phénomène humain dans ce qu'il a d'incalculable. "J'appelle poésie cet envers du temps, ces ténèbres aux yeux grands ouverts, ce soleil nocturne… J'appelle poésie cette dénégation du jour, où les mots disent aussi bien le contraire de ce qu'ils disent que la proclamation de l'interdit, l'aventure du sens ou du non-sens[11]", écrivait Aragon.

Notes

[1] Etienne Klein, Discours sur l’origine de l’univers, Flammarion 2010

[2] Nancy Huston, L’espèce fabulatrice, Actes Sud 2008

[3] Etienne Klein, Galilée et les indiens, Flammarion 2008

[4] Il s'agit là d'un assujettissement total de la réalité sensible à la rigueur du calcul. Dans ce schéma, n'existe finalement que ce qui est conforme à l'écriture mathématique qui en est faite, n'est vrai que ce qui est prouvé par la méthode expérimentale. Heidegger [La question de la technique, Paris, Gallimard, 1953] a montré comment la science galiléenne procède d'une telle réduction de l'étant à la quantité. En effet, pour Galilée, le grand livre de la nature est écrit en langage mathématique. Il s'agit alors d'affranchir la nature de toute dimension symbolique. Galilée a ainsi ouvert la voie à la mise en œuvre de la mathesis universalis. La vérité se conçoit alors comme l'exactitude de la représentation, c'est-à-dire l'ajustement conceptuel au résultat de l'expérience validée numériquement. Heidegger critique cette conception comme une confiscation de la vérité : "Le vrai se dérobe au milieu de toute cette exactitude".

[5] Voir la présentation de M. Ouelbani, Le cercle de Vienne, Paris, PUF, Il s'agit là d'un assujettissement total de la réalité sensible à la rigueur du calcul.

[6] Voir la présentation de M. Ouelbani, Le cercle de Vienne, Paris, PUF, 2006.

[7] R. Carnap, 1932, cité par M. Ouelbani, Le cercle de Vienne, Paris, PUF, 2006.

[8] Comme le suggère J. Sédat, reprenant l'ouvrage de Musil, L'homme sans qualités, in L'express, Tribune Libre, 13/4/2006.

[9] H. Marcuse, L'homme unidimensionnel, 1964, Paris, Editions de Minuit, 1968 pour la traduction française.

[10] P. Legendre, La balafre. A la jeunesse désireuse, Paris, Mille et une nuits, 2007.

[11] L. Aragon, Texte d'ouverture du tome IV, 1974, Œuvres Poétiques, Paris, Gallimard, Pléiade, 2007 pour la réédition.

Bibliographie