A l'écoute du sujet toxicomane
Auteur : Jacques Jungmann 04/10/2011
A l’écoute du sujet toxicomane
Jacques Jungmann
Contrairement à Jean-Louis Chassaing, je n’ai aucune érudition sur l’histoire des drogues à travers le temps et les sociétés. Je n’ai pas plus de passion particulière pour la toxicomanie et ses différents produits. En fait, je dois reconnaître que j’éprouve une véritable résistance par rapport à cette spécialité, ce que je commenterai un peu plus loin. En revanche, j’ai été amené par le biais de la psychiatrie générale adulte à rencontrer des sujets « usagers de drogues », comme on dit, et je pense m’y être intéressé au regard du rejet presque systématique explicite ou implicite que lui manifeste, encore aujourd’hui, l’institution médicale et psychiatrique traditionnelle. Il y avait donc un champ clinique particulièrement nouveau à défricher vis à vis duquel les interprétations les plus contradictoires et les plus fantaisistes ne manquaient pas d’être avancées. Il se disait tellement de bêtises sur le plan théorique et scientifique que nous étions très à l’aise pour essayer d’en dire un peu moins, et d’élaborer des concepts un peu plus sérieux pour rendre compte de cette conduite.
Les discours qui sont encore aujourd’hui entendus ont comme point commun d’aborder la question en évacuant toute subjectivité comme cause. L’addictologie règne aujourd’hui en maître dans les CHU et auprès des tutelles ministérielles. C’est donc d’une simple position de clinicien du symptôme psychique que je m’y suis impliqué. Ma pratique et mon expérience témoignent qu’il s’agit bien là d’une problématique qui engage le choix d’un sujet déjà constitué. Le problème des sujets toxicomanes ne réside donc pas en premier lieu dans l’étude de la consommation de ses drogues. La drogue serait alors promue comme le signifiant qui éclairerait les raisons de l’aliénation et des malheurs du sujet. C’est bien à ce niveau-là que j’éprouve cette résistance face à la lecture ou à l’écoute de cliniciens qui, d’une certaine façon, ont un positionnement en miroir avec le sujet toxicomane et qui participe ainsi à leur tour à cette croyance que le drame du sujet et sa vérité résident dans la relation addictive à un objet drogue. On en voit actuellement toutes les conséquences, notamment dans la tendance hégémonique à la médicalisation des réponses thérapeutiques.
Donc, venons-en maintenant à quelques points que je souhaitais mettre en exergue, points soulevés par le texte de Jean-Louis Chassaing. Je souscris entièrement à ce qu’il énonce, à savoir que nous avons affaire à une clinique de sujets dont les chemins historicisés sont subvertis par la massivité de l’invasion toxique. Dans ma pratique, je travaille la clinique de sujets chez qui la toxicomanie a progressivement envahi l’ensemble de son économie psychique, donc de sa vie sociale, et modifié son rapport à l’autre. La conséquence c’est que le pronostic vital est quasiment toujours engagé à court ou moyen terme sans « secours thérapeutique ». Il n’est donc pas question ici de faire l’amalgame entre cette clinique où les symptômes du sujet se superposent à la toxicomanie et les toxicomanies transitoires, conjoncturelles, occasionnelles ou récréatives.
A une question que pose J.-L. Chassaing : « à quel Autre s’adresse le toxicomane ? »
je répondrai spontanément que, vraisemblablement, l’adresse est liée à la structure du sujet, mais que dans l’effet recherché au moment où se réalise l’acte toxicomaniaque c’est la recherche d’un Autre, venu d’ailleurs, un Autre non barré où peut s’accomplir une jouissance absolue, sans reste et… éphémère. Ce temps de jouissance réalise peut-être la visée d’un désir abouti, soit de se faire l’objet totalement soumis à cet Autre. Moment d’abandon de toute subjectivité et de tout aléa lié au sujet désirant pour réaliser ce lien ayant une forme de perfection. La pensée du sujet se trouve ainsi canalisée et directement connectée sur l’objectif à atteindre qu’est la réussite de la rencontre avec la jouissance. Ce serait un moment privilégié et unique où se réalise une parfaite harmonie entre la pensée et l’acte, entre le symbolique et le réel, une rencontre avec une jouissance sans reste. Plus de ratage entre l’intention du sujet et la réalisation de la jouissance. Ceci évoque ce que reprend Jean-Pierre LEBRUN à propos d’un texte d’Henri MICHAUX dans « Les poteaux d’angle ». Je reprends le texte de MICHAUX « Seigneur Tigre c’est un coup de trompette en tout son être quand il aperçoit sa proie… Qui ose comparer ses secondes à celles-là ? Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes Tigre » ? Le commentaire de JP LEBRUN est le suivant : « Contrairement à l’animal, lorsque nous nous précipitons sur l’objet quel qu’il soit, nous emportons avec nous cette distance, ce recul, cette absence. Si le mot peut nous rendre la chose présente même en son absence, il ne peut que manquer la présence pleine de la chose du fait de l’absence qu’il y introduit. A cet égard, impossible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. » Et bien ceci m’inspire le commentaire suivant c’est que notre sujet éprouve peut-être ces « dix secondes Tigre » au moment où il saisit son objet drogue dont il sait anticiper la pleine réalisation de la rencontre avec la jouissance. Evidemment tout ceci à condition d’évacuer, mettre en suspens la dimension subjective.
Le discours répétitif du sujet
Je commente également la question du caractère stéréotypé et invariant qu’on entend régulièrement dans les propos de ces sujets. Il faut je crois préciser que cette monotonie, ce répétitif de mots et de situations déjà si souvent entendus, reposent essentiellement dans ce qui est le rapport à l’objet drogue. Car devenir toxicomane a comme conséquence incontournable de vivre des expériences et des sensations que partagent la plupart des autres sujets toxicomanes. C’est ainsi que l’on entend des discours centrés sur les mêmes mots : « la drogue », « la came », « le manque », « la galère », « les flics », « le juge », « l’od », « la poussière », « l’hépatite », etc. Donc, comme ils se présentent avec cette identité affirmée de faire croire que le toxicomane existe, les signifiants du sujet se convertissent en signes de toxicomane, soit des mots dépourvus et séparés de l’univers inconscient et subjectif.
La drogue et le jeu de la bobine
Autre commentaire à propos du toxicomane qui ne joue pas avec l’objet drogue comme l’enfant avec la bobine (où ce qu’il vise c’est ce qui n’est pas là en tant que représenté). Car cet objet sera ensuite symbolisé, le sujet peut s’en passer, peut l’abandonner quand celle-ci sera nommée et intégrée à sa chaîne signifiante. Comment de la place du sujet toxicomane est-il possible pour lui de se séparer et d’abandonner cet objet drogue ? Car l’objet drogue après tout vise aussi ce qui n’est pas là (la jouissance) en tant que représentée. Comment réussir à nommer cette quête, ce manque, voire à y substituer des signifiants refoulés ou pas ? Quel travail de symbolisation devons-nous mettre en place pour interrompre et traiter une aliénation infernale à l’objet ?
Dépasser la castration symbolique ?
Chassaing évoque également la question de savoir si le sujet vise de se passer de la castration symbolique. Je retiendrai deux modalités possibles. Premièrement ceux auxquels j’ai plus souvent affaire et chez qui on pourrait dire qu’une castration symbolique ne semble pas suffisamment opérationnelle, protectrice (soit de faciliter l’alternative vers des jouissances symboliquement construites). La deuxième catégorie de sujets qui sont moins inquiétants et, d’une certaine façon mieux armés pour ne pas s’y engluer, seraient ces sujets chez qui la question du nom du père et des lois du langage serait transitoirement transgressée, récusée ou suspendue. Il y aurait là comme une sorte de défi du névrosé, un vœu, un idéal de pouvoir rencontrer la jouissance en écartant ce qui y ferait obstacle. On voit là que ceci nous conduit, d’une certaine façon, sur le chemin de l’acte pervers.
Voilà quelques commentaires trop brefs de la lecture de quelques éléments du livre de Jean-Louis, qui a le grand mérite de nous aider à reprendre nos questions et à enrichir notre débat.
