AA ?
Auteur : Marc Darmon 19/10/1992
"Le sujet supposé savoir n'est pas tout le monde, ni personne. Il n'est pas tout sujet, mais pas non plus un sujet nommable. Il est quelque sujet. C'est le visiteur du soir, ou mieux, il est de la nature du signe tracé d'une main d'ange sur la porte. Plus assuré d'exister de n'être pas ontologique, et à venir d'on ne sait zou"
Jacques Lacan, Séminaire du 15/4/80
Puisque la date de nos journées sur la passe n'est pas une simple coïncidence, j'ai cité ces quelques phrases de Lacan qui m'évoquent en écho Pessah, la Pâque juive, Pessah, c'est passer au-dessus, c'est aussi boîter, sauter, épargner. Lorsque Dieu frappa de mort les premiers nés égyptiens, les fils du tyran, il passa au-dessus des portes des juifs, portes marquées du signe. Pessah, c'est la passe du peuple juif, c'est-à-dire la traversée du désert qui a fait de lui l'objet sacré que l'on sait, c'est-à-dire exécré, expulsé... Je ne fais là que rappeler que Lacan dans sa proposition sur la passe insistait sur la place particulière du peuple juif et priait les analystes d'en dire quelque chose.
Cette proposition est une nouvelle lecture de la phrase de Freud : "Wo es war, soll ich werden". Au terme de l'analyse, le sujet découvre ce qu'il est ou plutôt ce qu'il "désest", du verbe désêtre (je désuis...) : pur trou (-φ) ou pur objet (a). La castration réglant la relation dite génitale, c'est comme objet (a) qu'il comble la béance s'ouvrant dans l'acte sexuel. Du grand Autre choit (a), et c'est en l'Autre que s'ouvre le trou du (-φ). La traversée du fantasme, c'est la découverte de cette structure que le fantasme voilait.
Avec la proposition sur la passe Lacan donne à l'analyse didactique qu'il appelle "analyse pure", un terme au-delà de ce que Freud évoquait dans Analyse terminable et analyse interminable, c'est-à-dire au-delà du roc de la castration.
La traversée du fantasme où s'opère la séparation du (a) et de l'Autre constitue le point de pivot à partir duquel le désir de l'analyste trouve sa place.
L'Autre se révélant en fin d'analyse non pas imaginairement incarné mais un pur lieu impliqué par la structure, un mirage donc pour la jouissance duquel comme objet (a) l'analysant se vouait. Si cet objet tombe, c'est le rien qui définit seul son être ou plutôt son désêtre.
La traversée du fantasme est un moment, celui-ci en effet se reforme obligatoirement, et ce n'est certainement pas un nouveau fantasme, mais de cette traversée résultent certaines conséquences : une souplesse dirons-nous dans les déterminations du fantasme, et la possibilité pour l'analysant devenu analyste d'opérer pour d'autres de nouveau cette séparation, en incarnant pour eux ce (a).
Déjà dans l'Ethique, Lacan évoquait la détresse propre à cette expérience, Hilflosigkeit. Le sujet n'a, disait-il, dans ce rapport à lui-même qui est sa propre mort (mais au sens de la deuxième mort), il n'a à attendre l'aide de personne. C'est l'expérience " du désarroi absolu, au niveau duquel l'angoisse est déjà une protection, non pas Abwarten, mais Erwartung. L'angoisse déjà se déploie en laissant se profiler un danger, alors qu'il n'y a pas de danger au niveau de l'expérience dernière de l'Hilflosigkeit ". (Ethique, Le seuil, p. 351).
Ce passage se réfère probablement à Inhibition, symptôme, angoisse, où Freud distingue la situation de détresse (" désaide " selon la dernière traduction), et celle de danger où celle-ci n'est pas attendue sans rien faire abgewartet mais prévue, pleinement attendue, erwartet, le signal de l'angoisse est lié à une telle attente.
Ce que je viens de dire relève du savoir psychanalytique, mais quel est le statut de ce savoir ? Pour reprendre la distinction de la proposition, cela relève du savoir référentiel, quand bien même ce savoir référentiel ne porterait pas sur les objets habituels des sciences, mais sur les effets du langage. Lacan oppose savoir référentiel et savoir textuel, le savoir de l'inconscient est un savoir textuel, dit-il et il y a un monde entre les deux.
Dans la procédure de la passe il s'agirait pour le sujet d'articuler ce qui vient d'être rappelé, la séparation de l'objet, la traversée du fantasme, à partir de ce savoir inconscient dont il aurait fait le tour, deux fois comme nous le verrons. C'est la différence entre un savoir que l'on pourrait apprendre ou même que l'on pourrait apprendre à apprendre et un dévoilement.
Mais il y a une difficulté, d'ordre logique, pour le sujet ainsi desti-tué de parler de cet " au-delà de la psychanalyse ". Où le pourrait-il s'il est au-delà, et pourquoi le ferait-il s'il y est réellement, d'ailleurs y est-il encore ?
Parce qu'il semble essentiel qu'un témoignage soit recueilli de cette passe et qu'une nomination en découle.
D'où vient cette nécessité ? Il s'agit pour le passant d'un devoir éthique, celui de nommer, ce lieu vide S(A) (peut-être faut-il parler de nomination réelle comme nous le verrons) seul susceptible de faire intersection, au sens de la théorie des ensembles, pour les analystes. Le jury avalise ou non cette passe à partir de ce même lieu qui vient marquer l'absence d'un garant ultime, de l'Autre de l'Autre.
Le dispositif de la passe proposé par Lacan a l'ambition de venir lever cette difficulté logique, cette impasse évoquée plus haut. Les différents acteurs viennent occuper les places mises en jeu virtuellement dans toute analyse, celle de la topologie du graphe. C'est à ce prix qu'une communauté d'analystes pourrait maintenir le réel de l'expérience au coeur de leur organisation.
Comment reprendre cela aujourd'hui ? L'introduction de la passe a eu des effets qui persistent aujourd'hui dans les analyses alors même qu'il n'y a plus de procédure institutionalisée. L'analyse se fixant pour terme la traversée du fantasme n'est pas la même que celle qui se termine sur le roc de la castration, c'est-à-dire la castration imaginaire et cela a des conséquences pratiques sensibles. Mais la traversée du fantasme, la séparartion de l'objet (a) ne reposent-elles pas sur une théorie et une topologie datée celle du cross-cap et du tore ? Il est sans doute nécessaire de mesurer les effets des apports postérieurs, par exemple le séminaire sur Le Sinthome a produit un tout autre abord du symptôme qui n'est plus forcément ce qui doit êre réduit par l'interprétation. Lacan en vient à formuler le travail de l'analyse comme produisant " un savoir y faire " avec son symptôme.
Dans le séminaire L'insu... (14/12/76 et 21/12/76), à partir du noeud borroméen torique, Lacan décrit un retournement du tore symbolique à partir d'un trou, d'une fente, ce tore englobe alors le réel et l'imaginaire.
Il en résulterait " une préférence donnée entre tout à l'inconscient ". Est-ce là tout ce qu'on peut attendre d'une analyse, produire une sorte de folie interprétative, et le rôle de l'analyste est-il de prendre systématiquement le point de vue du symbolique ?
C'est ce que Lacan semble mettre ici en question, le retournement du symbolique peut produire des effets souhaitables mais le noeud n'est plus borroméen. " Si ça s'arrange un peu mieux comme ça de mettre l'accent sur le savoir de l'une-bévue, de l'inconscient, ... c'est une structure... différente du noeud borroméen ". Lacan parle alors de la nécessité d'une autre coupure pour retrouver la structure du noeud borroméen, il emploie le terme de " contre-psychanalyse " et s'appuie sur Freud : " Freud insistait pour qu'au moins les psychanalystes refassent deux tranches, une seconde fois la coupure "
Il est vrai que Freud dans Die endliche und die unendliche Analyse, évoque la possibilité pour l'analyste de se constituer périodiquement, par exemple tous les cinq ans, dit-il, à nouveau " objet de l'analyse, sans avoir honte de cette démarche. Cela signifierait donc que l'analyse personnelle elle aussi, et pas seulement l'analyse thérapeutique pratiquée sur le malade, cesserait d'être une tâche ayant une fin pour devenir une tâche sans fin ".
Pour Freud c'est le moyen pour que les analystes ne se détournent pas et ne se défendent pas eux-mêmes de l'analyse. Il voit également dans le " commerce incessant avec tout le refoulé qui, dans l'âme humaine, lutte pour sa libération, le danger de réveiller des revendications pulsionnelles que l'analyste peut habituellement maintenir dans l'état de répression ". D'où l'intérêt de ces tranches.
S'il y a chez Freud la volonté de maintenir l'analyste sur la bréche de sa propre analyse, " tâche sans fin ", il n'y a pas, du moins à ma connaissance, de nécessité de deuxième tranche en tant que telle.
Chez Lacan la seconde coupure semble renvoyer à une nécessité de structure, celle du tore retourné, mais nous retrouvons à cette occasion la structure même du signifiant en double boucle. Il est significatif que dans le même temps où Lacan évoque la seconde coupure, il retrouve la topologie du tore, celle du séminaire sur L'identification et il la retrouve dans le noeud borroméen lui-même. Lacan s'interroge de nouveau sur cette question des deux tours dans Le Moment de conclure (10/1/78), il y parle de la fin de l'analyse : " c'est quand on a deux fois tourné en rond, c'est-à-dire retrouvé ce dont on est prisonnier ; recommencer deux fois le tournage en rond, c'est pas certain que ce soit nécessaire, il suffit qu'on voie ce dont on est captif, et l'inconscient c'est ça, c'est la face du réel ... c'est la face de réel de ce dont on est empêtré. L'analyse ne consiste pas à ce qu'on soit libéré de ses sinthomes, l'analyse consiste à ce qu'on sache pourquoi on est empêtré. "
Un point important de la proposition de la passe mérite également d'être étudié, il s'agit de la nomination. Comme il était dit au début, l'analyste n'a pas à s'identifier au sujet supposé savoir, qui n'est pas nommable. Mais avec la nomination AE et ici aujourd'hui AA (avec tous les jeux de mots que vous voudrez), il s'agit de nommer le réel de la passe plus que de nommer des personnes. Bien sûr, la nomination des AE permettait dans le dispositif de Lacan de transformer l'école en la centrant sur cette expérience. Mais, comme nous l'avons vu, il s'agit de nommer un pur trou S(A), l'absence de l'Autre de l'Autre et c'est justement ce signifiant qui manque à l'ensemble des signifiants : AA devrait-on écrire.
Lacan oppose la nomination réelle qu'il relie à l'angoisse et au jugement de Dieu, à la nomination symbolique et imaginaire.
La nomination imaginaire, ce serait la reproduction de l'analyste par identification imaginaire, c'est la suffisance qui repose sur l'équation moi = moi.
La nomination symbolique règle traditionnellement les systèmes d'alliance et d'adoption, elle impliquerait un fonctionnement comparable aux autres sociétés, mais l'analyse remet justement en question le rapport de l'homme à la parole.
Reste la nomination réelle et l'angoisse qui lui est propre, comment la relier à la nomination symbolique nécessaire, et comment neutraliser les effets imaginaires ?
