Travail social : quelle langue pour quelle pratique ?
Auteur : Philippe Candiago 15/10/2004
Une pratique sociale peut-elle s'élaborer en s'articulant au champ analytique. De quelles articulations s'agit-il, et pour quelles incidences dans nos pratiques ?
Le travail social se déploie dans un contexte sociétal marqué par d'importantes mutations dont, et ce n'est pas la moindre, une aspiration libertaire tout à fait remarquable, dont l'accroche avec le discours social de la science, telle que l'a mis en perspective J-P. Lebrun (1), représente peut-être la pierre angulaire de ce cheminement de la modernité, qui fait évoluer le système de référence des démocraties, des "tables de la Loi" vers les "Lois du marché".
Si le libéralisme orthodoxe est devenu le modèle de cette évolution, c'est sans doute qu'il représente une modalité de réponse à la réalisation d'une aspiration inconsciente que Ch. Melman identifie sous la forme d'un "jouir à tout prix" (2). J'avancerai que ce libéralisme se développe sur ce fantasme, qu'il n'inaugure pas, mais qu'il fait fructifier, de pouvoir accéder directement à l'objet de la satisfaction par un jeu d'ajustement opérant entre une demande consciente d'elle-même et une offre adaptée.
Dans ce jeu d'ajustement, nul besoin de tiers venant de l'extérieur, car le tiers ne vient se soutenir, (l'histoire des idées politiques nous l'indique), que de la reconnaissance de l'impossible de cette rencontre, d'un "ça ne va pas" irréductible, qu'il soutient en retour. Or la dynamique de cette économie orthodoxe, réglée faut il le rappeler, par cette vieille pensée néo-classique, est de s'engager justement sur l'éviction de ce "ça ne va pas", nous renvoyant, me semble-t-il au principe de la naturalité matriarcale, à ce monde positif, fait d'adhérence et de captation, que décrit Ch. Melman, ou "toute demande trouve satisfaction dans la réalité ; où le mot renvoie directement à la chose, n'a pas d'autre signifié que la chose elle-même (3)"
C'est cette fermeture, cette complétude, dans laquelle une société se pense, qui rend possible d'élever les mécanismes du marché au rang de loi, ce qui n'est en aucun cas le destin indépassable d'une économie de marché.
La grande trouvaille de J-M. Keynes, lecteur attentif de S. Freud, avait été d'introduire dans ce champ merveilleux des théories classiques, la dimension de l'impossible. Il a en effet pris le contre-pied des théories néo-classiques en leur opposant un marché ouvert et imparfait, animé par des agents économiques irrationnels (encombrés d'un inconscient). Cette tentative inaugura en son temps, le déclin du modèle orthodoxe "matriarcal", au profit d'un système ordonné par un pacte symbolique, dans lequel l'économie se trouvait "lestée du politique".
Ainsi le travail de théorisation de J-M Keynes prolonge la grande affaire des religions, en tout cas monothéistes et de la politique dans sa fonction la plus noble, et de leur oeuvre civilisatrice, dont on pourrait dire qu'elle est de ferrailler, non sans violence, non sans un cortège de difficultés, avec le social, afin d'exiler cet objet dans l'au-delà de la vie, ou dans l'idéal d'un bien commun, soit des lieux "introuvables" ; garantissant en cela, un étayage symbolique à un principe de souveraineté.
Mais si cet ordonnancement marche assez bien tant qu'il s'agit d'interdire l'accès à un objet indisponible, il devient beaucoup plus précaire, dès lors que cet interdit, porte sur un objet enfin accessible, même si c'est sous la forme de marchandises.
C'est avec cette évolution, ordonnant une nouvelle relation à l'objet dont Ch. Melman nous dit "que celui-ci ne vaut plus par ce qu'il représente, mais pour ce qu'il est" (4) ; que nos sociétés ont sans doute à faire.
Le travail social, est bien sûr traversé par cette mutation. Historiquement, sa mission a grosso modo été (en dehors peut-être des personnes handicapées) de réinscrire, bon gré mal gré, dans l'ordre social et symbolique, des personnes qui, à la marge, s'en émancipaient d'une façon qui pouvait devenir très problématique pour elles.
On peut aujourd'hui se poser cette question : nous sommes encore en présence de marginaux, ou est-ce que les personnes, les familles qui s'adressent à nous le font, non de s'être écartées d'un discours social, mais d'en être le produit ?
Je pense par exemple à cette jeune femme que j'ai récemment admise dans mon service et dont le parcours rend compte de ce processus. Son premier mari dit-elle était un Français. Elle l'avait choisi pour dit-elle : "échapper à la place faite aux femmes par la culture maghrébine". Elle vient vivre en France avec son époux, mais connaît une vie conjugale moins prometteuse que prévue. Celle-ci qui se décline sur le mode de la violence, la pousse à se séparer (en laissant ses trois enfants avec leur père). Sa liberté retrouvée, elle entreprend des études d'assez haut niveau qui la conduisent au gré de différents stages, du Caire à Londres. À son retour en France, elle rencontre un autre homme et "tombe enceinte". Mais elle ne veut pas vivre avec lui pour ne pas s'aliéner à nouveau à une vie familiale qui l'empêcherait de se réaliser. Cette jeune femme se retrouve alors ballottée dans l'entre-deux d'une vie conjugale et familiale qu'elle récuse pour mieux se réaliser et une autre, correspondant à ses choix de "femme libre", mais se refermant sur elle, sur le mode d'un enlisement dans la précarité. Et de conclure : "et maintenant je suis SDF".
On pourrait dire de façon peut-être quelque peu radicale, que la précarité sociale et affective que connaissent ces personnes peut se lire comme un effet de leur adhésion à ce même discours conduisant l'économie, qui en substance nous invite à nous défaire de toute aliénation symbolique, pour mieux nous réaliser. Les personnes que nous recevons sont exemplaires de cette orientation. Malgré des parcours très différents, elles se présentent cependant selon des modalités assez insistantes, ou cette revendication libertaire, doublée d'un rapport à l'autre vécu sur le mode d'une duperie souvent persécutoire, occupe une place importante dans le processus qui les conduit à une forme de désarrimage social et affectif.
Or, nos institutions, par souci de répondre à ce même discours social, pour se mettre en règle avec les textes législatifs ou réglementaires qui régissent leurs missions, ont largement évolué. L'évolution essentielle à laquelle nous assistons dans notre travail est, je crois, relative à cette orientation, qui consiste à construire des réponses articulées à une langue de plus en plus exacte, où toute demande est réduite à sa dimension objective, et où l'intrication de la demande et du désir d'un sujet n'est pas reconnue. Voilà une première question qui mériterait d'être mise au travail, qui l'est d'ailleurs dans une analyse de la pratique. Comment en effet, d'une place d'éducateur, recevoir cette demande qui porte sur des objets réels, mais n'en est pas moins prise dans le registre de la parole et de son énigme ?
Ne pas tenir compte de cette dimension nous entraîne dans une production de réponses qui ne sont souvent, pas autre chose qu'une orthopédie sociale et médico-sociale. Cette femme est en difficulté pour se séparer de son enfant, des temps de garde sont prescrits pour garantir cette séparation. Celle-ci ne sait pas tenir son appartement ou essaime des dettes un peu partout, une travailleuse familiale est nommée et une aide au budget se met en place. Cela ne signifie pas que ces dispositions soient inappropriées ou que les professionnels ne soient pas attentifs aux personnes qu'ils accompagnent, mais qu'elles interviennent de plus en plus dans le registre de cette langue exacte, dont j'ai essayé de repérer les incidences dans ce bref détour économique.
Cette orientation, si elle est aujourd'hui validée par notre modernité, n'est peut-être pas une tentative nouvelle des professions du social dans la mesure où elle participe, qui sait, de leur idéal. En cela, si le travail social se compromet avec le même sujet que la psychanalyse, il ne le traite pas de la même façon, et ce n'est qu'au prix d'un effort que les travailleurs sociaux peuvent faire ce pas de côté, pour tenter d'aliéner leur travail, car c'est de cela dont il s'agit, aux lois du langage et de la parole. Je dis bien que cet effort revient aux travailleurs sociaux, car il n'y pas à attendre la création d'une politique publique allant dans ce sens, ce serait même préoccupant, bien que les institutions peuvent on non soutenir ce déplacement. Cet effort, s'il est consenti, offre un point de rencontre avec les analystes ; non pas pour disposer d'un outil de plus, comme j'ai pu l'entendre encore récemment, mais pour accepter que notre travail soit travaillé par la fonction de la parole.
Pour essayer d'éclairer mon propos, je prendrais l'exemple de deux expériences de travail que j'ai eu dans deux services différents, mais remplissant chacun une mission quasi-identique d'hébergement de familles et de protection de l'enfance.
Le premier est un centre maternel. Ce service, est-ce dû à cette nomination, qui met le "maternel" au centre, est tout à fait représentatif de cette orientation d'un travail pris dans l'exactitude de la langue.
Je crois pouvoir avancer que cette orientation a conduit à la mise en oeuvre dans ce service, d'une pratique médico-sociale, bâtie sur l'observation des comportements, définissant les contours d'une prise en charge éducative, tout à fait attentive, dans laquelle, le verbe renvoyant à la chose, toute demande, se trouvait très vite et assez systématiquement captive d'une réponse dans la réalité.
Cela donnait au travail une tonalité toute à fait remarquable, ordonnée à partir d'un étrange couplage. D'une part, on était frappé par les positionnements très libres des professionnelles, parfois sans retenue, tant à l'égard des femmes accueillies que de l'institution. D'autre part, quand une difficulté apparaissait, on observait une crispation sur une référence à une équipe toute-puissante, désincarnée, invitant chacun à s'évincer de sa place d'énonciateur, pour devenir le disciple d'énoncés stéréotypés, qui gagnaient un statut de pure vérité.
Les conséquences de cette orientation, ont été de produire un climat fait d'un mélange de violence latente et d'inquiétude, tant du côté des femmes hébergées que des professionnelles ; et assez fréquemment bien sûr, des comportements violents, des débordements apparaissaient ; "ça dérapait". Ces dérapages étaient alors traités mécaniquement, d'une façon mutique, par un rappel codifié et réglementé au cadre. Je dirais qu'on retrouvait dans ce service, un nouage entre vérité et liberté, identique à celui qui organise la déroute de l'errance, et qui trouvait dans cette réification de la loi, une forme réalisation.
L'essentiel du travail dans ce service n'a consisté qu'à tenter d'entamer cette logique de travail non trouée, apte à assouvir imaginairement la demande de l'autre, en le mettant à la botte de nos bons soins. Cette entame, est-elle autre chose qu'un effet de langage qui est venu faire barre à cette liberté ? L'effet le plus évident de cette tentative a été l'apparition d'une certaine tempérance, en même temps qu'une place se ménageait pour l'autorité. Le travail n'est pas devenu plus facile, il est même devenu plus complexe, mais il s'est humanisé, ce qui n'est déjà pas si mal, d'autant qu'il y a peut-être gagné une certaine efficacité.
Je pense à cette jeune femme, point de mire de tous les services sociaux pour arriver à un placement stabilisé des enfants (elle attendait encore une petite fille). L'accompagnement par le centre maternel était devenu un combat, à tel point que j'y ai mis un terme, en maintenant cependant l'hébergement (après tout il y avait assez de monde et de mesures autour d'elle et de sa famille). Et bien cette jeune femme qui ne maniait que l'invective, est venue un jour, juste après la naissance de sa fille, pour me dire que dans sa famille c'est le nom de la mère qui se transmettait, elle ne s'offusqua pas de mon interrogation et revint à quelque temps de là pour m'informer que le père de la petite fille l'avait reconnue et lui avait donné son nom ; contrairement à ses frères et soeurs, cette enfant a été placée très rapidement et vit en famille d'accueil...
Dans le service que je dirige actuellement, le travail essaye de se mettre en place d'une façon différente. D'une part, les modalités d'hébergement, pour une courte durée, en appartements diffus, ne nous permettent pas d'avoir les personnes directement sous la main, ni d'envisager de régler leurs problèmes.
D'autre part, comme il s'agit d'un semblant d'accueil d'urgence, il n'y a pas de dossier ni de commission d'admission, mais pas davantage d'accueil immédiat et sans condition. Nous prenons le temps de recevoir les gens, ce qui, bien que cela contrevienne en apparence aux orientations politiques actuelles, est très bien accepté par les personnes, ainsi que par nos partenaires, comme s'il y avait là un savoir disponible, je dirais articulé aux lois de la parole que chacun peut respecter ou mépriser.
Enfin, l'accompagnement n'est pas contractualisé et le rappel du cadre est somme toute une préoccupation tout à fait secondaire, peut-être parce que nous pouvons faire entendre nos propres limites, ce qui évite d'avoir à en donner à l'autre, dans la mesure ou il s'opère une reconnaissance d'un arbitraire irréductible, articulé à notre subjectivité, dans nos décisions.
J'avancerai que ce qui se met en place, presque d'emblée dans cette configuration de travail, c'est la dimension du transfert, comme lieu d'exercice du travail. Cette orientation, me paraît engager chacun à prendre la responsabilité de risquer la rencontre avec des personnes, qui d'emblée, ne se présentent pas comme de purs cas sociaux. Dès lors, le travail est quelque peu différent du centre maternel. Nous avons davantage affaire à un malaise qu'aux affres de l'impuissance qui, il est vrai, sont peut-être plus festives. Là encore, à cet endroit, notre travail ne vient-il pas, d'une place qui lui est singulière, partager un terrain avec ce que je crois être le champ de la clinique analytique ?
Cette proximité ne change pas notre travail, il s'agit bien d'accompagner des familles, de participer parfois avec elles aux gestes de la vie quotidienne, de dénouer souvent l'imbroglio de leur situation administrative, mais il le déplace, d'une façon qui l'amène à s'ordonner à partir d'une subversion de cette langue exacte, qui devient la langue du social.
Cette subversion, si elle est le préalable, à un travail social qui récuse de s'abandonner au "social de service", n'apporte cependant aucune garantie à celui-ci, nous rappelant que, comme l'acte de gouvernement ou de psychanalyse, l'éducation relève d'un impossible. De fait, nous sommes souvent en difficulté (certes pas de la même façon qu'au centre maternel) notamment quand nous sommes confrontés et c'est assez fréquent, à des questions de protection des enfants. C'est encore là que l'intervention d'un psychanalyste trouve sa place, pour nous aider à éclairer et à assumer individuellement et collectivement une pratique qui, comme l'économie, pour rester humaine et intéressante, doit garder vive la question de notre action et de notre engagement dans celle-ci.
Notes
(1) J-P. Lebrun, Un monde sans limite - Essai pour une clinique psychanalytique du social, Ramonville Saint-Agne, Erès, 1997
