Du sujet à l'usager
Auteur : Ângela Jesuino-Ferreto 15/10/2004
Pour continuer à ouvrir ce chantier des questions, puisque nous sommes dans une journée préparatoire, je voulais partir de la définition du mot usager qui est comme vous le savez, la manière dont on nomme ceux qui sollicitent les services publics en général et qui est donc le terme consacré par ceux qui y travaillent.
Alors dans le Robert Historique de la Langue française on retrouve ceci :
- Usager, usagère : adjectif et nom : a désigné la personne qui connaît bien les usages, les us et costumes. Le mot n'est plus employé comme adjectif aux sens de "qui a l'habitude de faire quelque chose".
- Le nom est aussi un terme juridique qui désigne celui qui a un droit réel d'usage. (1319)
- Usager, repris à partir du début du XXe siècle se dit aujourd'hui couramment d'une personne qui utilise un service public, comme je l'ai dit plus haut ; mais vous voyez que c'est assez récent dans l'histoire du mot.
- En relation avec usage en linguistique, il désigne ensuite spécialement un utilisateur de la langue.
- Le verbe usager correspond à l'emploi juridique du nom et signifie "se servir d'un droit d'usage".
Vous voyez que les divers sens du mot peuvent nous aider à mieux saisir de quoi il s'agit. Je ne pense pas trop forcer le coup en vous proposant ceci
Du sujet soumis aux lois du langage nous passons à l'utilisateur de la langue qui se sert donc, de son droit d'usage.
Je dirai que c'est ce point de revirement qui nous interpelle et qui nous oblige, me semble-t-il, à être réunis là aujourd'hui.
En tout cas je vais prendre ici ce point de revirement à la fois comme étant le témoin des transformations à l'oeuvre dans le lien social et à la fois ce qui peut venir faire point d'appel à ce qu'éventuellement des analystes interviennent dans le champ dit du social. Car comme nous le savons tous, nous intervenons à partir de ce qui cloche. Parce que là où les dispositifs du social marchent, quand la machine est bien huilée, on n'a pas besoin de nous.
Est-ce ce glissement du sujet à l'usager qui fait que la demande se déplace et que l'adresse vient se poser là où il n'est pas attendu comme sujet justement mais où il doit être reçu comme usager pour accéder à ses droits ? Est-ce ce glissement qui fait qu'il s'adresse là où il n'y a pas d'autre discours pour l'accueillir que le discours administratif, comme nous le pointait Jean-Pierre Lebrun, dans nos discussions ?
De ce fait même, du fait même de ce glissement, il est invité à laisser sa subjectivité au vestiaire. Mais il se trouve que parfois les usagers font preuve de manque de politesse et il me semble que c'est là où il y a irruption de la subjectivité que nous sommes appelés à y aller. C'est là où la subjectivité fait désordre, quand elle suscite l'angoisse du travailleur social ou de l'institution qu'on fait appel à nous. Mais alors comment y aller ? Et quand on y va, qu'est-ce qu'on fait ? Est-ce que nous pouvons dire que nous faisons de la clinique du social ? Est-ce que le sujet va être traité par le social ? Les enjeux sont de taille. Nous savons qu'aujourd'hui des structures de soins dites sanitaires, notamment en psychiatrie, sont en train de basculer dans le médico - social par les instances administratives qui se refilent ainsi le bébé en récupérant au passage des budgets.
Mais je reprends ma question :
Est-ce que nous sommes là pour soutenir l'utilité sociale de l'écoute, pour ne pas citer le titre d'un article récemment paru dans Le Monde sous la plume d'un éminent psychanalyste ? Puisque nous sommes entre nous, je me permettrais de vous dire: foutaise! Est-ce que l'écoute a une quelconque vertu en soi ? Nous savons tous ce qu'une écoute mal à propos peut déclencher chez certains types de sujet.
A mon sens il faut être très prudent quand nous parlons de clinique du social, de clinique du travailleur social. Je me suis demandé au long de nos vives discussions à ce propos comment expliquer la migration de ce terme de clinique vers le social Je ne peux m'expliquer cela sinon par ce déplacement du sujet à l'usager. Est-ce cela en définitive qui nous autorise à y aller dans le champ du social ? Pas pour faire de la clinique du social bien entendu, mais pour faire, quand cela est possible, ce qu'on sait faire, ce à quoi on est formé, c'est à dire une clinique du sujet. Ici il me semble qu'il ne faut pas se tromper, ce n'est pas la clinique qui a changé de camp, c'est ce sujet en souffrance, en attente, qui a migré.
Alors quoi dire de notre intervention dans le champ du social ?
Cette intervention je la définirai pour ma part comme une pratique de discours. Dans cette pratique avec d'autres champs d'action, si clinique il y a, elle vient se déduire de notre intervention et vient opérer une subversion voire une soumission des impératifs sociaux aux impératifs de la clinique. Subversion du fait de pouvoir aménager une place pour que quelque chose du sujet puisse se faire entendre dans cette pratique du travailleur social appelée à être de plus en plus dé subjectivée voire technicisée.
Cette pratique de discours suppose tout de même que quelqu'un puisse occuper la place transférentielle pour qu'un dire puisse se soutenir, qu'un discours qui ne soit pas hors-sujet puisse se construire.
Construire un discours ne veut pas dire pour autant rajouter dans la cacophonie du sens. Justement si l'on veut être opératoire, ce n'est pas en proposant une interprétation du fait social, ni en participant à la pluridisciplinarité, mais en faisant valoir un certain rapport au réel en tant qu'impossible. Ce discours, quand il se tient, il traverse les institutions, il décloisonne, pour utiliser un mot à la mode, sans déspécifier les places, mais on peut l'espérer, en mettant chacun à sa place face à ce réel qui vient poser la limite.
La question du savoir, du spécialiste, de l'enseignement des concepts psychanalytiques donne lieu à une transmission forcément bancale et fallacieuse où le savoir tend à être fétichisé. Notre souci n'est donc pas celui de diffuser le savoir psychanalytique. Si transmission il y a, c'est une transmission en acte, dans l'après coup de l'acte. Ce que nous pouvons assurer, alors là comme dans une cure, c'est un lieu vide où quelque chose de l'ordre d'un discours du sujet puisse avoir droit de cité si j'ose dire, si l'on concède bien entendu qu'il y a du sujet dans l'usager.
Il faudrait pouvoir parler ici du rôle du travailleur social comme véritable passeur dans ce qu'on pourrait appeler d'une façon ramassée une fabrique du discours, une fabrique du sujet.
Quand nous arrivons à maintenir ce cap, d'une fabrique du sujet, d'une fabrique du discours, l'acte alors devient possible, le soutenir devient possible. Cela paraît simple à dire mais ceux qui travaillent dans le social savent que là où l'angoisse fait appel constamment au passage à l'acte, ce pari n'est pas gagné d'avance.
Concevoir donc notre rôle dans le social comme celui des praticiens du discours ? Cela suppose tout de même un savoir-faire. Lequel ? Celui qui nous confère le fait de pouvoir encore nous référer aux lois du langage dans un moment de "déchirure du tissu symbolique".
Je voulais conclure en citant Lacan dans le Séminaire Encore du 9 janvier 73, (où il est en train de parler de la fonction de l'écrit) p. 30 des Editions du Seuil :
"Fonction et champ, ai-je écrit, de la parole et du langage, j'ai terminé, en psychanalyse, ce qui était désigner ce qui fait l'originalité de ce discours qui n'est pas homogène à un certain nombre d'autres qui font office, et que de seul fait nous distinguons d'être de discours officiels. Il s'agit de discerner quel est l'office du discours analytique, et de le rendre, sinon officiel, du moins officiant".
C'est un mot difficile officiant. Je voudrais m'arrêter là dessus pour pouvoir ouvrir la discussion.
