Psychanalyse et psychiatrie

 
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Un rebelle est parmi nous

Auteur : Alain Dufour 30/11/2003

Bibliographies Notes

"Pour la loi, est charlatan celui qui soigne les malades sans pouvoir prouver qu'il possède un diplôme médical d'État. Je préférerais une autre définition : est charlatan celui qui entreprend un traitement sans posséder les connaissances et les capacités requises. M'appuyant sur cette définition, je me risque à affirmer que - pas uniquement dans les pays d'Europe - les médecins fournissent à l'analyse son plus gros contingent de charlatans."
Sigmund Freud

Il apparaît avec l'amendement Accoyer que "La question de l'analyse profane" débattue avec vivacité en 1926 reste d'actualité. Certes les psychologues sont aujourd'hui jugés capables comme les médecins d'assurer des consultations. Mais le malentendu qui opposait Freud aux médecins américains, demeure.

Freud a confirmé l'exploration d'un terrain nouveau lorsqu'il a ouvert les voies embroussaillées du rêve. Il distinguait dans cette sécrétion de notre vie psychique un contenu manifeste, soit ce que le rêveur raconte, et un contenu latent susceptible d'apparaître seulement après un travail particulier d'associations d'idées.

L'amendement Accoyer n'est pas un rêve... mais il en partage sûrement la duplicité. Le contenu manifeste se veut tout à fait rassurant. D'une part, il paraît en mesure de protéger le public, supposé ignorant, contre les manoeuvres vénales des charlatans, et lui garantir l'efficacité de praticiens confirmés. D'autre part la loi mettrait à l'abri d'une concurrence déloyale les praticiens honnêtes. Leur savoir, les techniques employées et leur probité seraient validées qui par un diplôme qui par des instances ordinales dûment adoubées.

Fort bien. Ce contenu manifeste nous rassure au moins par ses intentions. Mais il est douteux que l'amendement puisse en rien remédier à ce qui grève d'emblée son projet de régulation : l'objet de son attention, le soin de l'appareil psychique, est insaisissable.

Mais qu'en est-il du contenu latent à décrypter derrière les propositions apparemment raisonnables de l'amendement ? Il est à craindre que la visée en soit de soumettre les citoyens à une idéologie aujourd'hui dominante : celle de l'efficacité. Au nom de l'efficacité se multiplient les procédures d'évaluation aussi diverses que ruineuses et... inefficaces ! La surveillance bien sûr bienveillante, c'est pour nous protéger n'est-ce pas, d'une masse de plus en plus énormes de faits, de dits et d'écrits révèle le caractère proprement paranoïaque de l'entreprise. Ainsi en va-t-il du projet d'encadrement des pratiques dites "psychothérapeutiques" : il vise à encadrer, à évaluer, à vérifier et à fournir aux autorités des moyens d'intervention dans un champ confidentiel propre à favoriser "La subversion du sujet et la dialectique du désir".

Comment ignorer qu'aucune précaution disciplinaire n'a jamais freiné la prospérité des escrocs. Bien au contraire la rigueur des règles ne fait qu'attiser la passion de la transgression, véritable socle de la perversité et pour tout un chacun foyer du désir. Le Marquis de Sade nous enseigne sur cette importante question, dans les dialogues philosophiques qu'il a composés, tout ce qu'il est bon de savoir. Qui veut ignorer cela est animé par une autre passion, propice à maintenir une forme étonnante de jouissance : la répétition. Or cette forme d'aliénation particulière est affaire de psychanalystes, jusqu'à preuve du contraire seuls en mesure de régler un dispositif propre à déjouer les ruses de l'inconscient.

Mais soit : il revient à l'État, d'établir des contrôles. Il revient à ses représentants d'assumer cette forme singulière d'impossible, relevé d'ailleurs par Freud : gouverner. Il est par contre regrettable qu'un texte de loi assimile à une technique parmi d'autres ce qu'il épinglait comme second impossible : psychanalyser.

C'est pourquoi subsiste une question embarrassante : revient-il aux autorités politiques de contrôler les sujets de l'inconscient ?

Il est tout à fait étonnant que la psychanalyse n'ait pas été l'objet d'une considération spécifique. Ce n'est pas le lieu d'exposer ou de proposer au débat ce en quoi elle se distingue foncièrement de tout projet "psychothérapeutique" — encore que si elle ne garantit rien en terme de "santé" à entendre comme normalité sanitaire, elle ne soit pourtant pas sans effet.

Simplement il aurait été juste de prendre en considération deux faits de la première importance pour juger de la qualification des psychanalystes :

1.— l'obligation préalable à toute prétention de diriger une cure d'en avoir soi même éprouvé les effets

2.— pour l'immense majorité d'entre eux l'appartenance à un groupe qui met à l'épreuve la pertinence de leur pratique.

Il est un autre d'ordre de faits qui plaide en faveur des "profanes élargis", c'est-à-dire ni psychologue, ni médecin, et pourtant remarquables praticiens. Il relève du constat et de l'expérience. Il permet d'établir après un peu plus de cent ans d'existence de la psychanalyse, d'une part que la qualité proprement clinique des praticiens ne relève pas forcément de l'assimilation d'un discours universitaire constitué. D'autre part nombre d'entre eux ont apporté des contributions essentielles à notre compréhension de la vie psychique.

La formation des psychanalystes exige une soumission d'une toute autre nature, d'une toute autre texture que celle qui est exigée de l'étudiant ou du disciple.

Cela peut contrarier les maîtres en place qui assoient leur autorité sur la prévalence d'une connaissance scellée par leurs soins. Cela il est vrai permet aussi à quelques camelots habiles d'exploiter le forces du transfert, la crédulité qui le soutient à des fins étrangères à la psychanalyse.

Quelle est donc cette soumission incontournable ? Elle participe d'un renoncement : suspendre sa croyance en un ordre rationnel préétabli dont le langage usuel et les conventions sociales garantit la pérennité. Elle s'illustre par une position : l'analysant est allongé sans défenses sur un divan. Elle se déploie en essayant du mieux possible de respecter une règle : l'association libre. Elle érige, comme hypothèse nécessaire, en despote absolu une instance énigmatique supposée gouverner son destin, disposer à sa guise des mobiles qui dirigent le sujet à son insu. (Le psychanalyste Jacques Lacan désignait cette instance comme Autre. La majuscule venant distinguer cette fiction propre à notre humanité de la simple altérité.) Enfin le candidat psychanalyste que rien a priori ne saurait distinguer de n'importe quel analysant accepte de soumettre son énonciation et les effets transférentiels dont elle témoigne à l'écoute étrange d'un psychanalyste. Étrange puisque cette écoute est elle-même commandée exactement par les mêmes principes auxquels le sujet en analyse s'astreint. Comme on le voit ces exigences s'accordent bien mal avec les règles ordinaires de la production, de la rentabilité et encore moins avec celles de leur évaluation.

De naissance la psychanalyse est une agitatrice et elle ne peut que dénoncer la façon dont la représentation de l'homme dans l'univers, de sa place parmi ses semblables connaît aujourd'hui une incroyable régression favorisée par des appareils dits de communication, aussi puissants que sophistiqués : radio, télévision, WEB etc.

Peut-être devons-nous mesurer le souci tyrannique de contrôle à l'aune de ces merveilleux et inquiétants progrès.

Il reste pourtant ce à quoi tout psychanalyste, quelle que soit son obédience, est forcément rendu sensible par le dispositif même de la cure : l'inconscient est définitivement rebelle parce qu'il n'appartient à personne.

Il n'est pas un petit diablotin secret que l'individu tiendrait recelé dans un espace confortable de son encéphale. "L'inconscient c'est le social" avait déclaré J. Lacan et cette assertion (interrogée au cours d'un colloque de l'Association lacanienne internationale) peut se vérifier pour chacun, s'il le souhaite, dans la procédure de la cure analytique.

Notes
Bibliographie