Un mot à Marcel Czermak
Suite aux "Remarques cliniques sur la question de la vie et la mort"
Auteur : Jean-Louis Chassaing 03/04/2007
Sans être un "plus jeune public" je pense être bon public. Vos "Remarques cliniques sur la question de la vie et la mort" m'ont amené trois réflexions.
À propos du papier de "l'amie chère" du pays lointain, papier que je connais, j'ai été de mon côté heureux et soulagé que vous le preniez au sérieux. En effet l'exercice de la psychanalyse s'il peut, s'il doit, se pratiquer selon le pays et ses circonstances, du fait qu'un, qu'une analyste s'y autorise et y poursuive ce qu'il, elle, a commencé d'entreprendre, il me semble que cette pratique doit au moins être accueillie par ses pairs. Ce qui fut donc le cas. J'ai le souvenir de propos de Charles Melman, mal perçus, s'informant de cette pratique par exemple en Argentine du temps des militaires ; ne serait-ce que cet exemple d'analysant se faisant détrousser au pied de l'immeuble de l'analyste, amenant pour cette dernière séance du mois l'argent économisé afin de régler les séances de ce mois. Il y a plus grave, "l'amie chère", d'un autre pays, ayant "naturellement" évoqué ses difficultés souvent dramatiques dont vous rappelez certaines. Se retrouver soudainement dans un abri dans une cave avec un analysant durant des heures, et ne sachant ni l'un ni l'autre où sont les siens.
Qu'est alors l'analyse ? Doit-elle être suspendue, au risque de l'abandon ? En quoi en ces conditions une parole ne vaudrait rien ? Et si justement en ce lieu, seul lieu où elle puisse se dire - sans défiance certes c'est une question ! - si elle valait quand même, j'allais dire "plus" mais ce me semble aberrant ; je dirais si le soulagement s'en trouvait plus grand ! Et si, "avec" et grâce à celles et ceux qui exercent dans ces conditions, de guerre, de tyrannies, ces pratiques amenaient à la théorie quelque chose des singularités si malmenées ? N'y a-t-il pas aussi une parole dans, de ces circonstances ? Je suis un peu surpris que vous disiez cette impossibilité d'y exercer "la" psychanalyse.
Croyant "faire un tabac" en parlant de psychanalyse à des internes en psychiatrie je me rappelle devant eux le cas de cette jeune et jolie femme, abîmée par les fortes doses d'héroïne, passages au accueils urgences du CHU au moins une fois par semaine, dans le coma. Chaque sevrage, brutal, amenait une angoisse intolérable persistante et une dépersonnalisation insupportable. Durant un été elle est internée dans un service de force, peu de médecins, peu de paroles. Elle se pend à la chasse d'eau des chiottes du service... Junkie. Déchet. Qu'est ce que guérir ? Et j'évoque, à ce moment de la "loi anti-tabac", ce fait que fumer une cigarette peut parfois alléger de l'angoisse. Ruée des internes : ils sortent les statistiques de la dernière mouture, le dernier must des statistiques comparées de la morbidité angoisse versus tabac, ça fait pas un pli : faut pas fumer, mieux vaut statistiquement supporter l'angoisse. Ou prescrire bien sûr un L. sous la langue, 3 fois par jour pendant... X,time is over ! Statistiquement c'est-à-dire, et là ça me gêne, cliniquement ! Fonctionnaires de la norme. Je ne dis rien, mais ils ne reviendront plus, ils sont choqués, ne cherchent pas à argumenter, ne veulent pas entendre le malentendu, hurlent "provoc !", coupent la com. !! Futurs psychiatres ! Petits soldats... et de quelle tyrannie ?... Peu importe sans doute ! Faudra-t-il un autre congrès à Honolulu, mais pas pour l'URSS cette fois ?... Le formatage des internes est il en commune mesure avec la normalisation des citoyens ? Il pourrait être pire, car ils sont formés à cela. Codifications et conférences de consensus plutôt que"champ et fonction de la parole et du langage" !
Dans la même veine Michel Jeanvoine nous fait passer le "plan Glowinski" ! Non, pas Wolinski mais le Professeur Jacques Glowinski. "Plan national du cerveau et des maladies du système nerveux. VII. Recherche fondamentale et clinique en psychiatrie". On y retrouve le schéma "classique" actuel, neurosciences et cognitivisme sauveront de par leurs progrès la société des maladies mentales. J'aimais bien Glowinski. Il fut un des premiers en France à ouvrir le champ des endorphines et ses articles restaient intelligibles, rigoureux, sobres dans leurs applications éventuelles, à l'inverse à l'époque des envolées hors labo de Changeux qui refaisait le monde avec la science neuronale. Et puis dans le labo de Glowinski il y avait Jean Pol Tassin, qui disait avoir fait une analyse et s'intéresser à celle-ci, bien sûr avec ses copains de la revue synaptique mais quand même... !
Et bien même Glowinski change et prend le vent de l'élargissement expérimental ! Et c'est de poids, car la rigueur et l'intelligence sont toujours là.
Dans ce conformisme inquiétant, cet abrutissement normalisateur et cette intolérance à l'Autre, que dire des propos, rapportés sur le site, du livre 2004 d'Anne Lise Stern ? Cette insistance du Réel de l'Histoire chez elle, qui la met toujours, dans la souffrance, sur le... qui vive. Jusqu'à parler des toxicomanes - elle a travaillé avec Olievenstein à Marmottan - comme étant des enfants des camps, enfants des guerres. Cette insistance de la stigmatisation des juifs dans l'Histoire, peur jamais finie et toujours rappelée, insistance aujourd'hui prégnante dans les propos, les essais, et qui ferait craindre comme un pressentiment la montée de cette intolérance, de ce forçage à réaliser, par exclusions successives bien sûr, une bonne classe de petits soldats obéissants pour la tranquillité de La Nation.
Mais ne craignons rien ; ce conformisme n'a rien à voir avec un totalitarisme ; et puis ce n'est aujourd'hui qu'un conformisme de bon aloi ; d'ailleurs ce n'est pas un conformisme mais une régulation de certains flux.
