Tous sous couverture ?
L'Homopsychotropus (1)
Auteur : Sylvie Quesemand Zucca 21/08/2006
Régulièrement dénoncée par Edouard Zarifian, David Healy, la banalisation de la prescription des psychotropes n'en suit pas moins son chemin fulgurant que rien ne semble devoir stopper.
Il est même tout à fait probable qu'une banalisation en entraînant une autre, ce soit l'enfant qui soit le prochain client-cible. En effet, en France, la configuration actuelle en pédo psychiatrie ressemble à celle que connaissait la psychiatrie adulte il y a vingt ans. Les pédopsychiatres ancienne école prescrivent peu ou pas du tout, tandis que le nouveau discours universitaire tient un discours très médicalisant, évoquant le retard majeur scientifique français en matière de prescriptions pharmacologiques chez l'enfant.
L'homo psychotropus est arrivé en force depuis une trentaine d'années, et continue son avancée inexorablement sur la tribune des défilés de mode du genre humain, toujours plus lissé, plus soft, plus doux, et incroyablement docile.
Tandis que les patients psychiatriques qui ont vraiment besoin de médicaments sont souvent les plus réticents et méfiants, ou ne sont pas traités, on assiste au contraire à une oralité sans frein de molécules de tous genres - antidépresseurs, antipsychotiques, anxiolytiques, somnifères et thymorégulateurs - par des "usagers consommateurs de soin" diagnostiqués "en souffrance" par un nombre croissants de collègues de toutes spécialités.
Les ordonnances d'antidépresseurs antisérotoninergiques notamment, reconduites de six mois en six mois chez des personnes âgées et moins âgées, fleurissent dans nos campagnes profondes, et dans nos villes, permettant aux deuils, aux déceptions, aux douleurs d'amour, d'être plus supportables. Après tout, pourquoi pas ? La longévité accrue, l'isolement, l'angoisse d'un monde menaçant, la violence des relations sociales au sein d'un monde du travail chaque jour plus méprisant pour l'humain sommé de "fonctionner" et "gérer" sans état d'âme, viennent donner à la vie humaine les contours ternes de nouvelles douleurs existentielles qu'on peut en effet avoir envie de calmer et de mettre le plus possible à distance.
Le psychotrope agit alors en substitution à un manque de consistance au monde, avalé comme un pansement qu'on veut croire soft, consolateur légitimé par un discours scientiste dernier cri. Il confère en plus au médecin un discret regain de pouvoir magique, bien érodé depuis les années SIDA. La prescription est brève, facile à expliquer, et permet de couper court, pour le médecin lui - même un peu fatigué, aux longues plaintes parfois un peu répétitives du patient, pour se cantonner bien plutôt à un bref discours sur la nécessité de renouveler l'ordonnance. Comme pour l'hypertension, le diabète. Oui, c'est bien cela. Comme pour le diabète. À vie.
Ce nouvel homo psychotropus est en train de prendre de l'essor, dans une relative indifférence, fruit d'une mondialisation pharmacologique largement diffusée et homogénéisée par les classifications DSM. Il est très facile, depuis son cabinet, sans même aller aux congrès des laboratoires pharmaceutiques, de suivre les évolutions du marché des psychotropes gagnants et loosers du moment, tant les prescriptions que suivent les patients avant même leur arrivée dans le Xième cabinet qui se trouve être le nôtre, sont uniformes, d'une année sur l'autre, jusqu'à l'arrivée du dernier "nouveau" psychotrope, porteur de nouvelles compétences prometteuses, relayé deux ans plus tard par un autre : c'est que la guerre est rude et les luttes, fratricides au royaume des Industries Pharmaceutiques.
Au nom de la prévention - prévention des rechutes, prévention des troubles (psychiques ? sociaux ?) - la prescription des traitements psychotropes dans des indications autres que celles authentiquement psychiatriques tend donc à se pérenniser des années, voire toute la vie "en couverture", en attente de la mort, pourrait - on dire - d'une mort sans Dieu autre que celui de la Science qui permet d'allonger toujours plus le lent répit d'une vie qui se penserait presque immortelle à force de durer ?
Plus besoin, alors, de se bagarrer, pour le médecin "distributeur de soin" et son patient "consommateur de soin" du 21ème siècle. Le problème réel et si fréquent du sevrage psychique (2), actuellement abondamment confondu par le patient avec la hantise de la rechute, et entretenu par l'angoisse du médecin au nom de la science statistique qui ne manque d'entretenir une perverse confusion, en niant l'existence de ce sevrage tout en insistant sur la notion de rechute, est en voie d'être résolu. Pour une meilleure prévention, le traitement ininterrompu sera bientôt vanté comme le seul moyen de se prémunir contre soi-même ! Fini les ennuis, soyons cool et modernes : le royaume d'une vie labellisée "pax psychotropa", enfant d' une industrialisation pharmacologique mondiale tout à fait réussie, mère d'une douce toxicomanie remboursée, nous envahit petit à petit et chaque jour un peu plus. En silence. À pas feutrés.
On peut donc dès aujourd'hui, et loin de toute science fiction (relire néanmoins Fondations d'Arthur Azimov) facilement imaginer une vie entière sous psychotropes, depuis le sédatif, l'antidépresseur ou l'antihyperactiviste de l'enfance au thymorégulateur de l'adolescence en n'oubliant pas les antipsychotiques, avant d'atteindre la ligne de fond des antidépresseurs de la maturité, auxquels on rajoutera quelques anxiolytiques et antiépileptiques, pour parvenir enfin à une vieillesse heureuse avec un mixage de tout ça, divisé par deux pour un foie bienheureux lui aussi. Les molécules sont et seront de plus en plus affinées et performantes, il sera de plus en plus difficile de résister, aussi bien du côté du médecin que du patient, aux sirènes de l'attrait du silence de symptôme psychique et de l'éradication du "trouble". Sans doute même, le médecin (le psychiatre, surtout) qui n'utilisera pas en première intention ce médicament "ciblé" sera-t-il, protocole aidant, rapidement contrôlé, puni, voire jugé responsable des conséquences du symptôme- trouble non traité. Science-fiction paranoïde ? Espérons...
Encore une fois : il ne s'agit pas ici de remettre en cause "les médicaments" en tant que tels, ni les superbes progrès qui sont advenus dans les vingt dernières années, par exemple dans la schizophrénie. Je suis moi-même trop heureuse de pouvoir utiliser ces médicaments, et surtout d'adresser à un collègue qui les prescrit, quand je suis face à la douleur d'un mélancolique, d'un maniaque, d'un grand dépressif, d'un délirant, etc. Mais j'aimerais ne pas trop avoir à entendre, comme cette petite dame me l'a dit fièrement un jour dans mon cabinet "Docteur, je n'ai jamais pris d'antidépresseur de ma vie. Juste du Pralloft". Les prescriptions actuelles de psychotropes chez les personnes âgées sont souvent gravement infantilisantes, démultipliées, confusionnantes à souhait. Pax psychotropa, y compris dans les maisons de retraite. Pax pour qui, au fait ?
Ces médicaments sont aujourd'hui tellement efficaces et mieux tolérés que leurs ancêtres des années 1950-75, que nos réflexes et de médecins, et de patients en ont été petit à petit bouleversés, avec l'"oubli" des effets secondaires, qui nous faisaient, et le médecin, et le patient d'antan, n'avoir qu'un seul but : donner au traitement sa durée suffisante mais pas plus longue que nécessaire, afin que les effets cardiaques, digestifs, oculaires, neurologiques et tous les autres, bref, tout ce qui empêche de vivre bien, disparaissent... avec donc l' idée de l'arrêt du traitement à l'horizon, en tous cas pour les antidépresseurs.
Aujourd'hui, que sont devenus ces fameux"effets secondaires" ? Ils ont changé : ils sont beaucoup plus invisibles qu' "avant". Ils martèlent moins le corps en direct. Du même coup, il semble qu'ils soient terriblement banalisés, occultés, (cf les travaux de David Healy sur les suicides sous antidépresseurs antisérotoninergiques, notamment). Les effets secondaires eux-mêmes sont, en un mot, bien"tolérés". C'est cette "tolérance", relayée par un marketing remarquable, qui a insidieusement permis que les indications et les durées de traitement s'étendent de manière illimitée à de "nouveaux patients".
Arrêtons-nous un moment, justement, sur les effets souterrains de certaines de ces molécules si prisées aujourd'hui : au fait, que devient la subjectivité sous antisérotoninergiques ? Que devient le désir ? La sexualité ? La représentation de soi au monde SANS le médicament ? L'idée de la mort ? L'autre ? La vie ? Une étrangéité irréelle se dessine souvent, chez les hommes comme chez les femmes, dé libidinisée, aplatie, confortablement lointaine.
Dans cet effet de lissage dé conflictualisé de la subjectivité, très agréable et légèrement cotonneux, où va se loger, au bout de quelques années, le mouvement de l'inconnu de la vie ? L'imprévu du risque ? Les femmes, notamment, ont souvent le sens de la métaphore pour évoquer ces effets étranges : "Depuis que je prends du zoselopram, je regarde ma vie passer comme si j'étais au balcon en train de me regarder vivre" disent-elles : l'hystérie, pourtant balayée des DSM, semble une valeur - ressource, comme on dit aujourd'hui, parfaitement rentable dans ces prescriptions poétiquement décrites par les patient(e)s. Du prozoft au seroxat, sans oublier l'effexam, ou le zolblon, c'est une longue suite de variétés et d'histoires de prescriptions et de noms de médecins qui s'énumèrent, lors des premiers entretiens au cabinet, dans une liste un peu embrouillée dans le temps. J'ai souvent du mal à savoir si la patiente parle du médicament de l'époque ou du médecin, et de toutes manières, l'entretien se conclut par un "Docteur, j'ai tout eu, je les connais tous (les médicaments)" qui laisse un peu pantois.
Quelle a été l'origine du début du soin, pourquoi de tellement longues années ?
Autant poser la question de l'origine du monde...
Aujourd'hui, de plus en plus, certains collègues deviennent franchement ouvertement offensifs à l'égard des pauvres psychiatres se revendiquant d'une pensée et d'une curiosité analytique : "Surtout, madame" a expliqué un psychiatre notoirement connu sur la scène parisienne, "vous prenez votre thymorégulateur à vie, et n'essayez jamais d'aller parler à quiconque, c'est dangereux". La dame en question est arrivée chez moi, en deux entretiens, elle a dénoué un problème auquel elle n'avait jamais pensé, et je l'ai laissé repartir avec son thymorégulateur à vie voir son grand professeur à qui elle cachera, je pense, sa faute : être venue parler à "quelqu'un". Je ne sais si cette prescription est, chez elle justifiée. Je ne le saurai jamais, puisque je ne suis pas universitaire ! Je ne reverrai sans doute pas cette dame, qui, par contre, m'adresse depuis son passage, des patients avec ce label spécifique qui m'est attribué : "Il paraît que vous écoutez et parlez", autant dire, qu'elle les adresse à un dinosaure en voie de disparition. En cachette de son grand professeur ? Parce que, subitement, elle doute ? Je ne sais pas.
Le problème est que cette banalisation des prescriptions finit par obturer, quand les quantités de psychotropes s'ajoutent à la longueur des prescriptions dans la durée, la personnalité elle même. Que penser de ces jeunes filles boulimiques, addicts comme on dit maintenant, à la nourriture, et qui se retrouvent aujourd'hui avec des prescriptions défiant celles d'un psychotique aigu dangereux ? Que penser face à une jeune fille qui met toute son énergie à lutter contre les effets de sevrage, persuadée que son problème pathologique justifie encore plus et plus de médicaments "pour s'en sortir", alors que visiblement, c'est le contraire qui se passe, une dépendance s'ajoutant à l'autre ? Que penser de ces adolescents chez lesquels les moindres mouvements psychiques non conformes et inquiétants font dégainer immédiatement l'ordonnance sédative et antidépressive ? N'ont-ils plus le droit d'aller mal ?
À la longue, c'est un tableau confus qui se profile, avec des troubles de la mémoire, un peu de confusion brouillonne, une sorte d'insensibilité étrange, et un fonctionnement linéaire sympathiquement calme, atone, désexualisé. La thérapie complémentaire doit s'adapter à ce fonctionnement, le peaufiner. Elle doit être comportementale, ce qui est logique.
Il faut aller bien. Les symptômes résistants doivent être battus en brèche par d'autres classes thérapeutiques, et une augmentation de la dose du médicament prescrit.
Et si c'était le sujet qui en redemandait, de la preuve qu'il existe, étouffé par toute cette chimie, mais insistant tout de même encore à son insu ? Nenni. Jamais cette question ne doit effleurer le prescripteur, car cette question n'est pas scientifique, et le mot "résistance" s'applique à celle du patient récalcitrant aux thérapeutiques, qui devra avaler une dose plus forte, ou finir par sortir du cabinet du médecin, car "non répondant" : on voit ainsi des patients traités à tort d'emblée par de lourdes chimiothérapies, qui, insensibles aux bons soins, les ingrats, sont rejetés de certains cabinets. Le problème est que le dit patient va de plus en plus mal, et se pense désespérément incurable et, de surcroît, abandonné. S'il n'a pas la chance de croiser sur son chemin un docteur un peu moins pressé de comparer le psychisme à un organe purement neurobiologique, il va s'auto persuader qu'il n'a plus aucun recours. L'idée que la parole, la vraie, a été tout simplement rayée de son parcours douloureux, ne surviendra qu'en fonction de possibilités existantes ou non autour de lui d'aller "parler avec quelqu'un". C'est ainsi que peuvent survenir des tentatives de suicide, c'est ainsi aussi que des hommes et des femmes lâchent tout contact avec le soin, pour aller vers des thérapies "miracles".
Car homo psychotropus est bien fragile et vulnérable. Il n'a plus confiance en ses possibilités de rêver. D'ailleurs, à la longue, il ne rêve même plus. À-t-il prévu suffisamment de médicaments pour son départ en vacances ? Au pire, il empruntera un peu de ritallalère du petit dernier, il paraît que ça se fait aux États-Unis, et que ça marche. Ouf.
Notes
(1) Les noms des médicaments ont été changés, toute ressemblance avec des molécules existantes est bien sûr purement imaginaire.
(2) Tremblements, sueurs, angoisses, nausées, sensations neurologiques étranges, paresthésies, recrudescence de moments dépressifs immédiats pas forcément durables à évaluer sur la durée.
