Ségrégation
(paru dans "Le Monde" du 10 juin 2005)
Auteurs : Yannick Cann, Nicolas Dissez, Thierry Jean 16/09/2005
Le fou est-il devenu en France un assassin en cavale ? De drames en faits divers, de tentatives législatives hasardeuses en annonces ministérielles, de plan de santé mentale en plan de santé mentale, se révèle, jours après jours, la faillite du système de soin psychiatrique français. C'est pourtant dans la France de la révolution, celle de la philosophie des lumières et de ses idéaux qu'a été reconnue, pour la première fois, par Pinel puis par Esquirol la folie comme dimension spécifique de l'homme et qu'a été mis en place un système institutionnel et juridique de protection et de soins de l'insensé.
Aussi hagiographique soit-elle, nous gardons en mémoire l'image de Pinel désenchaînant les aliénés de Bicêtre, geste symbolique de naissance qui, séparant le fou du criminel, inaugure cette discipline particulière qui sera ensuite baptisée psychiatrie.
Nous ne reprendrons pas ici l'histoire mouvementée de l'élaboration du savoir psychiatrique sinon pour préciser qu'il s'est constitué en opposition à l'autorité publique et aux modalités répressives qui étaient dans l'ordre initial de sa mission. Jusqu'à une date récente, la psychiatrie n'a jamais été une police scientifique et légitime des aliénés.
Bien plus que les facteurs conjoncturels généralement avancés, fussent-ils avérés (pénurie de personnel et moyens, fermeture des lits d'hospitalisation...), c'est à une profonde modification de la représentation sociale de la folie que nous sommes confrontés. Le fou n'est plus notre semblable, notre prochain, nous même. De phénomène étrange, la folie est devenue étrangère. La folie a cessé d'être considérée comme une virtualité permanente de l'homme ce que nos maîtres formulaient ainsi : "la folie est fondamentalement une forme de la condition humaine, comme le rêve en est un autre sens et il ne faut l'exclure de l'humain, pas plus que l'amour ou la fureur".
La tendance actuelle à la pénalisation accrue des malades mentaux est un reflet de cette régression où s'efface la frontière entre crime et folie. Deux siècles de pensée, réflexion, observations rigoureuses sont jetés au titre du subjectivisme triomphant (à chacun son désir et donc sa loi), au titre des principes de responsabilisation et de notre idéal d'autonomisation, voire des droits inaliénables du sujet et du citoyen sans que ne soit prise en compte cette question pourtant évidente : qu'est ce qu'un sujet ? Que devient-il dès lors qu'il est livré à l'automaticité à laquelle sa propre folie le condamne ? La réponse apportée est toujours celle du bon sens. Malheureusement, le bon sens est étranger au domaine de la folie qui ne répond qu'au déterminisme, parfois effrayant, de la causalité psychique.
Si nous récusons l'existence de la folie, nous la livrons aux tendances ségrégationnistes qui traversent notre société. Aujourd'hui les plus malades d'entre nous constituent 30 % de la population carcérale et l'infinie cohorte des SDF.
Les événements dramatiques récents et l'accent ainsi porté sur l'insécurité et la dangerosité nous rappellent que toute société refusant de se doter des moyens de sa pacification accepte sa propre destruction interne et Michel Foucault avait su en son temps pointé le caractère civilisateur de la psychiatrie, avant d'accentuer indûment et jusqu'à l'outrance sa dimension répressive.
Le principe de précaution, pilier incontournable d'une politique qui vise, face à la montée des peurs à transformer l'état providence en une sorte de compagnie d'assurance tout risque fait du sécuritaire sa priorité et de la ségrégation sa réponse.
Dans un domaine où la violence peut être le corollaire de certaines maladies, même si les statistiques démontrent que la dite violence n'est en rien l'apanage de la maladie mentale, la figure du fou se criminalise et cesse d'appartenir, comme il le fut toujours, à la sagesse antique et traditionnelle des nations.
Nous le constatons dans les chiffres de la démographie médicale, cette évolution ne nécessite plus de psychiatres sinon comme distributeurs de quelques pilules du bonheur. Et, nous pouvons craindre, s'ils ne savent plus ce dont il s'agit dans leur rapport à la folie, qu'ils ne participent d'un ordre moral comme authentique police scientifique, légitime et ségrégative des aliénés. Que nous présage l'avenir si nous considérons que l'état d'une société se mesure à la façon dont elle traite la folie ?
