Psychanalyse et psychiatrie

 
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Remarques cliniques sur la question de la vie et la mort

Vendredi de Sainte-Anne

Auteur : Marcel Czermak 31/03/2007

Bibliographies Notes

Séminaire de Marcel Czermak
Vendredi de Sainte-Anne,
5 janvier 2006 (*)

(Intervention faite au Collège de Psychiatrie lundi 5 février 2007 (*),
dans le cadre du séminaire : Qu'en est-il de la structure dans la psychiatrie contemporaine ?)

C'est très intéressant, parce qu'on parle ce soir de remarques sur la vie et la mort, comme vous le constatez, j'allume ma clope et mon amie Danièle me dit : "Non, non, non, non, non !", mais que savons-nous au juste de ce qui fait vivre ou mourir quelqu'un ? Que savons-nous de la vie et de la mort puisque tout le monde nous sort son avis. S'agissant, si je peux me permettre, j'en profite, des fumeurs, que savez-vous de ce qu'on pourrait appeler l'érotique orale ? C'est quoi ? Je me permettrai, le cas échéant, de vous questionner un peu là-dessus, mais enfin, je dois vous dire que je n'en attends pas grand-chose dans la mesure où c'est spécialement un registre où nous sommes complètement nuls. Nous avons une vague idée de ce que serait la pulsion scopique, à savoir qu'il y aurait curieusement un "objet" qui viendrait tomber de la vision, de la même façon qu'il y aurait un objet voix qui viendrait tomber de l'organe de la parole et tout à l'avenant. Comme nous privilégions, ce qui est légitime, la voix et le regard, il y a beaucoup d'autres registres que nous sous-estimons et, y compris, un autre registre qui est tout autant oral que la voix et qui est la respiration. C'est Danièle qui m'embraye d'une façon tout à fait inattendue.

Je dois vous avouer que je m'attendais à un public plus jeune, alors j'avais envie de parler à des jeunes et pas à des un petit peu moins jeunes. Je m'en fous, je vais vous parler comme à des jeunes. Dieu sait pourquoi je vous ai suggéré de parler de remarques sur la vie et la mort. Ça doit tenir à ceci que, à un moment donné, on regarde en arrière et on se demande ce qu'on a appris sur cette question. En général, on s'aperçoit qu'on n'a pas appris grand-chose, mais enfin, on a appris quelques bricoles et c'est de ces bricoles que je vais vous parler et, comme toujours, de la même façon que Danièle a pu dire : "non, non, non, non, non !", il se trouve que ce week-end, je reçois un papier destiné à être un article, d'une amie chère, dans un pays extrêmement lointain, où sévit une guerre encore plus fâcheuse qu'on ne peut l'imaginer et il s'agit d'un papier plutôt de désespoir. Il s'agit d'un papier d'une analyste qui se demande ce qu'elle fout, qu'est-ce qu'elle maintient à vouloir faire de l'analyse alors qu'elle ne sait même pas si, ayant donné un rendez-vous à quelqu'un, il va arriver à venir ou pas ! Elle se demande ce qu'elle fout quand l'un de ses gosses va à l'école, alors qu'elle n'est même pas assurée qu'il y arrive ou qu'il en revienne ! Qu'est-ce qu'elle fout quand elle va faire ses courses et qu'elle peut aussi bien disparaître ! Quel sens, me demande-t-elle, dans de pareilles conditions, à l'analyse ? Une bonne question, puisque j'ai failli vous amener son courrier, mais pour des raisons d'intimité et de discrétion, je m'en suis dispensé, mais enfin ce papier a tout de même le mérite de se poser la question : est-ce que l'analyse comme telle est praticable dans ces conjonctures, comme on en connaît politiquement, socialement, où que vous disiez noir, blanc, vert ou rouge, de toute façon, le simple fait que vous parliez, que vous émettiez un son, que vous leviez un bras gauche ou droit, c'est perçu par l'autre comme meurtrier et donc, quelles que soient vos intentions, vous ne mériterez qu'une chose, c'est qu'on vous envoie une balle ? Allez pratiquer l'analyse là-dedans. Moi, je me posais la question d'envoyer un petit mot ou de passer un coup de fil à cette amie pour lui dire de foutre le camp, de venir en France. En France, évidemment, les réfugiés politiques, ce n'est pas toujours facile pour eux... Qu'elle aille au Canada, tiens ! Au Canada, puisqu'on a deux canadiens, là, au moins on y est plus facilement accueillis ! Quelle chance y a-t-il à maintenir la parole quand elle est débordée, c'est-à-dire qu'elle ne vaut pas un clou, que le simple fait d'émettre un son, indépendamment de ce qu'on peut dire, de ce qu'on formule, de ce qu'on veut articuler, défendre ou quoi, tout ça n'a strictement plus d'importance ! La seule chose qui compte, c'est le registre plus ou moins imaginaire dans lequel vous êtes identifiés et quoi que vous fassiez, ça n'a aucune importance ! Ceci réduit la vie, évidemment, à quelque chose d'extrêmement intéressant, puisque ce que vous pouvez dire n'a aucune importance, la seule chose qui compte, c'est ce lieu qui est plus ou moins fictif, plus ou moins imaginaire, où on vous installe, et quels que soient vos efforts, vos gesticulations, vous pouvez vous débattre pour vous en sortir : vous pouvez aller vous brosser ! Vous êtes épinglé quelque part, inexorablement, tout sera porté à votre charge, c'est votre simple personne, le simple fait que vous soyez là, votre vie, en somme, équivaudra pour agression et vous serez haï. C'est quand même sensationnel et, en même temps, ordinaire pour qu'on puisse le noter.

Vous voyez, je m'attendais à parler à des jeunes, pour leur mettre un peu de plomb dans la cervelle, pour les vieux, je pense que c'est trop tard. C'est quand même sensationnel de considérer qu'en règle générale, nous estimons dans des conditions à peu près pacifiques, que la parole vaut quelque chose. Donc, comme nous nous accrochons à cette idée légitime et bienvenue dans les conjonctures disons ordinaires, nous oublions que ça ne va pas de soi. Il y a des conjonctures qui peuvent arriver n'importe quand, n'importe où, sans qu'on sache pourquoi, y compris dans les lieux les plus ordinaires, où, pas du jour au lendemain, mais en quelque temps, progressivement, vous ne vaudrez que pour la bidoche humaine que vous représenterez. C'est-à-dire que vous ne vaudrez que le poids de la livre de chair que vous êtes, y compris si c'est pris dans une logique commerciale ou marchande. Il y a des conjonctures encore pires, où vous ne vaudrez même pas le prix marchand que, dans d'autres circonstances, vous auriez pu représenter : vous ne vaudrez rien et votre simple présence sera considérée comme un type d'infection nécessairement à éliminer, au titre du fait que votre simple présence sera considérée comme un virus - le H5N1 ou tout ce qu'on voudra, c'est de la rigolade ! Vous ne vaudrez que comme un péril mettant en danger tous ceux qui seront en contact avec vous et votre élimination sera la condition de l'intégrité psychologique, mentale, du partenaire.

Pourquoi suis-je en train de vous évoquer ce point ? À savoir que, au fond, les uns et les autres, malgré les différentes strates qui peuvent les installer dans l'échange, l'économie marchande à la limite, vous ne valez rien, si ce n'est la portée perturbatrice, disons-le comme ça, "hypocondriaque", que vous venez représenter en tant qu'élément qui viendrait ronger un corps qui considérerait que son soulagement ne pourrait s'opérer que d'une décomplétion portée sur le proche, le plus immédiat, le plus familier et qu'à ce titre s'opérerait enfin l'accession à un manque dont on peut supposer que s'il est si insistant et exigeant, il n'afflige que des repus. Bien entendu, l'histoire des hommes nous a suffisamment indiqué que ce genre d'événements se sont si fréquemment reproduits pour que nous puissions, avec le recul, apprécier que la réplétion n'était pas nécessairement, techniquement, pratiquement, du même ordre en fonction des siècles, mais enfin, que la problématique était la même, à savoir qu'à chaque fois qu'une société, pour des raisons énigmatiques, mal étayées, mal repérées, atteint un certain niveau de satiété - et ne prenez pas satiété sur le plan des biens accumulés, même dans les sociétés primitives, on peut atteindre des niveaux de satiété -, ça sécrète inexorablement des ablations. Il est clair que là-dedans on essaie de traiter les choses légitimement, au niveau le plus élevé de l'action humaine qui est quand même le niveau politique. Que dans les hauts lieux, des décisions qui auront des incidences sur une communauté et collectivité se prennent et, bien entendu, pour y aller un peu vite, celui, celle, ceux qui ont à charge les décisions, étant eux-mêmes pris dans la problématique de ceux qu'ils sont censés représenter, ne peuvent pas y échapper et donc, leurs décisions sont inexorablement dictées par la problématique en question puisqu'ils en font problème et en font partie. Que les démocraties soient, comme le dit Ségolène Royal, participatives ou qu'elles ne le soient pas, c'est-à-dire qu'elles soient non participatives, le couple, le groupe, la communauté, la collectivité, le couple ou la collectivité de celle ou de celui qui en est sécrété sont indissociables. On ne peut pas dissocier le ou les responsables, le ou les élus ou même ceux qui ne sont pas élus, qui se sont imposés par un coup d'état, on ne peut pas les dissocier du lieu même dont ils sont issus et les uns et les autres font également partie de la même problématique. Freud avait écrit ce texte : Warum Krieg ?, en français : Pourquoi la guerre ?. Il aurait pu faire mieux, enfin, il n'est pas dit qu'on puisse être capable de faire mieux, où il mettait l'accent sur cette évidence qu'il y avait un vernis civilisateur qui était vraiment de la nèfle parce qu'il ne demandait jamais qu'à s'écailler, que c'était un vernis précaire qui s'écaillait d'autant plus facilement qu'il s'appuyait sur la psychologie collective, c'est-à-dire sur le consensus. En attendant, sur ce point, Freud avait parfaitement raison. Après tout, dans l'Allemagne fabriquée à partir de 1934, je vous rappelle que Hitler est venu au pouvoir par la vertu des urnes ; il n'a pas fait de coup d'état ! Il a été élu démocratiquement ! Il n'a pas mobilisé les casernes, il a recueilli le consensus. En sa personne s'est cristallisée une mécanique en laquelle les gens les plus normaux, les plus éminents d'Europe, les plus cultivés, ceux qui avaient donné à l'Europe, même la France, ceux qui avaient donné les aspects les plus intéressants, les plus majestueux, venant de la réflexion, de la philosophie, de l'art, ils se sont vus, en quelques années, pivoter dans une monstruosité qu'on ne peut pas dire anormale. Il y a eu la pleine adhésion, tranquille, de gens non seulement et précisément cultivés, mais soucieux du bien être de leurs communautés. Cela reste quand même une énigme !

Le week-end antécédent, Charles Melman, reprenant le séminaire D'un Autre à l'autre, faisait cette remarque dure, déplaisante, selon laquelle après tout, notre génération, il faisait référence à la sienne et la mienne, crèvera sans avoir tiré cette affaire au clair, à savoir qu'est-ce qui fait qu'un lieu, qu'une civilisation, que les hommes qui l'incarnent, alors qu'ils ont porté la culture à son niveau le plus élevé, le plus raffiné, le plus discursif, en l'espace de quelques années, ont pivoté plus ou moins tranquillement dans la barbarie la plus sombre, qui consiste à cette chose, quand même aberrante et on se demande où se situe la causalité de tout ça, de considérer que tel ou tel élément de cette communauté, qu'il s'agisse des Juifs, des homosexuels, des Tziganes, sont reconnus comme la cause d'un malheur d'ailleurs pas identifié, X, et donc pour établir l'ordre normal, entre guillemets, des choses, il suffirait de les rayer de la surface du globe pour qu'enfin on obtienne une sédation communautaire qui soit telle que la vie puisse continuer, ce qui suppose que la vie s'était, à un certain moment, stoppée sur le mode énigmatique à examiner, imposant une élimination. Là, encore, on se demande où est l'ordre de causalité qui est là mobilisé ! Pourquoi les Tziganes, vagabonds, mettaient-ils en danger l'Allemagne ? Nous le saurons comment ? En quoi les homosexuels, préférant le même sexe à l'autre, mettaient-ils en danger la communauté nationale ? En quoi les Juifs qui eux avaient largement contribué à la haute culture allemande, la mettaient-ils en péril ? Cela reste une énigme à laquelle il faudra bien répondre. En quoi ceux qui, que ce soit par leurs contributions, par leur errance, par leurs difficultés sexuelles, ceux qui posaient davantage question en essayant d'y apporter leur réponse étaient-ils à éliminer et au nom de quoi ? Est-ce qu'on peut parler d'un fantasme de pureté puisque c'est quand même ce qui a traversé tous les textes que nous connaissons, n'est-ce pas ? Les fantasmes hygiénistes, eugénistes que nous connaissons, c'est une des raisons pour qu'on me pardonne le fait que je continue à fumer, bien que ce soit interdit, car on ne sait jamais très bien ce qui mobilise l'hygiénisme et, y compris, l'hygiénisme hospitalier ! Enfin, on ne comprend pas très bien un fantasme, quand on dit hygiéniste ou eugéniste, c'est de la gnognotte ! On croit qu'on sait de quoi on parle parce qu'on a quelques notions d'hygiène et d'eugénisme, mais enfin, on n'a aucune notion de ce qu'on appelle faire du propre ! Qu'est-ce que c'est dans la subjectivité d'un individu et d'un peuple que faire du propre ? Moi, j'aimerais bien qu'on me réponde là-dessus ! On peut regarder la vie politique de la douce France, dans les jours qui courent, et se demander sur quoi cela s'appuie ? Quand une maman dit à son gamin, qui a renversé une bouteille : "Ah, tu as fait du propre !", ça donne peut-être une idée de ce dont il s'agit, à savoir que ça grippe quelque part avec le rêve corrélatif d'une société où, au fond, nulle conflictualité ne viendrait s'y présenter et que tout serait ravalé comme faisant partie, au quotidien, étant donné la terminologie inflationniste que nous connaissons que tout ça ne serait que des dysfonctionnement. En d'autres termes, qu'une société bien réglée, bien policée, bien régentée serait exempte de toute conflictualité, de tout grippage et qu'idéalement il n'y aurait nul conflit entre les générations ce qui supposerait, et ça nous le savons par expérience clinique, que le réel des pères et des fils soit le même, et ça, nous savons pertinemment que lorsque c'est le cas, cela produit des fous ! De plus, que le réel des hommes et femmes soit le même, mais ça nous le savons, pour que ça marche, il en faut au moins un, sinon deux qui soient fous et tout à l'avenant. Donc, on se trouve dans cette conjoncture étrange et cette force assez inouïe, suffisamment puissante pour mobiliser des masses, des votes, des gouvernements, pour obtenir enfin que, comme nous le dit le terme contemporain si largement répandu : tout baigne de façon consensuelle. Terme bien intéressant, puisque ce terme vient obscurcir la question même du discord, de la conflictualité, de l'hétérogénéité des réels, pour, au nom de quelque chose qui serait calibré, qualifié de démocratie, qu'on puisse se mettre d'accord pour que ça baigne, ce qui comme nous ne pouvons pas l'ignorer à partir de la pratique de l'analyse, ce n'est qu'une façon redoublée, le consensus, de faire taire ce qui est intéressant pour nous, à savoir que on peut dire ce qu'on veut, ça ne colle pas. Les choses pouvant aller suffisamment loin pour que, aussi bien dans la vie des peuples que dans la vie des couples, on puisse s'entretuer. À mobiliser les forces les plus délétères pour avoir raison, mais raison de quoi ? C'est quand même une question majeure, à savoir de quoi voulons-nous avoir raison ? Avoir raison, ça ne veut rien dire, la vraie question étant de savoir de quoi veut-on avoir raison ! De quoi, dans l'Autre, veux-je avoir raison ? À ce moment-là, on transforme le terme de raison en un autre terme, je vous laisse le soin de trouver quel serait le bon ! Mais, évidemment, avoir raison de, c'est avoir mainmise ! Et une mainmise qui permettrait enfin de faire Un, une totalité, une sphéricité bien close ! Comment traiter ces questions ? Parce que les choses de la vie sociale et de la vie politique étant embringuées comme elles le sont, il serait aisé dans quelques débats participatifs de raconter ce que je suis en train de vous raconter et tout le monde dirait que tout cela est bien gentil, mais comme toujours, puisque nous sommes des grands pragmatiques : "qu'est-ce qu'on fait ?". Dans un monde où la pratique serait l'absolu de quelque discipline que ce soit : "bon, tout cela, c'est bien gentil, mais quoi ?". Je ne n'ai pas plus que d'autres la moindre réponse à cela, si ce n'est comme chacun de demander de quoi je sers, de quoi je sers ! Parce que je peux bien vouloir tout ce que je voudrais, tout cela, c'est de la rigolade ! La vraie question est de savoir de quoi je sers ! Les questions que nous pouvons normalement nous poser, pour les plus proches...

Je n'avais pas prévu me lancer sur cette veine-là, mais enfin, si elle m'est venue ce soir, c'est à cause de ce courrier dont je viens de vous parler, dont je suis bien convaincu que s'il était un peu diffusé, c'est pour cela que je ne vous l'ai pas amené, qu'il susciterait comme réponse de la part de nombre d'analystes : ce n'est pas publiable ! La question me venait de qu'est-ce qui, pour les analystes, serait intolérable ? Jusqu'à quel point un analyste est-il en mesure, entendant l'inaudible commun, le terme est mauvais parce que l'inaudible commun, c'est ce que nous ne voulons pas, les uns et les autres, entendre... Sur quel type de limite nous mettons-nous approximativement d'accord pour dire que telle chose n'est pas audible ? C'est quand même notre métier, pour utiliser un terme un peu galvaudé. Par exemple, je pense particulièrement aux psychiatres, parce que la clientèle des analystes est souvent moins rude que celle des psychiatres, jusqu'à quel point sommes-nous en mesure d'entendre l'inaudible ? J'aurais tendance à penser, ça pose un grave problème concernant aussi bien la formation que l'enseignement des analystes, vous voyez, je mets de côté les psychiatres parce que je ne vois pas comment on pourrait parler de leur formation. En analyse, jusqu'à quel point peut-on pousser, sans déclencher les pires dégâts, l'analyse de quelqu'un, pour qu'il soit en mesure sans trop de trouille, d'hésitation, de tremblement, d'agir dans un champ qui est un champ de cadavres ? Je ne parle pas des champs de cadavres effectifs, réels, il y en a toujours, je parle du champ des morts-vivants qui sont ceux qui nous entourent en règle générale, qui font le malin et qui ont leur avis sur tout ! Ils croient qu'ils ont pigé ce qui se passe chez leurs prochains qui présentent ce type de mortification qui fait qu'ils peuvent naviguer à peu près à l'aise avec leur pure imagination. Comment fabriquer des gens, produire des gens qui soient en mesure, dans l'obscurité cadavérisée qui les entoure qui soient susceptibles d'être un peu vifs, un peu ouverts, un peu clairs tout en y ayant une action, comment le dire, dépourvue autant de tout enthousiasme que de toute indignation et qui leur permettrait l'opération quand même insensée de transformer les morts-vivants en vivants, qui est peut-être une fantasme, mais enfin, un des aspects de l'analyse, c'est quand même de réveiller les gens ! Vous savez, quelqu'un peut se plaindre de tout ce qu'il veut, il peut avoir toutes les souffrances que vous voudrez, la question n'est pas de lui épargner des souffrances. Les gens s'imaginent ça, qu'ils viennent en analyse pour s'épargner des souffrances : la question n'est pas là, mais ça, ils ne le savent pas ! La question, c'est de faire des gens qui soient en mesure d'apprécier ce qui se passe autour d'eux d'une façon telle qu'ils soient en mesure de l'affronter, souffrance comprise, d'une façon qui soit, permettez-moi le gros mot, éthiquement à la hauteur et qu'ils soient capables de se regarder comme il faut dans une glace, même si nous savons que les canailles ne sont pas dérangées, le matin, quand ils se rasent. Enfin, quand ils n'en paient pas le prix, il est souvent payé ailleurs. Comme vous le voyez, je ne suis pas en train de mettre le curseur du côté du soulagement. Je le mettrais plutôt du côté de la charge, et il m'arrive souvent de me dire devant tel ou tel venant à l'analyse, il vaut souvent mieux qu'ils ne sachent pas ce qui les attend, parce que compte tenu du fait que le courage n'est pas si répandu, il s'y déroberait plutôt et que souvent, le courage s'acquiert en cours de route. En tout cas, le courage, c'est rarement une donnée immédiate de l'expérience. Il y a des gens d'emblée courageux pour des raisons d'expérience diverse, mais enfin, quand ça se produit, on est assez étonnés, ce n'est pas le cas le plus fréquent. C'est d'ailleurs une énigme analytique que de savoir ce que c'est que le courage. Vous pouvez rencontrer ça, parce qu'on parlait de politique entre autres choses, il y a des gens qui sont mal à l'aise, ça ne va pas et puis, ils rompent avec leur communauté au prix de leur propre excommunication, au prix de leur propre vie : à quoi ça tient ? L'histoire de Spinoza, c'est quand même... je ne dirais pas que c'est inouï parce qu'il n'a pas été le seul, même s'il n'y en a pas eu beaucoup comme lui, mais enfin, quand il a été excommunié par sa communauté hollandaise, je suppose que vous ne connaissez pas les termes de ce qu'est une excommunication majeure dans la tradition juive, ça veut dire que le type est considéré effectivement comme mort et ça veut dire qu'on ne le voit plus et qu'on ne lui parle plus : il est devenu invisible ! Vous appartenez à un groupe et puis, à partir de ce jour-là vous êtes l'homme ou la femme invisible ! Alors, lui, il s'en est sorti, mais il y en a qui se sont flingués du fait que leur communauté puisse leur dire qu'elle ne les connaît plus. Ça, c'est dans une atmosphère culturellement élaborée. Il y a des sociétés où il suffit que le sorcier ou le chaman dise : "Tu es mort" et puis, le type n'a pas les ressources de dire non et il crève ! Ça a été très bien répertorié dans des études aux Antilles, mais cela se présente de la même façon chez nous. C'est-à-dire que la question fondamentale de savoir jusqu'à quel point une parole serait ou ne serait pas meurtrière, ce n'est pas une question politique. Il y est substitué la question de ce qui serait le Bien, le Bien politique, mais la question du Bien, pour parler comme Lacan, du Souverain Bien, n'est pas du même ordre que la question de savoir ce que serait une parole qui ne serait pas meurtrière, parce qu'en général, la question du Bien vient obscurcir la deuxième question. Au nom d'un Bien individuel ou collectif, on vient obscurcir la question de savoir ce que serait une parole qui ne serait pas meurtrière. Il est bien évident que, spontanément, aucun d'entre nous n'a une idée de ce que serait une parole qui ne serait pas meurtrière. Il y a des gens plus ou moins sensibles pour des raisons diverses à cela et dont la parole est plus ou moins agencée de façon à éviter les dégâts, mais enfin, en règle générale, nous n'avons pas la moindre idée de ceci que nos paroles... J'ai été assez ahuri que dans telle ou telle réunion, je pense à une réunion bien précise, une amie me posait la question de savoir s'il y avait des discours meurtriers. C'est quand même inouï de savoir qu'avec un mot, on peut tuer, aussi bien qu'il y a des discours meurtriers. Vous pouvez justement vous demander si tout ça a à voir avec l'analyse, voire avec la médecine. Je peux quand même essayer à ma façon d'y introduire quelques repères, parce qu'après un certain nombre d'années d'expérience, il y a quelques remarques que je peux faire. La première, je pensais qu'il y aurait ici des jeunes et spécialement des médecins, mais il semble bien que les médecins aient déserté le terrain. Il m'est arrivé, du moins ces mois derniers avec mes amis et camarades, ce fait qui est complètement oublié, obscurci avec les années et j'avais, comme on dit, changé de pied au galop, que la grande bascule de la médecine, qu'au début du XIXe, elle est liée à l'introduction d'un concept étrange qui est celui de fonction. Jusqu'alors, vous me pardonnerez, je ne vais pas vous faire un cours d'histoire de la médecine, mais il n'est pas inutile que de temps en temps, on se replonge dans les vieux grimoires pour voir quand même comment Freud est entré là-dedans. Au début du XIXe siècle, on savait que les hommes et les femmes avaient des organes : coeurs, poumons, vessies, il y avait des organes anatomiquement repérés, mais l'idée que tout cela puisse être lié en fonction, c'est-à-dire qu'il y avait quelque chose qui pouvait faire fonctionner tout cela, était absente. Qu'est-ce qui détermine, qu'est-ce qui définit ce qui serait une fonction ? Je dois vous dire tout de suite que ça reste une grande énigme et qui si vous regardez, vous lisez, aussi bien donc, qu'il s'agisse de Bichat avec ses Réflexions physiologiques sur la vie et la mort, qu'il s'agisse de Claude Bernard, je ne sais plus quand il est né, ça doit être 1810 ou 1820, un truc comme ça, il a dû mourir un peu avant la fin du XIXe siècle, si vous lisez un auteur que, pour de multiples raisons, j'aime particulièrement lire, Broussais avec ses Essais de physiologie appliquée à la pathologie, ou même d'autres textes qu'il a pu écrire, vous vous rendez compte de l'incroyable bagarre dont nous n'avons plus la moindre idée pour imposer l'idée, la notion, dirait-on le concept, qu'il y aurait des fonctions qui, comme telles, seraient d'ailleurs indéfinissables, quelque chose viendrait lier tout cela, mettre tout cela en marche. On a dû vous renseigner aux études primaires, on a dû vous ressasser, en tout cas c'était le cas pour les gens de ma génération, l'aphorisme de Bichat selon lequel la vie, c'était quoi ? Et sa définition qui était succincte, c'était : l'ensemble des forces qui s'opposent à la mort. Comme vous le voyez, c'est un peu succinct : les forces, c'est quoi ? Enfin, on a le droit, quand on travaille, qu'on cherche, qu'on essaie d'élaborer de se servir de termes dont on a pas idée de leur contenu. Les forces, c'est quoi ? Enfin, c'est comme racine de moins un, en mathématique, on ne sait ce que c'est, mais enfin, ça sert, comme les nombres imaginaires. Cette bagarre a été extrêmement brutale et, en ce qui me concerne, je souhaiterais bien que nous y mettions l'intérêt et la volonté de revoir ces questions-là puisque, une fois de plus, je vous ferais remarquer, c'est Foucault, une fois de plus, qui est au-dessus du panier, alors qu'il a lu tous ces gus que je viens de signaler, quand dans La naissance de la clinique il mettait l'accent sur le regard: on va y noter les signes et on va y voir, ce qui n'est pas faux ! Les chirurgiens, de nos jours, quand ils sont empêtrés, il disent on ouvre et on va y voir. Enfin, cette question de l'isolement de la fonction du regard, que Foucault a été prendre chez Lacan, ça méconnaît le fait que pour autant que le regard, comme Foucault l'avait repéré, pour autant que le regard soit distinct de la vision, c'est une fonction qui est quoi ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a quelque chose comme la fonction du regard qui serait distinct de la vision, ce qui me ramène à la question antécédente, qu'est-ce qui fait qu'il y a des fonctions. Vous ouvrez un livre de physiologie moderne et alors, vous avez des grands chapitres : physiologie de la respiration, physiologie cardiaque, physiologie sanguine, enfin, etc., sans que vous ayez jamais de définition correcte de ce qu'est une fonction. Du même coup, vous vous demandez, enfin... puisque le terme est tellement répandu que d'aucuns d'entre nous ne s'en posent même plus la question : c'est quoi une fonction ? Je regrette, que son décès prématuré n'ait pas permis, mis à part quelques échanges cursifs, d'échanger davantage là-dessus avec mon copain Bergès qui avait cette réflexion intéressante : parfois le fonctionnement déborde la fonction. Ce qui a été repris d'une façon assez répandue et justement parce que ça a été repris, il y avait la vraie question, mais enfin, l'oubliant peut-être que pour qu'un fonctionnement déborde une fonction, cela suppose peut-être que la fonction soit donnée, en quelque sorte qu'elle soit normée et qu'un fonctionnement déborde une fonction, ça veut dire quoi ? À le formuler de façon abstraite comme ça, il faut quand même l'illustrer ! On peut l'illustrer par exemple avec un cas de psychose que j'ai eue et que quand le gars avait soif, il se foutait sous un robinet et il ne pouvait plus s'arrêter et se gonflait comme un ballon en caoutchouc. Ce comportement-là indiquait moins que le fonctionnement déborde la fonction que c'était la question même de ce qui venait éventuellement lester une fonction. Enfin, vous voyez, c'est un débat qui est loin d'être clos et qui concerne lui-même la vie et la mort pour autant que, par exemple, de façon adjacente, ça puisse concerner, dans nos quotidiens, ce qui nous serait comestible ou pas.

Freud, quand il entre dans cette affaire, là, je vous ferai une remarque qui est rarement évoquée par tous ceux, qui sont nombreux, qui ont tenté d'apprécier d'où sortait la théorie des pulsions. Il y a des gens qui ont très bien repéré comment Freud, né au XIXe siècle, formé par la médecine de son temps, c'était la médecine de son temps, n'est pas indemne des questions qui étaient celles de Bichat, de Bernard, de Broussais et de tel ou tel, au point qu'on a pu nous entretenir dans certains bouquins du vitalisme de Freud, je ne sais pas très bien ce que c'est que le vitalisme freudien. Quoiqu'il en soit, il me semble qu'on peut faire la remarque suivante sur cette question de ce qu'est la vie et la mort comme l'ensemble des forces, comme le disait Bichat, qui résistent à la mort. Freud dit qu'il y a quelque chose qui s'appelle les pulsions, à distinguer, bien entendu, de l'instinct. Un animal, ça ne se goure jamais pour savoir ce qu'il a à manger, avec qui il a à baiser, etc., il ne se plante pas d'objet. Freud parle de Trieb, de ce qu'on porte, de ce qui pousse. Alors, il dit quelque chose qu'on a pas fini de ressasser, il dit qu'il y a la source, la poussée, le but, le trajet, il y a l'objet... Freud était d'ailleurs, lui-même, extrêmement empêtré, mais la difficulté même qui était la sienne, si vous voulez bien inscrire la difficulté de Freud qui est fondamentale, qui est fondatrice, dans le cadre de cette problématique plus générale : qu'est-ce que sont ces forces qui s'opposent à la mort, vous pourrez sans doute apprécier la façon de Freud de prendre les choses. Il ne l'a jamais écrit comme ça, mais je ne vois pas pourquoi nous on ne pourrait pas le dire. Il y a une réponse freudienne aux grandes questions de la physiologie : la théorie des pulsions qu'il reprend dans plusieurs endroits de son oeuvre, je ne vais pas tout reprendre ce qu'il élaborait, il y a les pulsions de conservation, les pulsions du moi, les pulsions sexuelles et puis, dans l'"Au-delà du principe de plaisir", l'opposition des pulsions de vie et des pulsions de mort, mais je mets simplement l'accent sur ce fait que Freud essaie à sa façon de répondre à la question fondamentale de la médecine, jusqu'à ce jour d'ailleurs en plan, à sa façon, il ne le dit pas comme ça, mais il le dit à sa façon tordue. Il faudra sans doute attendre la façon qu'a eue Lacan de prendre les choses, à savoir : l'être parlant est dénaturé par le langage. Alors, une fois qu'on cause, évidemment, tout l'organisme peut être subverti et on peut en multiplier les exemples, je ne vais pas le faire ce soir. Deuxièmement, la sexuation de l'organisme par le langage a pour effet que tous nos montages, ceux qui nous mettent en rapport avec nos objets, je les mets entre guillemets maintenant, ils sont foireux, puisque ce qu'ils impliquent c'est l'absence complète d'une naturalité directe du rapport de l'être humain à ses objets et que, tout au contraire, c'est dans une approche paradoxale, mal venue, approximative et manquante, en défaut, que l'homme atteint non pas les objets, mais qu'il passe son temps à faire des tours en rond. Quand, par conjonctures cliniques, cet objet, il y atteint, à savoir qu'il a un rapport direct de collage avec cet objet, il ne peut, de façon automatique, que s'en séparer par voie de section, d'ablation, de destruction, ce que la psychose illustre admirablement. Donc, se pose cette question majeure, à savoir quel est le facteur qui permette, à côté de cette aliénation majeure d'un rapport direct à l'objet, quel est ce facteur qui permette, dans le manque, d'avoir un rapport indirect, paradoxal, à l'objet qui laisse chacun dans son manque et son insatisfaction et qui, néanmoins, permette à la vie de se poursuivre. Nous savons à peu près comment Lacan a inventé le terme de Phallus, terme déjà en lui-même trop illustratif, ce facteur qui permette que dans un rapport biaisé, inadéquat, malencontreux à l'objet, néanmoins la vie puisse se poursuivre dans un type d'aliénation qui est sans doute moins mortel que celui qui nous lie dans le rapport direct à l'objet.

Vous pouvez vous demander quel rapport entre ce que je suis en train d'évoquer rapidement et le début de mon propos. Mais enfin, pour autant que l'on mette l'accent sur la prévalence du langage dans la subversion d'un organisme biologique, on peut peut-être éclairer certaines petites choses. Il m'était arrivé d'ailleurs je ne m'en étais pas rendu compte, en lisant L'étourdit, il y a un paragraphe où Lacan écrit quelques lignes un peu tordues, il parle des pulsions, il faut quand même que je vous le retrouve et que je vous le lise, ça va vous donner un tourment, mais quand on prend les choses directement dans le texte, on se demande de quoi il s'agit, il dit : "il n'y a pas rapport sexuel ceci du fait qu'un animal a stabitat qu'est le langage, que d'habiter, c'est aussi bien ce qui, pour son corps, fait organe, organe qui pour ainsi lui ek-sister, le détermine de sa fonction ce, dès avant qu'il la trouve. C'est même de là qu'il est réduit à trouver que son corps n'est pas sans autres organes et que leur fonction, à chacun, lui fait problème ce dont le schizophrène se spécifie d'être pris sans le secours d'aucun discours établi". Pour me soulager moi-même de la vastitude, pour parler moderne, du commentaire, je m'étais réduit à ceci, c'est qu'un psychotique, c'est quelqu'un qui n'a pas de discours pour relier ses organes en fonction. Traduction rapide de ma part, mais qui, à l'épreuve de l'expérience, tient la route. Ce qui a au moins le mérite de signaler que ce que nous appelons nos fonctions, c'est un discours : sans le discours qui convient, nos organes ne se lient pas, ce qui rend compte du fait que chez tel gus, un jour, on voit apparaître les désordres biologiques les plus majeurs, les cachectisations, voire les morts subites les plus inattendues, etc. En d'autres termes, puisqu'il s'agit de remarques sur la vie et la mort, que cette question, telle que Lacan les traite là, c'est une façon de répondre à la question initiale de Bichat. Freud, dans l'intervalle, ayant essayé de traiter de la question en mettant sur la table sa métapsychologie des pulsions, on peut sans doute, actuellement, nous-mêmes, dire que nous avons affaire à cette chose étrange de dire que c'est un discours qui lie les organes en fonction et que, s'agissant de discours évidemment, et Dieu sait si je suis peu enclin à traiter ce qu'on appelle un corps social, si ce n'est un corps organique, enfin, il n'est pas interdit de penser qu'un discours qui viendrait prendre la collectivité dans ses filets ait son incidence y compris, du côté de son rapport à ce qui serait, du point de vue de la communauté, un éventuel objet petit a, au titre de ce qui pourrait être une espèce d'hypocondrie collective et d'en souhaiter l'éradication par voie chirurgicale ou militaire. Autrement, Dieu sait si je lis avec un peu d'attention ce qui peut se produire dans les zones du monde troublées dont nous connaissons le catalogue, s'il ne s'agit pas de faits de discours impliquant qu'il y ait là un objet petit a, Lacan l'avait appelé comme ça, objet petit a, à éliminer, ce petit a étant, d'ailleurs, aussi bien, une autre communauté ! Je veux bien être pendu si on peut avoir le moindre éclaircissement sur ce qui se passe dans notre monde, depuis un certain temps, sans cette catégorie même de l'objet petit a.

Voilà, ce que je voulais vous raconter ce soir, ou je voulais, enfin, j'en savais trop rien parce que j'ai été un peu dévié et détourné de mon cours par des affaires un peu incidentes, mais qui ont tout à fait leur importance, puisque nous ne sommes absolument pas au clair, évidemment, avec ces histoires qui ont surplombé tout le XXe siècle et dont apparemment le XXIe siècle ne sera sans doute pas exempt. Donc, la question très judicieuse de ce qui s'est passé dans notre monde cultivé et scientifique du XXe siècle pour que s'y accomplisse le comble de la barbarie, je vois mal comment ça serait abordable autrement que sous l'angle que je viens de vous proposer. Pourquoi l'objet petit a s'incarnerait-il dans les groupes aussi bien les plus aléatoires, éminents qu'anodins ? Peu importe puisque la fonction même de cet objet dit petit a c'est d'être aussi bien la plus dérisoire et sans importance, que la plus importante. Voilà, mes quelques remarques pour ce soir.

Louis SciaraJe vous remercie de nous livrer vos interrogations, parce que le fil de votre propos semble bien être celui d'une interrogation toujours vive. En fait, ce qui m'avait déjà intéressé, c'est que vous êtes parti de la question du réel et même de l'hétérogénéité des réels et que vous n'avez cessé d'y revenir concernant les énigmes de ce qu'on qualifie de fonction et aussi bien ce qu'il en est de l'objet a comme fonction. Le formidable de tout cela, c'est que vous fassiez part de votre parcours de travail en tant qu'analyste et que ce soit là-dessus que vous étayez votre réflexion après tout un temps d'expérience et d'analyse.

Alors, c'est un peu compliqué de vous suivre parce que ça part de ce qui se passe au niveau des sociétés, des conjonctures de guerre qui rendent difficilement praticable la psychanalyse, des effets de ségrégation liés à une pente de la communauté à faire Un - pour des raisons qui ne sont pas encore suffisamment éclaircies, ce que vous soulignez en vous référant à la barbarie nazie et aux victimes incriminées comme infection, cause de la maladie, du malheur de la communauté. Et vous insistez sur le fait qu'il y a effectivement des limites, des conditions du réel, qui font qu'on ne peut pas exercer comme analyste n'importe où ni dans n'importe quelle conjoncture socio-politique. Vous passez ensuite au corps, au réel du corps en évoquant Freud par la théorie des pulsions, Lacan par la primauté du langage, pour rendre compte de ce qui lie une physiologie, une anatomie, mais aussi ce qui reste l'énigme de la vie. Vous revenez particulièrement sur la question des fonctions. Je ne sais comment reprendre tout cela.

En tout cas, dans ce trajet qui va de Bichat à Freud pour appréhender la physiologie, les questions de vie ou de mort, il y a cette notion de fonction. Il se trouve que j'ai parcouru le bouquin de Bichat encore ce matin et qu'il y a cette impression d'un effort considérable de cet auteur, de ce médecin précurseur de la physiologie, à cerner ce que serait une fonction et ce qui serait mis en fonction. D'ailleurs, je rectifie. Bichat dit : c'est la somme des fonctions, il ne dit pas les forces, qui résistent à la mort. Il emploie bien explicitement le terme de fonction.

Alors, moi, ce à quoi je suis sensible, c'est effectivement le côté liaison et déliaison de ces fonctions, ce que vous avez nommé dans vos travaux : la spécification ou la déspécification des pulsions, à entendre comme des fonctions signifiantes. Alors, le pas de plus, peut-être, que j'ai entendu avec plus de force, c'est le discours, c'est-à-dire que la fonction, c'est le discours même. Ce qui est difficile à entendre, à partir de vos réflexions sur ce qui a pu engendrer les barbaries dans l'histoire, c'est justement que ce serait l'effet d'un discours qui viendrait faire consensus au point de noyer la circularité des discours et qui imposerait, par sa dynamique, justement ses effets de ségrégation, ses effets de rejet, en venant désigner telle ou telle communauté. Est-ce encore un discours ou même un discours qui tendrait vers une totale homogénéisation et, du coup, qui ferait plénitude ? Vous traitez cela au titre du corps social, qui serait à la mesure d'une hypocondrie généralisée, d'une parfaite complétude.

Une des questions qui me vient par ailleurs et que je vous ai déjà posée, concerne l'impact dans la cure des analysants, du fait que l'analyste soit plus averti, en quelques sortes, par l'expérience de la cure et aussi par tous les repérages structuraux auxquels vous faites référence à propos du corps social. Que le réel ait un impact bien au-delà de ce que nous espérons en maîtriser n'est pas une surprise, mais ce à quoi je suis sensible, c'est que cela amène aussi bien l'analysant que l'analyste à attacher plus d'importance à ce qui se joue dans la synchronie de la structure que à ce qui relève de l'aspect diachronique du roman, de l'historiole. Et il me semble qu'avec un parcours, tel que le vôtre, il y a à la fois des aspects repérables sur le plan de la structure et à la fois quelque chose qui témoigne d'une radicalité qui échappe, c'est-à-dire d'un certain réel. Entre autres, cela interroge par exemple sur les effets du réel de la guerre lorsqu'un analyste aurait à exercer dans un pays en guerre.

Marcel CzermakOn ne peut pas !

Louis SciaraOn ne peut pas, mais je crois que c'est très important pour situer l'acte analytique dans ce qui se joue dans la synchronie de la cure.

Marcel CzermakCe n'est pas parce qu'on a affaire à des propos qui, idéologiquement, sont articulés que ça fait discours puisque ne serait-ce que la question de ce qui viendrait obligatoirement manquer est éludé pour le réintégrer. Si on suit Lacan, qu'est-ce que serait un discours dont l'objet qui fait intervalle entre S1 et S2 ne serait pas évacué, c'est-à-dire qu'il n'y a plus aucun écart entre S1 et S2. Donc, la question de l'hypocondrie, c'est avant tout une question de langue. Je lisais avec intérêt récemment, le bouquin de ce haut fonctionnaire dont le titre est : Servir l'État français, qui est un travail vraiment minutieux sur les circulaires que le gouvernement de Vichy a produit pour mettre la France au pas d'une fantasmagorie, comment dire, aux fabulations compensatoires de grandeur. C'est très intéressant sur le plan linguistique : les modalités impératives, les modalités de transmission, les modalités d'assignation des places, c'est-à-dire ce qui participe de la régulation plus ou moins ferme du rapport à l'Autre ne veut pas dire qu'il y a discours puisque toute cette mécanique est destinée, précisément, à ce que quelqu'un qui vienne commander au dernier fonctionnaire, chacun, quoi qu'il en pense, ça n'a aucune importance, chacun soit collé, on dit cohérent, soit à la colle, c'est-à-dire que nous marchions les uns et les autres d'un seul pas de façon à réduire cet écart qui ferait qu'à mesure que ça part du haut pour aller vers le bas, ordinairement, ça se déliterait un peu. Non, là, c'est tout à fait le contraire, du patron des PTT aux facteurs, du directeur général de la police au gars qui fait la circulation, le propos, la doctrine soient les mêmes et qu'il n'y ait nul écart ! Entre le lieu d'où s'originerait le commandement et les faits qui en sont produits, c'est-à-dire, en d'autres termes, non pas une production, mais une duplication du même dans ce qu'on va appeler une fantasmatique. Une unification dont nous avons les traces aussi bien administratives, dans un bouquin comme celui-là, que dans les romans d'Orwell et que notre science permet d'apprécier dans les histoires de clones, etc. C'est-à-dire les faits de duplication en miroir, j'appelle cela le syndrome de la "vache qui rit". Le propre d'un régime totalitaire, c'est de pouvoir, par le biais de la force parfois tranquille d'obtenir cette unification qui, une fois qu'elle est obtenue, produit des explosions : il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé dans l'ex-Union Soviétique, dans les Balkans et dans le Caucase. Tout ça, ce n'est pas un discours, parce que ça vise précisément à réduire toute conflictualité et tout manque, à mettre en place une mécanique dont la simplicité requiert une complexification des moyens dont nous avons largement expérimenté la brutalité. Ça n'a jamais marché que dans les sectes et dans les petites communautés ou dans les microgroupes où ça peut, jusqu'à un certain point, marcher. C'est intéressant quand on entend des propos politiques de quelque origine qu'ils soient et de les examiner sous l'angle des discours à proprement parler quand ils ne sont pas entendus comme : du moment que je parle, ça fait discours. Entre une droite, en France, qui trouve qu'il y a trop d'objets qui viennent encombrer le camp national, qu'il faudrait évacuer pour que ça soit propre ou une gauche qui rêve de cette idée qu'en réunissant tous les citoyens et en faisant tout remonter, on finira par faire Un, en court-circuitant les représentants élus de la Nation, c'est-à-dire le rapport direct à la Nation, au peuple, ce qui est l'origine même du populisme et donc, d'un autre type de dictature. Ça aussi, c'est un fantasme intéressant d'avoir un rapport direct au peuple, comme s'il y avait là un ensemble qui parlerait d'une seule voix ou si les voix discordantes seraient unifiables dans un Leader qui, ayant tout entendu se ferait le... Hitler a fait comme ça ! Mais que ce soit à droite ou à gauche, il y a là la communauté mécanique entre le fascisme, le nazisme et l'extrême gauche et il y a une communauté et je connais des gens qui ont travaillé là-dessus et ça a fait grimper au plafond tel ou tel militant. Par quelle mécanique fait-on un corps social pur et propre ? À quelles conditions ? De quoi s'agit-il de se départir, d'éliminer ?

Louis SciaraQue ce soit la gauche ou la droite, le côté hygiéniste est actuellement épousé par les deux, c'est consensuel ! Pour la gauche, il y a quand même un truc, il n'y a pas simplement cette entame de l'autorité, il y a ce populisme nouveau qui emboîte le pas à celui plus habituel aux politiques de droites et qui serait représentatif des souhaits du peuple, au nom de son Bien démocratique.

Marcel CzermakJe vous ferais remarquer, je vous rappellerais que les grandes doctrines hygiénistes ont démarré à la fin du XIXe siècle, à peu près au moment où la psychanalyse prenait son essor, où le capitalisme prenait son essor et que ces grandes doctrines hygiénistes et eugénistes ont perduré avec plus ou moins de succès, en France, en tout cas, je ne parle pas de l'Allemagne sur laquelle il y aurait beaucoup à dire, en France, ça a été d'une importance majeure jusqu'à l'orée de la Deuxième Guerre Mondiale. Et nous sommes en train de voir cela revenir actuellement via le souci hygiéniste. Ces jours-ci, je lisais dans Le Monde, un papier de Didier Sicard, Président du comité consultatif d'éthique qui commençait à s'alarmer en se demandant si on était pas allé trop loin et si on n'était pas en train de remettre le couvert une deuxième fois ! Mais ça va bien au-delà de ce qu'il imagine ! Il a parfaitement raison ! Il devrait dire qu'en tant que Président il a vraiment les jetons parce qu'on veut épurer quoi !?! On veut faire de l'hygiène avec quoi et on veut des gosses comment ? Il donnait l'exemple, si je me souviens bien, du diagnostic anténatal qui était destiné à prévenir des maladies et là c'est pris dans le fantasme d'avoir des gosses parfaits ! Maintenant, plus on veut faire du parfait, plus on foire ! Ce serpent de mer qui a commencé à apparaître de façon structurée à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale, qui s'était un peu calmé, on le voit réapparaître par la vertu des sciences ! La science nous dit que... La science ne dit rien à personne ! C'est quand même un truc sensationnel que de considérer que la science nous parle ! Ce n'est pas vrai, la science n'a jamais parlé à quiconque : ça permet de faire des opérations ! Ce qui nous parle, c'est la fantasmagorie dans laquelle la science est prise et qui nous fait faire, dire à la science, ce qu'elle ne dit pas !

Bon, en tout cas, ce qui est intéressant, c'est d'où il parle, c'est-à-dire qu'il parle au nom de ce qui serait le bien public, ce qui est le cas le plus général, pourquoi pas ! C'est quoi le bien public ? Si on parle de bien public, à ce moment-là avant de publier les bans à la Mairie, il faudra faire des examens approfondis pour savoir si le conjoint et la conjointe, ça devrait coller pour des raisons prédictives qui seraient établissables par des échelles d'évaluation préalables, à déposer à la Mairie, avec des contradicteurs et que s'il y a de la contradiction, Monsieur le Maire n'officiera pas ! Enfin, des histoires comme ça, il y en a eu, quand même ! Il y a eu des mouvements dont l'idéologie était qu'on ne marie pas n'importe qui avec n'importe qui. Il y en a même qui ont considéré que quand la nénette avait eu des amours avec un type ou un type avec une nénette et que ce n'était pas public, ce n'était pas très bien et qu'il fallait que tout soit transparent, c'est-à-dire que quand un type s'intéressait à une nénette, il fallait qu'il le dise et vice-versa. Comme ça, la communauté pouvait savoir si ça lui était favorable ou défavorable. C'est connu, des histoires comme ça, il y en a eu plein ! Tout cela pris dans l'idéologie qu'il y aurait, au fond, une science de l'homme. C'est pour cela que l'accent sur l'objet petit a me semble si important parce que comme il n'y a pas de science de l'homme, il y a une science des objets dans l'homme. Ça, c'est une autre paire de manches. Seulement, comme à cet égard, la science des objets dans l'homme, nous sommes des rigolos, on dit qu'il y a un objet dans l'homme : ce n'est pas vrai ! Il y a des objets !

Notes :

(*) : Transcription d'Annie Deschênes

Notes
Bibliographie