Psychanalyse et psychiatrie

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Qu'est-ce qu'invente le paranoïaque ?

Journées des 13 et 14 mai 2006 Invention et suppléance : une clinique de la psychose ?

Auteur : Charles Melman 24/01/2007

Bibliographies Notes

Charles MelmanNous allons supposer que ce dont souffre le paranoïaque, c'est de son inadmissibilité sur la scène du monde, je veux dire qu'il se trouve interdit de séjour. Il n'a pas le droit, justement, c'est le point que vient d'évoquer Stéphane Thibierge, il n'a pas le droit de représentation sur la scène du monde. Supposons cela et que cet état de fait soit lié à ce que la mise en place chez lui de cette instance qui ordonne et autorise les représentations, c'est-à-dire ce Vorstellungsrepräsantanz, que Lacan a spécifié comme tenue par le Phallus même, eh bien, pour le paranoïaque c'est la mise en place défectueuse ou absente de la dite instance, celle du Vorstellungsrepräsantanz, qui le rend ainsi interdit de séjour, interdit de figurer dans le monde des représentations.

Le problème que je vous soumets est le suivant : s'il se trouve donc, forclos de ce monde des représentations, ça ne peut être qu'au titre d'un objet petit a, comme équivalent d'un objet petit a. Pourquoi ? Parce qu'il ne peut pas être exclu en tant que Un. En effet, le fait d'être en mesure de s'individualiser, de se faire reconnaître comme Un suffit justement pour faire valoir l'admission sur la scène du monde, même s'il se trouve que c'est un Un étranger ou bien le genre de Un que l'on n'aime pas ou que l'on ne veut pas, dont on ne souhaite pas la présence sur la scène du monde.

Mais c'est un dispositif qui est, dans ce cas-là, complètement différent de celui que je viens d'évoquer à l'instant. D'ailleurs, c'est occasionnellement, en tant que Un relevant de tel référent paternel que je me trouve mal vu ou barré ou interdit de séjour ; non admis. En tout cas, cela ne m'empêche nullement de me percevoir comme étant Un et, du même coup, d'avoir un Vorstellungsrepräsentanz, même si ce n'est pas le bon ; donc, de pouvoir me tenir !

L'énigme que je soumets à votre sagacité est alors la suivante : comment, exclu forcément au titre d'objet petit a, forclos, reconduit à la frontière, chassé, renvoyé chez moi dans un charter, peu importe, mais en tant que forclos de la scène du monde, donc en tant qu'objet petit a, comment puis-je me débrouiller pour me constituer comme Un ? Car, après tout, c'est bien là le type d'invention que réussit le paranoïaque, même si, comme nous allons le voir très rapidement, c'est un Un remarquable, c'est le cas de le dire. Comment se débrouille-t-il pour passer de ce statut d'objet petit a à l'érection qu'il va incarner, du Un ?

Alors, si nous supposons, si nous reprenons, comme l'a fait à l'instant Stéphane Thibierge, le problème de la relation au semblable, de la relation spéculaire, nous voyons bien que, dans cette dernière, le paranoïaque, je veux dire, celui qui n'a pas droit, qui ne peut se fonder sur ce référent paternel, ce Vorstellungsrepräsentanz, cette instance investie de cette fonction, ne peut en aucun cas, dans l'image qui lui est là proposée du semblable, reconnaître justement ce qui serait un semblable, lire en quelque sorte sa propre image inversée dans celle du semblable. C'est sans doute l'une des étapes primordiales de cette forclusion, je dirais, que l'on peut invoquer ainsi au départ.

Remarquez donc que s'il prend ce statut, sans l'avoir aucunement cherché bien sûr, mais ce statut mécanique, il n'y a pas d'autre place, pas d'autre offre qui lui est faite, que ce statut d'objet petit a ; il ne pourra, à ce moment-là, s'autoriser d'une réintroduction sur la scène du monde, qu'à la condition de se féminiser, puisque c'est exactement le statut d'une femme que d'apparaître sur la scène du monde sans avoir pour la classe qui la constitue en tant que femme, le type de référent qui la fonde ; qui la fonde comme Une ! C'est bien pour cela qu'elle n'est pas Une ! Donc, on voit bien comment, du même coup, la seule offre qui lui est faite, c'est : si tu veux venir parmi nous eh bien, ça ne pourra être qu'en faisant la bonne femme. Il est bien évident qu'il n'y a jamais personne pour venir lui articuler ça, mais le problème, et ça c'est sûrement un des problèmes magnifiques dans la psychose, c'est de quelle façon c'est entendu ! Même si ce n'est jamais articulé, c'est entendu comme ça.

Remarquez aussi, à ce propos, en passant, que justement, la position hystérique, supposée réservée à celle qui ne pourra, en tant qu'image de l'objet petit a, apparaître sur la scène du monde que comme une femme, eh bien justement, cette position consiste à se donner, par l'hystérie même, ce Un en souffrance, ce père en souffrance qui, faute d'avoir pu constituer cette classe des femmes, a besoin sans cesse d'être ranimé, d'être rappelé à l'existence ; c'est le cas de le dire. Donc, on aurait envie de dire à ce propos, que la position hystérique - c'est bien ce que dit Lacan - fait partie de notre normalité ; voilà, c'est comme ça.

En tout cas, s'il est vrai que le paranoïaque se trouve dans cette position d'objet forclos, on voit immédiatement le type d'atopie qui va être la sienne, parce que s'il fonctionne dès lors comme un bouche-trou, quel trou ? N'importe lequel ? Celui qui, dans la chaîne signifiante peut se produire à un endroit absolument quelconque et générer, à partir de cet endroit, les messages, je dirais, les plus aberrants et les plus quelconques, mais qui, dans l'ensemble, vont se regrouper dans la dénonciation de ce qui le constitue, lui, comme déchet ; de ce qu'il ne faut pas, de ce qui va être effectivement le rappel qu'il n'est là que comme ce qui doit être éliminé, à partir à l'égout, avec bien sûr tous les thèmes sexuels dont on voit de quelle manière ils y sont adjacents et, là encore, automatiquement.

On le voit très bien pour Schreber, dans son statut de grand paraphrène où ça bouge de partout ; il y a des tas de soleils, le monde risque sans cesse de s'effondrer, ça risque de s'arrêter, il est là dans une panique effrayante et douloureuse, angoissante à l'extrême, etc. ; on voit de quelle façon, nous le savons par coeur, il va guérir en faisant l'au-moins-une, il va passer de ce statut d'objet petit a à ce statut d'au-moins-une, purement imaginaire et qu'il est obligé d'entretenir avec les méthodes que nous savons. Ça, c'est le cas Schreber.

Mais lui, le paranoïaque, justement, va s'organiser pour régulièrement lutter et se défendre contre ce que Freud prenait pour des tendances homosexuelles - il prenait l'organisation paranoïaque pour une défense contre l'homosexualité - et c'est comme cela qu'il a pris Schreber. Mais l'effet pousse-à-la-femme, dont parle Lacan dans les psychoses, n'est pas lié à la même chose que cette position de structure que je suis en train de rappeler.

Alors, comment le paranoïaque va-t-il faire pour faire Un ? Non pas n'importe lequel, parce que ce fait de se trouver forclos, là encore, au lieu de l'Autre, automatiquement, ce n'est pas choisi, il ne pourra y figurer comme Un qu'en venant incarner cet au-moins-un. Il n'y en a pas d'autre dans l'Autre que cet au-moins-un et c'est déjà, comme vous le savez, une des interrogations de Lacan : comment se fait-il qu'il y ait du Un dans l'Autre ? Pourquoi n'y aurait-il pas que du zéro, après tout ? C'est bien pour cela qu'il va figurer au titre de cet Un d'exception, avec un certain nombre de conséquences cliniques absolument claires et qui vont se trouver ramassées d'une façon magistrale dans cette représentation surprenante que nous donne Lacan dans son maniement du noeud borroméen, par la mise en continuité du réel, du symbolique et de l'imaginaire dont il dit que c'est le rond du paranoïaque ; vous voyez comment, avec ce rond, trois ça ne fait plus que Un. Ça ne fait plus qu'Un, avec toutes les conséquences cliniques quant à ce qui va être maintenant la dimension de l'espace, puisque par un renversement, si je puis dire, du dispositif spéculaire, c'est lui qui va se mettre là, pour l'autre, dans une position d'idéal, mais un idéal qui va exclure maintenant ; c'est lui qui va exclure l'autre de tout droit à la représentation. C'est-à-dire que c'est un Un qui occulte tout l'espace, il est lui le seul à avoir le droit à y être représenté et ce sont tous les petits autres qui s'en trouvent maintenant chassés. Autrement dit, il inverse ce type de souffrance qu'il avait éprouvé initialement dans le dispositif spéculaire en se faisant maintenant l'agent de l'exclusion de tous les autres, puisqu'ils sont parfaitement inégaux à lui-même qui, en tant que Un est évidemment intégral, intact, non castré, alors que tous les autres misérables, avec leurs insuffisances, leurs machins, qui leur donnerait le droit à se trouver, à entrer dans le champ de la représentation ?

Donc, ce type d'invention amène ainsi le paranoïaque à investir l'espace, à y faire état, bien sûr, d'un savoir inentamé, absolu, complet, total, résolu, terminé, définitif mais ce qui est encore, pour nous, plus amusant, si tant est que ça le soit, c'est que, dans ce rond devenu Un, bizarrement, il semble qu'il lui manque quelque chose. Quelque chose lui manque quand même, il y a un manque qui fait qu'il est fou, mais c'est limite. Quelque chose ne va pas et il est bizarre de penser que ce qui ne va pas, ce n'est pas seulement qu'on ne lui rende pas les hommages qui devraient être ceux que le peuple lui devrait, mais également qu'on ne lui offre pas les sacrifices que sa position implique ! Autrement dit, il conviendrait que chacun de ... on ne sait pas comment les appeler, on ne peut pas dire individus puisqu'ils n'ont pas droit au titre, mais chacune de ces choses qui s'agitent comme ça dans le monde, lui paie tribut, qu'il ait une cassette royale. Il se tient à la place où on lui doit des sacrifices.

Je crois donc que ce type de parcours que je propose, nous permet à la fois de revoir la clinique du paranoïaque, de la ramasser, avec ses catégories qui sont maintenant celles du réel, du symbolique et de l'imaginaire, puisqu'il y aura, quand même, pour lui, non pas un impossible, mais une frustration, dans ce rond : il lui manque quand même l'objet petit a ! Il est étrange que ça puisse être perçu de cette place, comme quelque chose qui devrait être là et qui manque ; c'est bizarre ! Après tout, de la place puissante qui est la sienne, il pourrait être oblatif, généreux ! Un bon roi pour le peuple qui souffre ! Non ?

Donc, de quelle manière cette façon de lire la représentation topologique que donne Lacan de la paranoïa ramène sa clinique, sous un jour intéressant, renouvelé et nous repose la question de cette mutation, guérisseuse d'une certaine manière quoique folle, mutation d'un objet petit a, au statut de Un, même si cela va être celui de Un d'exception, de Un unique, de Un tout seul, de Un qui n'engendrera jamais rien. Cela bien sûr nous invite également à, éventuellement, repenser un mode d'intervention possible, à partir de l'isolement de cette figure, puisqu'on sait que, de toute façon, le paranoïaque est quelqu'un qui cherche à se faire battre ! Lacan a décrit la paranoïa d'autopunition, mais dans tout comportement de paranoïaque, il y a la recherche de la punition, à se faire casser ! Donc, je dis bien, la réintroduction de la question de savoir si, devant un cas de paranoïa, il faut nous contenter, je dirais, sagement, de baisser les bras et de dire : "Salut, camarade. Tu te débrouilles comme ça, parfait !" ou bien si, effectivement, il y a quelque chose, peut-être grâce à cela, à repenser quant au type d'intervention qui conviendrait.

Un tout dernier mot, il y a une autre façon de passer de l'objet petit a au Un, j'en connais une autre. Il y a la suivante et, d'une certaine façon, elle a un rapport avec la paranoïa. Je me souviens d'une séance de séminaire, je ne sais plus duquel il s'agit, mais où Lacan avait posé à son auditoire la question du nom propre : qu'est-ce que c'est qu'un nom propre ? Dans quel séminaire traite-t-il de cela ?

Bernard VandermerschDans L'identification.

Charles MelmanDans L'identification et je me souviens encore, et c'est peut-être consigné dans le compte-rendu, du désarroi de l'assistance, parce que ce n'est pas un signifiant qui représente un sujet pour un autre nom propre ; on ne peut pas dire ça ! D'autre part, qu'est-ce qui fait le caractère oppositionnel de ce signifiant nom propre par rapport aux autres, aux signifiants ? Alors, la question est une question très ancienne, nous ne l'inaugurons pas ! Platon, bien entendu, s'est posé la question et y compris la question du nom de Socrate, en tant que ce nom propre est ce qui désigne l'objet lui-même ? Là, c'est le nom spécifique ! Il faudrait même arriver à faire une langue, une logique, où il n'y ait que des noms propres. Comme cela, nous serions bien sûrs de ne jamais rater l'objet. Je dis : "Chemama", c'est lui, ce n'est pas Jeangirard ! Je l'ai attrapé ! Mais le nom propre, comme vous voyez, c'est la façon dont il est constitué. Il est constitué d'une concrétion littérale, regroupée de sorte à faire Un et que cette concrétion littérale ne veut strictement rien dire d'autre, puisqu'il est bien évident qu'en tant que nom propre elle ne se rapporte pas à telle quiddité, comme on l'a dit à propos de Socrate, spécifique. En tant que nom propre, elle se rapporte à quoi ? Eh bien, nous allons imaginer qu'elle se rapporte justement à ce Un qui fait coupure dans la chaîne littérale de l'Autre et qui devient, en tant que Un, le signifié de ce nom propre. À charge pour vous ensuite de le phonétiser, puisque vous avez tout lieu de penser qu'initialement il est purement consonantique. Alors, vous vous débrouillez après à le phonétiser et selon la langue évidemment que vous parlez, vous le phonétisez en vous référant aux phonèmes, voire éventuellement aux objets naturels ou autres : poiriers, pommiers, fontaine, ce que vous voudrez, qui figurent dans votre langue et représentent évidemment un certain nombre d'objets ayant droit d'admission sur la scène de votre monde à vous, dans le rapport aux Vorstellungsrepräsantanz. Simplement ceci pour vous dire que, vous le voyez, ce passage de l'objet petit a, la façon dont il serait amené à pouvoir faire Un est une question qui mérite que nous la prenions en compte et, à l'occasion, je dirais, prendre en compte la façon dont le paranoïaque tente de résoudre la folie insupportable, à laquelle il est exposé, par cette mise en ordre, par cette réhabilitation, par cette divinisation, qui lui donnent un statut tenable, serait-ce toujours hors du monde ! Sauf que le monde se ramène maintenant à cet espace que lui, seul, a le droit de tenir, a le droit d'occuper.

Voilà quelques propositions qui vous paraîtront, je l'espère, amènes.

Amen ?

Notes
Bibliographie