Psychoses de défense - modalités de suppléances
Auteur : Marc Caumel De Sauvejunte 18/10/2006
Pourquoi nous intéressons-nous aux psychoses, à la clinique des psychoses et sur ce mode qu'ont proposé les responsables de ces journées, c'est-à-dire, invention et suppléance ?
D'abord, il aurait peut-être été préférable de les écrire au pluriel signifiant d'emblée que c'est dans l'écart entre particulier et universel, que c'est à partir de cette faille entre désir et jouissance que nous aurons à porter le fer de nos questions.
C'est ainsi que Lacan dans son unique séminaire sur les Noms du père tisse le fil de son invention.
Si les noms du père continuent de susciter notre embarras et notre intérêt conflictuel sur les fondements de notre doctrine sur les structures, c'est je crois, non pas pour nous démettre de nos références à la structure, mais pour nous ouvrir à une façon différente de penser la structure à partir des noeuds borroméens.
Il n'est donc pas étonnant de se trouver dans cette zone de remise en question sur la suppléance que représente le nom du Père dans les névroses, suppléance d'un quatrième rond là où nous sommes invités par Lacan à nous en passer.
Ce Ndp en tant que symptôme commun aux névroses supplée à la béance que crée le désir dans son nouage à la loi, c'est l'estampille d'un Réel qui reviendra désormais toujours à la même place mais avec cette fixité que pose le problème d'un Ndp particulier à chacun et qui peut aller jusqu'à l'intégrisme...
Si les psychoses s'offrent comme référence clinique à nos études, c'est qu'elles fonctionnent avec trois ronds, certes non noués borroméennement, mais quand même avec les différentes modalités de nouage des trois ronds. De plus le dévoilement du Réel dans ces multiples effets sur nos actes, notre corps rend compte à quel point la catégorie du Réel a des incidences que nous ne soupçonnons pas.
Les psychoses sont l'incontournable rencontre avec notre angoisse pour savoir comment il serait possible de nous passer de ce quatrième rond... à condition de s'en servir, bien sûr. C'est-à-dire, que cela pourrait nous permettre d'être dans une relation plus contingente avec le théologique.
Nous savons depuis le Sinthome que le paranoïaque a inventé un nouage sur le mode du noeud de trèfle. Le problème de ce nouage non borroméen c'est qu'il ne peut se réaliser qu'au prix de l'éjection de l'objet a, cause du désir, avec les risques de bascule mélancolique si la phallicisation du réel, de ce type de subjectivation rencontre l'obstacle d'une vie possible avec l'Autre sexe, avec l'Altérité. Disons qu'il paie ce nouage d'un impératif catégorique de la certitude qu'il doit sans cesse positiver.
Dans ce sens, c'est un positiviste intransigeant pour qui l'intelligible ne peut être que du ressort de la pure intelligence ; d'une pure logique. Le paranoïaque se réduit à un pur fonctionnement aux dépens de la fonction, sans présent sans avenir et qui ne peut que souffrir que d'un exil définitif par rapport à ses semblables. On ne peut donc pas dire qu'il y a, dans ce cas de figure, suppléance il ne supplée à aucun manque, le manque c'est l'autre, tous les autres. Son invention n'est pas un exemple à suivre, mais elle a le mérite de nous décentrer et de nous interroger notre rapport au savoir et à l'écriture Ici, le savoir est une pure écriture logique, écriture totalisante qui suture toutes les formes d'arbitraire jusqu'au hasard, jusqu'à la mort. Tout doit être calculable, évaluable dans sa totalité. C'est un pur être mais sans humus, cette humanité débarrassée de son humus qu'il va présentifier. Comme vous le savez, les évaluations oeuvrent pour l'humanité avec un grand H.
Cette participation collective à la paranoïa est la conséquence de la déspécification de la fonction phallique en tant que référentiel, le phallus dans sa fonction symbolique de sexualisation, de socialisation ayant été rangé au rang des accessoires d'une jouissance sans interdit ni limites.
Lors des manifestations contre le CPE, je me suis demandé comme vous tous, quelle était la raison d'un tel mouvement inter catégoriel, mais surtout porté par la nouvelle génération. Pour autant elle ne savait pas pourquoi et c'était donc un non savoir à l'oeuvre.
Ce qui est un jeu, c'est encore plus d'actualité, c'est se rendre compte de la chose suivante, c'est qu'à vouloir légiférer sur l'arbitraire, nous embolisons toutes les possibilités, nous bouchons toutes les formes de manque, nous empêchons tout simplement le pari sur l'avenir.
Plus nous allons légiférer sur l'arbitraire plus nous allons rendre le monde arbitraire mais un monde sans arbitre, sans médiation, un monde du caprice de l'Autre auquel nous aurions à nous soumettre.
Pour avancer un peu plus sur ce sujet, il nous faut aussi remarquer que ce monde est un monde sans parole, sans une parole qui engage celui qui parle, puisque la parole n'a plus qu'une fonction communicative. Nous assistons au spectacle inouïe d'une parole sans sujet et où ce n'est pas moi qui l'ai dit, mais c'est toi, là où nous attendions de nos hommes politiques autre chose que le bavardage des cours de récréation de maternelle : c'est la désinstitutionalisation de la fonction de la parole. Tout peut se dire et son contraire cela n'a plus d'importance. L'important c'est l'image (I(a)). Il y a un dénouage du désir et de la loi tel que nos enfants sont désormais comportementalisés par un rapport paranoïaque à l'autre avec l'envie de frapper l'autre et d'un autre côté un débridement pulsionnel sans réferentiel si ce n'est le passage à l'acte.
J'en viens après ces liminaires à l'intérêt que j'ai porté à ce que Freud appelle les psychoses de défense pour définir les paranoïas dans deux articles sur les psychonévroses de défense Il amène ce concept de psychoses de défense après avoir défini l'hystérie et la névrose obsessionnelle comme des névroses de défense. Accordons à Freud dans ses errements théoriques sur le refoulement dans les névroses et psychoses qu'il ne sait pas encore bien distinguer qu'il y a là quelque chose à prendre en compte, une dimension que Lacan nommera le Réel.
Si les névroses se défendent, c'est du symbolique en tant que le refoulement en est l'expression symptomatique. C'est la défense contre la castration c'est-à-dire le renoncement à la jouissance sexuelle au nom du père pour sauver le père, là même où le père lui prescrit d'en assumer la subjectivation sexuée, c'est-à-dire d'assumer sa condition sexuée d'homme et de femme avec les répartitions inégalitaires de jouissances subséquentes.
Dans les psychoses il s'agit de se défendre de l'irreprésentable, la présentation hallucinatoire venant au premier plan, il s'agit de se défendre d'un Réel sur lequel le symbolique n'a pas prise, c'est-à-dire d'un Réel qui marionnetise son récepteur, un Réel désincarné dont il va devoir se méfier en tant que n'importe quel semblable peut venir occuper cette place spéculaire qui l'humaniserait.
C'est l'histoire de John qui n'avait qu'un seul ami depuis sa tendre enfance et qui lors d'une simple promenade avec son double s'est trouvé pris d'une angoisse de fin du monde avec la conviction que son meilleur ami allait le faire mourir s'il ne lui cassait pas la gueule. S'en est suivi un moment fécond qui nécessita sa première hospitalisation. Vous dire qu'il s'agissait pour ces deux amis du temps de leur phallicisation social avec rentrée dans le monde du travail ne vous étonnera pas.
Nous avons décidé de le laisser tranquille tout en lui demandant de participer aux activités d'un groupe, dit groupe structure.
Ce que j'ai constitué, c'est une rencontre collective avec le groupe, le patient et les familles concernées. Lorsque des choses importantes devaient être dites, en l'occurrence il s'agissait là de parler d'un autre lieu de soin où John pouvait bénéficier de plusieurs possibilités de socialisation avec un melting-pot institutionnel où il rencontrerait des jeunes de son âge.
Ici c'est le groupe, le collectif qui diffracte le lieu d'où çà parle mais qui, d'autre part, donne à la parole une place primordiale, effective, c'est là que se disent, se nomment, les points structuraux des affaires familiales et institutionnelles. Ce jeune homme a pu dire certes avec colère qu'il ne voulait plus que l'autre décide pour lui, qu'il se méfiait de tout le monde, qu'il n'avait pas de problème pour trouver du travail, etc...
Nous ne l'avons pas du tout contrarié, et c'est après ce temps de coupure. dans l'espace compacifié du langage qu'il est revenu me voir pour dire qu'il avait pris la décision d'aller sur le centre de St Martin de Vignogoules. La question des mises en pratique de la fonction de la parole me parait être un axe de recherche sur la possibilité d'inventions possibles.
Nous ne savons pas ce qui va se produire dans ce temps et ce lieu où la parole retrouve sa fonction par le collectif, mais cela nous montre dans tous les cas que cette parole médiatisée par le groupe, le collectif a une fonction thérapeutique même dans les psychoses.
Il s'agit de lui donner une place particulière et notre silence actif dans la mise en fonction de la parole fait partie intégrante de la fonction de la parole, mais c'est un silence qui appelle d'autres paroles dont nous avons à assumer l'énonciation en l'occurrence qu'aucun de nous n'était là pour prendre une décision à sa place, c'est à dire en se gardant d'intervenir dans le champ d'une jouissance non barré par le phallique Comme nous le dit Vandermesch nous nous faisons dupes de la structure par le biais de la fonction de la parole.
Si la parole a cette fonction médiatrice par rapport au réel en tant que celui qui prend la parole acte d'une possibilité d'ex-sister, nous allons pouvoir développer plus en avant cette question de la défense contre le Réel. En effet, ce Réel est celui de la structure en tant qu'il est un trou sans bord et compacifié dans les psychoses, bordé sur un vide dans les névroses et sur lequel vient se coincer l'objet a.
S'il y a une clinique des psychoses, elle est tout autant celle des névroses, à savoir que c'est une clinique du Réel. C'est le symbolique dans les névroses qui le troue avec le langage pour faire exister la réalité et c'est ce symbolique troué par la fonction de la parole qui fait défaut dans les psychoses.
Il faut bien dire que la structuration paranoïaque de notre monde actuel avec sa logique positiviste qu'inverse le procès physiologique de l'existence en faisant des choses, celles qui précèdent les mots, que cette structuration produit des nouveaux sujets et que leurs structures s'avancent avec des symptômes bizarroïdes qui ne spécifient pas d'emblée la structure.
Il faut un temps premier où l'exercice de la parole reprend ses droits, même s'il est nécessaire de traiter biochimiquement des troubles néo-physiologiques des affects dits émotions sans références ou des angoisses dites sans objets, si ce n'est ces angoisses dans la lignée phobiques procédant d'une phobie généralisée contre un Autre absolu et sans paroles. Dans ces configurations sociales d'un sujet exclu de sa parole la douleur d'exister s'avère porter à son acmé l'angoisse comme premier moteur de la défense comme Freud nous le dit dans son deuxième article sur les psychonévroses de défense.
Le concept des psychoses de défense présente l'avantage de ne pas verrouiller des manifestations de psychoses avérées sur la forclusion du NdP.
Pourquoi sommes nous contraints de faire cet effort ?
Cela s'appuie sur une série clinique qui témoigne des effets du délitement de la fonction du nom comme inscription dans la série des générations.
Il s'agit d'homme ou de femme pour qui la mère ou le père ont décidé de forclore le nom du père, que ce soit en leur donnant le nom d'un pseudo, le nom de la mère ou le nom de celui qui fut refusé comme homme pour la mère. Dans cette lignée, il s'agit, quelque soit la modalité de la forclusion expérimentale d'une décision consciente pour se passer de la référence à la fonction de suppléance du nom du père. En tant que ce NdP incarne le lieu de l'Autre et supplée à la béance de l'Autre ; il est par ailleurs remarquable que ce soit dans un procès de laïcisation de la question de Dieu que s'opère l'évacuation de Dieu et de ce lieu.
Ce que nous remarquons dans cette désinstitutionalisation des fonctions maternelles et paternelles, c'est que cela confronte les enfants de demain à une rencontre avec un Réel persécuteur Les patients se défendent sur le mode paranoïaque, maniaque ou mélancolique avec des défenses paranoïaques En tous les cas, les tableaux cliniques sont complexes et méritent d'être entendus cas par cas.
Il se trouve que ces défenses psychotiques (défenses contre le R) qui répondent à une forclusion expérimentale de la forclusion du Ndp au champ de l'Autre ne s'avèrent pas révéler une psychose structurale pour tous.
Pour l'illustrer, bien que nous l'ayons travaillé avec PC Cathelineau à propos d'un cas clinique d'hystérie pseudo paranoïaque, je vous parlerai d'une autre patiente dont la mère avait décidé pour elle d'un destin particulier où son enfant porterait le nom d'un homme refusé par elle. Jusqu'à ce que nous la rencontrions cette patiente ne cessait de répéter dans ces bouffées délirantes une crise d'identité où un délire constitué sur les consonances de son prénom tentait de verrouiller la vewerfung maternelle. Notons que la forclusion sur un des enfants de la fratrie n'était pas en oeuvre pour les autres enfants
L'évolution de cette patiente démontrera que la défense paranoïaque s'instituait dans l'écart sans cesse manifesté par sa mère qui pouvait répondre du côté d'un symbolique tantalisant avec théories psy à l'appui, mais jamais en tant que mère Réel. Cette patiente ne cessait d'en appeler à une mère R qui ne répondait que d'un "je ne souhaite rien pour ma fille" croyant là lui donner une ouverture à la vie, alors qu'elle ne cessait de lui fermer la porte à sa rencontre avec le manque, avec les manquements de sa mère R.
Cette patiente, à l'instar de Margaret Little, l'analysante de Winnicott n'avait qu'une demande, celle de rencontrer le manque et se réconcilier avec sa mère. Elle oscillait dès lors entre des dégoûts très violents et le refus de la rencontrer (ma mère est une tueuse).
Cette oscillation s'était retrouvée dans sa relation transférentielle qu'elle pouvait ne pas supporter avec des temps persécutifs qui avaient nécessité une prise en charge avec une autre collègue.
C'est encore une fois en réinstituant la fonction de la parole dans le collectif que nous avons pu voir que la mère de la patiente (faut-il que je dise mère ou maman disait-elle?) a pu dire oui, donner son accord à un avenir possible pour sa fille. Il est intéressant de noter que c'est dans les suites de cette séance que la mère proposera à sa fille de l'appeler du nom de son grand-père maternel, figure protectrice et investie pour cette jeune fille. Mais c'était sans compter sur l'appel de la patiente à une mère réelle puisqu'elle nous dira "si je dois être schizophréne pour avoir une relation avec ma mère je le serais toute ma vie !!!"
Nous conclurons pour dire que notre paranoïa sociale a des conséquences sur le symbolique qui affectent la structuration de ses sujets et que ce concept de psychoses de défense a l'avantage de ne pas nous précipiter sur une erreur commune qui confond forclusion du Ndp au champ de l'Autre, et forclusion du Ndp en structure.
La désinstitutionalisation de la fonction de la parole participe à ce procès de récusation du transfert qui oblitère nos possibilités de lecture des structures et nous montre qu'il n'y a de clinique qui ne se détermine hors du champ des psychoses.
Nous sommes donc convoqués à créer les conditions de suppléances possibles là où nous sommes en train de devenir comme le disait Joyce, des élangués, des étrangers de lalangue c'est-à-dire, des sujets privés de leur langue.
