Le transfert du psychothérapeute
Bruxelles, le 6 décembre Colloque de l'IAEP (Inter-Associatif Européen de Psychanalyse) sur "Trois enjeux pour la psychanalyse"
Auteur : Michel Jeanvoine 08/12/2003
C'est dans l'après-coup, en me demandant quel titre j'allais bien pouvoir donner à ces quelques fils que je propose à la discussion, que ce titre m'est venu. Certes un titre un peu provocateur mais un titre qui traite du transfert et du psychothérapeute engagé dans ce travail de psychothérapie. Et cette réflexion devrait, peut-être, nous permettre de nous orienter plus facilement dans le débat de cet amendement Accoyer qui fait aujourd'hui notre actualité.
Une manière d'engager cette réflexion serait bien entendu de réévoquer comment Freud s'y trouve lui-même introduit. C'est avec Emmy von N. qu'il va quitter l'usage de l'hypnose ; c'est-à-dire une manière, pour mettre en oeuvre la suggestion, de se servir de ce qu'il avait déjà repéré et nommé le transfert. Cette idée lui vient de l'autre, sa patiente Emmy, qui lui dit "Mais laissez-moi associer,... j'ai des idées et je voudrais vous en parler". Freud accepte et invente avec Emmy une nouvelle manière de pratiquer qu'il finira par appeler Psychoanalysis pour bien la démarquer des pratiques antérieures. Une pratique qui va consister cette fois non pas à se servir du transfert pour transférer des injonctions chez le patient mais qui va consister, ce transfert, à le laisser s'installer pour le mettre au travail par la parole.
Suivons ce fil du transfert pour éclairer notre question de cette après-midi. En effet, quel est son destin dans un travail de psychothérapie ? Que s'y passe-t-il ? Que s'y noue-t-il ? Car il s'y passe des choses : des remaniements, des transformations, des changements d'appui, de nouvelles identifications... Si le patient vient avec un embarras, un malaise, un symptôme, enfin il vient toujours avec ce que nous pouvons appeler une demande. Il vient là demander à un autre qui aurait ce savoir de le délivrer... il vient demander quoi au fait ? Quelle est cette demande qui vient se déplier auprès de cet autre mis en place de sujet supposé au savoir ? En tout cas ceci ne semble pas être la question du psychothérapeute, qui en voulant le Bien de son patient, va tenter de répondre à cette demande. C'est de cette manière que s'engage, au mieux, le travail de psychothérapie.
Et, toujours au mieux, quel peut être le destin d'un tel engagement ? Quel est son parcours et où nous conduit-il ? Il nous apparaît, avec la lecture que je vous propose, que le terme d'un tel parcours, ce qui va faire sa butée, ne puisse pas être autre chose que la mise en commun, entre le psychothérapeute et son psychothérapé, d'un élément à qui, de ce fait, il est donné consistance. Un élément commun qui découpe un même objet commun. Nous pourrions ici évoquer le texte de Freud Massenpsychologie où celui-ci nous montre comment le social vient s'ordonner autour d'une identification collective réglée par un même objet. C'est quelque chose du même ordre à quoi nous avons à faire ici. Et cet objet commun vient ainsi ordonner une réalité partagée et lestée par une même gravitation. Ainsi cette idée du Bien qui commandait au psychothérapeute son action, et son idéal, se trouvent-il transmis sans perte.
Mais s'en dégagent des conséquences automatiques et immédiates qui s'imposent comme étant le prix à payer pour cette positivation de l'objet à quoi il est donné consistance. Il était souligné ce matin comment cette discussion, autour de l'amendement Accoyer, avait été initiée à la demande des psychothérapeutes eux-mêmes organisés pour l'occasion en syndicats, fédérations... C'est de cet horizon que vient un appel, aveugle ou pas, au recours à une législation. Tout se passe en effet comme si cette positivation de l'objet ne pouvait pas ne pas avoir comme corollaire immédiat cette quête de garantie pour venir nous la présenter ensuite comme étant un voeu de l'État ou même : "C'est l'Europe qui nous le demande !" . Sans beaucoup forcer nous pourrions ici lire, dans sa face érotomaniaque, une pure réaction paranoïaque. Et ce d'autant plus facilement que sur l'autre face, ce qui se donnerait à lire, serait un lien persécutif : "L'État veut nous contrôler !". Nous retrouvons ainsi les airs nostalgiques de la révolution... (VLR, VLP... VRP). Ainsi cette positivation de l'objet conduit à la quête d'une garantie par les voies de la solution paranoïaque, c'est-à-dire en prenant appui contre un Autre plein, capable de juger et donner garantie. Cet Autre peut porter différents noms : l'État, une instance...
C'est en ce point que mène inéluctablement un travail de psychothérapie dans la mesure où celui-ci, par cette mise en commun capable de positiver l'objet, fait du lien thérapeute- patient, un lien symétrique organisé par la parité.
Or dès le début de son enseignement Freud, et toute l'actualité de notre clinique, viennent nous montrer comment cet objet qui commande le désir de l'être parlant est un objet perdu. Un objet à jamais perdu dont seule la résurrection soutient notre fantasme.
Une conséquence s'en déduit immédiatement : pas de mise en commun possible et pas de fantasme commun à partager sinon au prix dont nous pouvons faire les comptes dans le débat d'aujourd'hui. C'est seulement la fréquentation de ce bord qui spécifie l'exercice de la psychanalyse. La psychanalyse ne peut donc être identique à elle-même. Et à la différence du "champ" de la psychothérapie, il est donc impossible de parler du "champ" de la psychanalyse puisque celle-ci, commandée par cet objet perdu, ne peut que se réinventer dans un parcours singulier et par les voies de cette laïcité. Ce qui ne veut pas dire que nous n'ayons pas à tenter de formaliser, à la suite de Freud, les enjeux d'un tel travail !
"La psychanalyse, type ou non, est la cure qu'on attend d'un psychanalyste" disait J.Lacan. Ainsi il y va de l'analyste, au un par un.
Il nous faut alors concevoir le lien analytique comme un lien asymétrique où l'analyste est tenu de prendre à son compte, dans l'opération analytique même, cet objet perdu ou ce trou qui commande son désir. Et ce faisant, peut-être, seulement pouvoir introduire l'analysant à son désir ?
Voilà ces quelques fils que je livre à la discussion.
