Le paranoïaque n'y croit pas
Auteur : Josiane Quilichini 06/01/2005
Par cette assertion, Lacan, dans la suite de Freud, donne à la croyance une fonction de révélation de la structure : le paranoïaque se situe dans l'Unglauben, l'incroyance. Freud et Lacan font ainsi valoir cet élément clinique comme un trait spécifique de la paranoïa, contribution de la psychanalyse à la clinique de la psychiatrie.
Lacan s'appuie sur ces textes des années 90 où Freud met en évidence les mécanismes de défense de l'hystérie, de la névrose obsessionnelle et de la paranoïa.
Ce qui est à y relever, c'est l'importance accordée à cette fonction de la Glauben et plus précisément lorsqu'il s'agit de la paranoïa, l'articulation systématique de trois termes, Glauben (la croyance), Versagen (le refus) et Vorwurf (le reproche) ; le reproche, c'est ce sur quoi va porter le refus de croyance.
Si Freud indique déjà que dans la psychose, il existe un mécanisme beaucoup plus énergique et efficace que le refoulement qui consiste en un rejet (Verwerfung), pour la paranoïa, il va privilégier le terme de Versagen (le refus, le dédit). Il y relève que le mécanisme de la projection y est très important, tout en le considérant comme ce qu'il y a de plus ordinaire. La particularité de cette projection paranoïaque est qu'elle est accompagnée d'un rejet. Le terme ici utilisé est celui de Ablehnung qui apporte l'idée de récusation ; rejet, récusation de toute croyance au reproche. A tel point que le processus essentiel de la paranoïa s'avère être le refus de croyance. Refus de croyance, antérieur au refoulement : "Dans la paranoïa, le refoulement se réalise après un processus mental complexe, le refus de croyance (Versagen Des Glaubens)". Cette idée d'un refoulement, qui se réaliserait après, voire en dépit de cet autre processus, le refus de croyance, est intéressante, car dans notre clinique, nous remarquons que les paranoïaques ne témoignent pas des mêmes altérations du langage que les autres psychotiques ; et à ce titre, Schreber, n'est pas un paranoïaque au sens strict. Dans une lettre à Fliess quelques mois plus tard, Freud confirme : "Dans la paranoïa, la défense se manifeste par de l'incroyance (Unglauben)".
C'est en s'appuyant sur la comparaison des symptomatologies obsessionnelles et paranoïaques que Freud fait valoir ce trait spécifique du paranoïaque concernant la place du reproche. L'obsessionnel est dans l'auto-reproche. La défense a modifié le contenu, voire l'a transformé en méfiance à l'égard de lui-même, en culpabilité ou en honte. Chez le paranoïaque, le reproche ne change pas de contenu mais de lieu, (d'emplacement, dit Freud). Aucune créance n'est accordée au reproche. Ce reproche lui revient dorénavant de l'extérieur, par l'intermédiaire des voix et des hallucinations. Freud donne l'exemple d'une femme qui s'entend traiter de "vilaine femme" quelque temps après avoir été confrontée à une séduction sexuelle. Les effets sont tout à fait différents de ceux rencontrés chez l'obsessionnel, car ici la méfiance s'exerce à l'égard de l'autre et non de lui-même, les phénomènes de persécution apparaissant comme le réveil de pulsions hostiles.
Dans un autre texte, Freud note l'inefficacité d'une telle défense : comme par représailles, dit-il, le sujet ne peut plus s'opposer à un tel reproche venu de l'extérieur dans la mesure où la voix, elle, trouve créance.
Ces textes sont contemporains de l'Esquisse où, comme nous le fait remarquer Lacan, Freud accorde une grande importance à cette fonction de la Glauben, Il utilise ce terme à propos de l'expérience de satisfaction. Dans le rapport à la réalité que cette expérience détermine, la Glauben est strictement équivalente au jugement de réalité qui est l'affaire du Ich (du je). Elle est donc déterminante pour l'infans dans son rapport au Nebenmensh, à Das Ding, la Chose, vide central, et à ses attributs. "Un tel objet est en même temps le premier objet de satisfaction, en outre le premier objet hostile, de même que la seule puissance secourable. À cause de cela l'homme apprend à reconnaître auprès du prochain".
Lacan fait un pas supplémentaire : "Ce premier étranger par rapport à quoi le sujet a à se référer d'abord, le paranoïaque n'y croit pas". L'Unglauben, l'incroyance, n'a rien à voir avec le doute qui n'est que le corollaire ou le symétrique de la croyance. Ce qui est en jeu, dans la Glauben, c'est la question de la foi : "L'attitude radicale du paranoïaque intéresse le mode le plus profond de l'homme à la réalité, à savoir ce qui s'articule comme la foi".
C'est toute l'articulation de Lacan dans le séminaire sur les psychoses. La foi suppose une certaine altérité, un rapport particulier à l'Autre dont témoignent les deux formes exemplaires de la parole : la première c'est fides, la foi, la parole qui se donne : c'est le "tu es ma femme, tu es mon maître", parole qui engage et qui surtout, est fondatrice des deux sujets. La seconde forme, c'est la feinte : ce que dit ou fait le sujet est supposé avoir été fait pour vous feinter. Mais que la parole soit fondatrice ou trompeuse, c'est parce que l'Autre est reconnu par le sujet que celui-ci va pouvoir s'y faire reconnaître. Le paranoïaque n'y croit pas. L'Autre n'est pas reconnu en tant que tel, cette Bejahung, cet acte de foi n'a pas lieu. Le défaut de Bejahung ne porte pas ici seulement sur un signifiant (forclusion du nom du père), mais sur l'Autre (lieu des signifiants). L'Unglauben signifie que la Chose y est rejetée au sens de la Verwerfung. L'Autre est rabattu à un lieu imaginaire de la plus foncière tromperie. Comme la clinique en témoigne, non seulement le paranoïaque ne fait pas crédit à l'Autre, mais il fait passer la dette du côté de l'Autre.
Dans l'Autre, pas de Heim, pas de pacification possible pour le paranoïaque, il n'y rencontre que l'hostile. D'où l'extrême difficulté, voire le danger à mettre en place un lieu de parole où le sujet serait convoqué à exister.
