La psychanalyse laïque aujourd'hui
Auteur : Roland Chemama 27/11/2003
Le vote récent, par la chambre des députés, d'un amendement proposé par Bernard Accoyer, concernant l'exercice de la psychothérapie, a pu paraître inquiétant par rapport à la place de la psychanalyse dans notre pays.
A tort ou a raison, d'ailleurs. En effet rien dans le texte n'indique expressément que les psychanalystes soient concernés par la réglementation à présent prévue pour l'exercice de la psychothérapie. Et le législateur ne peut sans doute pas confondre la psychanalyse, qui depuis plus d'un siècle a largement fait la preuve de son sérieux, avec des pratiques diverses, sur lesquelles nous n'avons pas spécialement à poser de jugement de valeur, mais dont on conçoit qu'elles puissent susciter quelques interrogations.
En dépit de cette discrétion du texte de loi, Eric Favereau a pu écrire, dans Libération, que pour la première fois la psychanalyse se trouvait concernée par les dispositions relatives à la pratique des psychothérapies. C'est sans doute en prévision des décrets d'application, qui pourraient en effet situer la psychothérapie psychanalytique parmi d'autres "catégories" de psychothérapies.
Si cela devait être le cas, il serait évidemment nécessaire de faire valoir d'abord que la cure analytique, en tant que telle, n'est pas réductible à une psychothérapie. Même si c'est souvent une souffrance psychique qui pousse le sujet à s'y engager, celle-ci n'est pas reçue comme une pathologie qu'il s'agirait d'évaluer de l'extérieur et de soigner. Elle exprime quelque chose, et le sujet vient en analyse pour mieux entendre ce qu'il dit sans le savoir dans ce qui constitue son symptôme. Le fait que par là-même il puisse voir sa souffrance s'apaiser ne prouve pas pour autant que la psychanalyse constitue une entreprise médicale ou psychothérapeutique.
En fait la situation actuelle peut être comprise en la situant dans un débat qui s'est développé dès les années 1925-1930, lorsque Freud eut à défendre le psychanalyste Theodor Reik, psychanalyste non-médecin qui avait été accusé d'exercice illégal de la médecine.
C'est à cette occasion, et aussi dans le cadre d'un débat avec les psychanalystes américains, que Freud écrivit un texte essentiel sur La question de l'analyse profane (ou mieux encore : laïque). On pense parfois qu'il ne s'agit dans ce texte que de défendre les analystes non-médecins. Ce seraient eux qui seraient les "laïcs" de l'analyse, par opposition aux "clercs", c'est à dire aux analystes médecins. Mais en fait Freud va bien au delà. Pour justifier que l'analyse puisse être pratiquée par des non-médecins, il reprend la présentation de cette praxis et il en démontre la spécificité radicale.
A cet égard, si la psychanalyse ne se confond pas avec la médecine, elle ne se confond pas non plus avec la psychologie. En fait elle consiste à entendre le discours le plus singulier, celui de l'inconscient, et en même temps à l'entendre dans son rapport aux déterminations les plus universelles, puisque chaque parole véridique intervient sur un fond culturel dont l'analyste a toujours à tenir compte. A cet égard l'analyste doit être un lettré. Il ne saura entendre ce que dit son patient ( "l'analysant" ) s'il est incapable de rapporter son discours aux divers discours sociaux sur lesquels celui-ci se détache. Il ne saura pas y répondre si sa formation est enfermée dans les limites d'une discipline universitaire. À plus forte raison à notre époque de morcellement grandissant des savoirs.
En fait tout praticien qui pratique vraiment la psychanalyse est un "laïc", au sens où il ne peut le faire qu'en se détachant d'une pensée qui pourrait être figée par sa formation d'origine, qu'elle soit médicale, psychologique, philosophique, etc. Freud préconisait que l'analyste connaisse, outre sa propre théorie, la littérature internationale, l'histoire des religions, la mythologie, et bien d'autres domaines encore. Les associations psychanalytiques transmettent cette exigence forte de formation, et leurs membres participent à des séminaires et des journées d'étude durant des dizaines d'années. Par rapport à cela toute codification d'une "formation" définie hors de ces associations ne saurait apparaître que comme dérisoire.
Reste ce qui est peut-être le principal. La formation du psychanalyste repose d'abord sur sa psychanalyse personnelle. Or il n'est pas possible de codifier celle-ci ( par exemple quant à sa durée ou à son rythme ). C'est précisément la responsabilité de l'analyste de déterminer cela à chaque fois, en fonction de ce qu'impose la direction de la cure d'un sujet singulier. À cet égard il n'y a là non plus, là surtout, aucune réglementation possible.
