L'homme aux paroles imposées. Quelles suppléances ?
Journées des 13 et 14 mai 2006 Invention et suppléance : une clinique de la psychose ?
Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 24/01/2007
J'ai une tâche difficile. Je vais vous parler d'un texte remarquable de Marcel Czermak publié dans Patronymies, ouvrage princeps. Sa lecture n'est pas sans certains obstacles. Marcel Czermak m'a demandé de dire en quoi ce qu'il avançait dans ce texte pouvait contribuer à notre questionnement sur les suppléances dans la psychose. Je serai donc ici en position de discutant, non sans difficulté et j'essaierai de rendre compte avec le plus de précision et d'honnêteté possible de ce qu'il dit dans cet article.
Il est inutile ici de gloser sur la rigueur du repérage clinique de Marcel Czermak dans cette présentation de l'homme aux paroles imposées. Cette rigueur est manifeste dans ce cas dont il s'est entretenu avec Jacques Lacan dans les années 70 puisque le séminaire Le sinthome y fait allusion assez longuement. Alors pour entrer dans le vif du sujet, quel est le trait du cas ?
Il s'agit d'un syndrome d'automatisme mental dont il dit qu'il concerne notre rapport à la parole : "Si parler c'est également s'entendre, commenter, anticiper la parole à venir, (...) il est plutôt rare de s'en rendre compte." S'en rendre compte est ravageant pour le psychotique, et pour ce patient en particulier.
Le patient dont il est question était persuadé que les autres l'entendaient par télépathie. Cette certitude d'être entendu provenait de ce qu'il appelait les paroles imposées qui faisaient irruption dans sa pensée en la hachant. Quelles remarques fait Lacan dans Le sinthome à propos de desdites paroles imposées ? Lacan note à propos de ce patient qu' "après avoir eu le sentiment, sentiment que je considère quant à moi comme sensé, le sentiment de paroles qui lui étaient imposées, les choses se sont aggravées." Marcel Czermak énonce sur ce point que nous sommes tous la proie d'un automatisme mental normal à ceci près que nous ne nous rendons pas compte des commentaires qui émaille notre pensée. La parole est un parasite, nous rappelle-t-il. En tout cas ce syndrome se doublait chez ce patient de l'idée que ces paroles imposées étaient connues de tous, bref qu'il était un télépathe émetteur, fait assez rare dans la psychose pour que l'on puisse le souligner. Qu'en dit Lacan toujours dans Le sinthome ? "Il n'avait plus de secrets et cela même c'est cela qui lui a fait commettre une tentative d'en finir, la vie étant de ce fait de n'avoir plus de secrets, de n'avoir plus rien de réserver qui lui avait fait commettre ce que l'on appelle une tentative de suicide." Il n'y avait donc pour lui aucun lieu de recel. Qu'est-ce qui légitimait alors que Lacan appelle ce cas psychose lacanienne ?
L'hypothèse que je ferais vient simplement du fait que ce cas est cité à l'intérieur du séminaire Le sinthome"À l'endroit de la parole, dit Lacan, on ne peut pas dire que quelque chose n'était pas à Joyce imposé (...) dans le progrès en quelque sorte continu qu'a constitué son art." Donc psychose lacanienne parce qu'il y avait effectivement à l'oeuvre ce que l'on peut appeler brisure de la parole, démantibulation de ce qui était dit, et ce d'une manière automatique. À quelle nécessité de structure Lacan renvoie-t-il ses auditeurs pour rendre compte de ce syndrome ?
L'article de Marcel Czermak nous guide pour répondre à cette question (et c'est sur ce point que je voudrais insister, car je ne peux parler de la totalité de cet article qui est très riche) en nous indiquant le trait structural sous-jacent au trait du cas et propre à cette psychose lacanienne : "Chaque consistance est dédoublée c'est-à-dire doublée, chaque consistance fait aussi valoir comment elle fait avec les autres, les soutient, s'y conjoint." Ici le lecteur est invité à relire de ce que dit Lacan dans la première leçon du Sinthome où, évoquant le nouage à quatre du noeud borroméen , il parle de la division du symbole et du symptôme : effectivement sur le dessin proposé par Lacan ils font pont entre le réel et l'imaginaire. En lieu et place du savoir S2, c'est dans le discours du maître ce qui se représente de la duplicité du symbole et du symptôme pour produire l'objet a. Dans l'articulation du symbole et du symptôme, il n'y a, dit-il, qu'un faux trou. Que fait Marcel Czermak de cette interprétation ?
Là où Marcel Czermak innove dans sa mise en place, c'est qu'il prend appui - et j'insiste sur ce point - c'est qu'il prend appui sur ce dédoublement structural du symbole et du symptôme pour en généraliser l'application aux deux autres consistances que sont le réel et l'imaginaire en évoquant un terme qui a servi de titre à nos journées qui est celui de suppléance. Ce dédoublement, dit-il, n'est qu'une suppléance, qu'une prothèse automatique. Le titre de ces journées est directement inspiré par le signifiant que Marcel Czermak a probablement mis en circulation dans le discours psychiatrique à partir de son article, à savoir l'idée de suppléance dans la psychose.
Comment s'illustre ce dédoublement ? Le doublement s'illustre dans le cas de ce patient par le fait que ses paroles imposées sans rapport avec la pensée surviennent d'abord à un rythme très rapide, en rafale, vides de sens et sont complétées par des phrases réfléchies ou réflexives. C'est là que se situe le doublement qui, dit-il, leur donne un prolongement achevé. Les paroles imposées, nous dit Marcel Czermak, sont involontaires et à décrypter comme des énigmes. Elles parlent de la mort, du viol, de la féminisation du sujet. À ces paroles imposées répond un "mais" énoncé par le patient, prolongé par des phrases réflexives qui sont, elles, volontaires et dont le sens est apparemment évident. Donc d'un côté il y a une désarticulation du côté du sens et de l'autre un sens apparemment évident en réponse à ce qui surgit en rafale. Voici quelques exemples pour saisir cette dimension de dédoublement . Le patient entend : ils veulent me tuer l'oiseau bleu et il objecte : mais l'amour n'est pas mort. Ils vont se moquer de moi les oiseaux bleus et il objecte : mais la raillerie n'est pas niaise. Sale assastinat politique (avec le jeu sur assistanat et assassinat), mais la vertu deviendra triomphante. Ils veulent me monarchiser l'intellect, mais la royauté n'est pas morte.
Constatons qu'un savoir sans logique apparente se redouble en protestations réfléchies, ou comme le note Marcel Czermak , c'est à l'ultime protestation du sujet que l'on a affaire comme pour résister à cet envahissement dévorateur de l'Autre. Il semble que si l'on se réfère à ce qu'évoque Lacan de la division du symptôme et du symbole, on est effectivement plutôt affaire à un dédoublement (ce qui, je le fais remarquer, laisse ouverte la dimension de la division qui chez Lacan renvoie bien au début du séminaire à la division du sujet). Il est donc fait application du modèle lacanien du dédoublement à partir d'un schème qui servait à la division. Le sinthome aussi curieusement apparaît chronologiquement dans les faits avant l'émergence de la réponse symbolique du sujet. Ces formations en rafale surgissent avant les formations du symbolique que l'on voit émerger dans les paroles réfléchies. Le sinthome se traduit par une phrase réfléchie. Ainsi ce qui apparaît comme une réapparition du symbolique ne vient qu'en réponse à la désarticulation. Suivant en cela un schème inverse de la mise en place joycienne telle que Lacan nous l'a décrit au début du Sinthome.
Il part du symbole au sens de la langue constitué de ses signifiants les plus désarticulés et aboutit à la désarticulation et à la démantibulation du signifiant. Le parcours est inverse ici. Mais y a-t-il trace de ce phénomène chez ce patient ? Il constate qu'il y en a trace dans le rapport que le patient entretient avec l'écriture. L'écriture réfléchie redouble, dit-il, les paroles imposées mais me semble-t-il - c'est une remarque personnelle - témoignent d'un véritable travail joycien sur le symbole. Exemple : Pour célébrer la fête de Béatrice le 13 février, il écrit le 23 février "le début de l'espace de dixt, d,i,x,t, me sépare de la fête de Béatrice". Pourquoi dixt ? Il explique que dix jours sépare le 13 février du 23 février et que dix c'est pour la parole. Vemur tiré d'un poème pour une amie est une contraction de Vénus et de Mercure, Vénus la beauté et Mercure le messager qui a le côté insaisissable du métal, dit-il. De même s'ajoute à ses contractions réfléchies des fragmentations dans l'écriture et dans la parole. Ainsi citant le rideau cramoisi de Barbey d'Aurévilly, il en fait "le riz d'ocre a moisi". Les forgeries néologiques ont le même caractère que les salves au niveau de leur matérialité.
En outre ce qui est également spécifique de ce cas - nous changeons là de dimensions, c'est le redoublement qui affecte l'imaginaire. Que dit-il ? J'essayais de retrouver la vie des gens par des paroles et en lisant sur les lèvres des gens. Il vaut d'ailleurs, dit Marcel Czermak, d'être remarqué que à partir des phrases dites par des personnes, des bribes, il se reconstruit un monde. Le procédé est identique à celui utilisé dans les paroles imposées complétées par des paroles réflexives. Des lambeaux de phrases captées ou supposées par la lecture des lèvres sont complétées imaginairement. L'on constate la présence d'un imaginaire en lévitation clivé entre des lambeaux perçus et une reconstruction a posteriori. Le patient d'ailleurs fait état de ses doutes sur la réalité. Marcel Czermak souligne qu'à propos du sentiment de certitude dans la psychose nous sommes là devant un cas intéressant de doute radical sur le bien fondé de la réalité. Le patient développe une théorie du monde imaginé et il doute de la réalité commune. Je doute de tout, de mes propres assertions, ça m'angoisse. Il ne s'assure de l'existence réelle du monde commun que par, dit-il, et Marcel Czermak y insiste, un toucher mentalla conversation est à soi seule créatrice d'un monde réel et d'un monde d'imagination ; Ici surgit le redoublement : le fait de parler, dit-il, excite mon imagination. Ici se manifeste, on ne peut plus clairement, ce qui caractérise cette structure d'une disjonction, nous dit Marcel Czermak, des registres du réel, du symbolique et de l'imaginaire.
Ces trois instances disjointes sont fugacement conjointes par la vertu de ce pont plus haut évoqué, pont indiqué dans les repères topologiques que nous donne Marcel Czermak à la fin de son article.
Un temps, c'est le pont du symbole et de la nomination symbolique qui conjoint l'imaginaire et le réel, un temps, c'est le pont de l'imaginaire et de la nomination de l'imaginaire qui conjoint le symbolique et le réel et ces différents sinthomes Marcel Czermak les appelle nominations symboliques, nominations imaginaires, nominations réelles.
À cette disjonction du symbolique, du réel et de l'imaginaire qu'il appelle dissociation tente de répondre apparemment de manière stochastique et alternative des dédoublements de consistance. Alors qu'il n'y a là aucun Nom du Père comme tel noué à trois, aucune réalité psychique nouant les trois consistances et qui viendrait organiser la réalité. Il s'agit, nous dit-il, d'un pur décapitonnage. Au contraire si ce qui prédomine ce sont tous les effets de la forclusion en particulier un effet certes classique de pousse à la femme et une pente transsexuelle on peut noter que le patient entend une voix lui dire : elle s'amuse l'oiselle bleue, elle a de beaux seins, l'oiseau gris.
Ainsi le contenu de ses paroles imposées résulte directement de ce que Marcel Czermak évoque, comme au coeur de sa problématique des Patronymies, résulte directement de ce nom propre ravalé au rang de nom commun. L'une des remarques les plus intéressantes de cette observation, c'est la manière dont il montre que le nom de Gérard Lumeroi dont il a choisi sans doute le... les termes pour maintenir l'anonymat du patient mais le nom de Gérard Lumeroi se décompose en geai, g,e,a,i, rare lume roi. Pour la thématique du geai, de l'oiseau fait irruption précisément dans les paroles imposées. L'oiseau rare et sa royauté sont comme les signifiants du Nom du Père recrachés dans le réel. Ainsi le nom propre comme pour Joyce est-il ravalé au statut de nom commun mais cette fois à l'intérieur des thèmes présents dans les paroles imposées. La référence à l'oiseau renvoie bien à ce fragment du nom propre. À cette forclusion répondons donc dans le réel la dissociation des dimensions RSI, ses symptômes comme le dit lapidairement Marcel Czermak le symbole assassiné fait retour dans ces symptômes.
Je voudrais dire en quoi cette démonstration m'a intéressé. Il me semble que Marcel Czermak fait une avancée théorique substantielle puisqu'il nous propose une structure sinthomale plus complexe que celle évoquée par Lacan au début du séminaire sur Le sinthome à propos de Joyce. Marcel Czermak fait l'hypothèse non pas d'une division mais d'un dédoublement des trois consistances qu'il appelle dans sa démonstration nominations réelles, symboliques et imaginaires. Il montre qu'il peut y avoir dans la clinique un usage extensif du terme de suppléance. En effet, la nomination imaginaire, la nomination symbolique et la nomination réelle font successivement pont d'une manière d'ailleurs fort instable pour ce patient . Il s'agit de tirer toutes les conséquences du séminaire sur Le sinthome. Bien sûr il évoque l'extrême fragilité de ces suppléances , cela ne nous étonnera pas, leur caractère d'automaticité, mais en tous cas cet enseignement m'a guidé pour introduire dans le titre des journées la notion de suppléance dont l'origine si on la cherche, l'origine théorique est bien chez Lacan.
C'est un substantif légitimé par cette phrase énoncée par Lacan à propos de Joyce : "mais comme Joyce avait la queue un peu lâche, si je puis dire, c'est son art qui a suppléé à sa tenue phallique." Je considère donc que cet article des Patronymies définit avec précision le concept de suppléance pour la clinique des psychoses et c'est pourquoi j'y insiste.
Il reste que je n'ai pas très bien saisi le sens de la conclusion de cet article et qu'elle a suscité mon embarras et mes interrogations. Je me permettrai d'en faire état, car ils concernent un point, je dirais, de désaccord sur l'interprétation que nous pourrions donner du séminaire Le sinthome. Marcel Czermak dit de Joyce qu'il lui est peu sympathique. Quand un sujet sait qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre, cependant que tous y croient, il peut aisément s'offrir sur ce mode à capter canaillement et pourquoi pas pendant trois cents ans le désir qui s'y rattache." Lacan dit bien que Joyce a délibérément fait en sorte que les universitaires s'occupent de lui pendant trois cents ans, mais ce faisant ce n'est pas à Joyce qu'il s'en prend mais aux universitaires.
J'ai lu sous la plume de Joyce une question à l'endroit de l'Autre de l'Autre notamment à travers les citations qu'il donne de Saint Thomas d'Aquin où se manifeste son incroyance radicale, incroyance psychotique au Nom du Père comme l'illustre le fameux dialogue de Blum avec son père dans Ulysse auquel je vous renvoie et auquel l'intervention de Jacques Aubert fait référence et où se manifeste très clairement que pour Joyce le père est renié. Il a renié le père bien qu'il soit enraciné dans le père, il l'a renié.
Cette incroyance a pour prix un rapport hallucinatoire au réel, manifeste dans la manière dont Joyce interprète la claritas de Saint Thomas d'Aquin en parlant à son propos de splendeur de l'être, chose qui ne frappe pas Lacan et à juste titre car il n'y a rien de tel chez Saint Thomas d'Aquin. Pourtant je n'arrive pas à voir en quoi le simple fait de savoir qu'il n'y a pas d'Autre de l'Autre n'est pas une question juste d'un point de vue éthique, y compris pour les psychanalystes qui évidemment maintiennent en tout état de cause leur croyance au caractère opératoire du nom du père et savent s'en servir... Il me semble cependant que cette question de Joyce est contemporaine de la découverte freudienne que Dieu est inconscient c'est-à-dire qu'il n'existe pas. Marcel Czermak situe le lapsus de Joyce au niveau de ce qu'il présente comme une non-reconnaissance de dette et qui se traduit par un vol permanent d'autrui. Ici il peut s'agir, j'en fais l'hypothèse, de dettes réelles renvoyant à des éléments biographiques où Joyce se comporte comme un emprunteur permanent. C'est sans doute pourquoi Lacan qualifiait Joyce dans son errance de pauvre hère. À moins qu'il ne s'agisse d'emprunts littéraires dans l'ordre de l'écriture. C'est vrai, Joyce a pillé la littérature, mais il me semble que l'histoire de la littérature est peuplée d'emprunteurs. Il est en effet toujours possible de lire un texte littéraire comme un palimpseste sous lequel les emprunts sans cesse peuvent être découverts, et même chez les plus grands écrivains non psychotiques.
Joyce l'a explicitement dit avec Ulysse mais Ulysse même si l'oeuvre suit le canevas de l'Odyssée, n'en constitue pas moins une oeuvre originale par sa forme et inédite. En lieu et place du nom forclos Joyce choisit de mettre à l'épreuve un faire, un savoir faire, un artisanat que Lacan articule nommément au sinthome.
Que dit Lacan de ce choix ? Il dit de Joyce qu'il est un hérétique. Haireo signifie choisir en grec. C'est un fait qu'il choisit. Au passage c'est une indication précieuse sur le jugement que porte Lacan sur Joyce. Lacan dit qu'il est comme lui un hérétique. Il "choisit la voie par où prendre la vérité, ce d'autant plus que le choix une fois fait ça n'empêche personne de le soumettre à confirmation, c'est-à-dire d'être hérétique de la bonne façon, celle qui d'avoir reconnu la nature du sinthome ne se prive pas d'en user logiquement c'est-à-dire jusqu'à atteindre son réel au bout de quoi il n'a plus soif." Il s'agit donc pour ce psychotique qu'était Joyce d'atteindre son réel c'est-à-dire une articulation singulière du réel qui n'a en l'occurrence de portée universelle que par surcroît (c'est le cas de le dire avec Joyce).
Que dit maintenant Lacan pour penser la fonction de son sinthome ? "C'est dans la mesure où Freud a vraiment fait une découverte et a supposé que cette découverte soit vraie qu'on peut dire que le réel est ma réponse symptomatique. Mais la réduire à être symptomatique n'est évidemment pas rien, la réduire à être symptomatique c'est réduire toute invention au sinthome." Ici je suis obligé de dire que je m'écarte de la version de la citation donnée par Marcel Czermak dans son article où il est dit que "c'est réduire toute intervention du sinthome". Les versions que j'ai en ma possession disent la réduire à être symptomatique c'est réduire toute invention au sinthome, c'est dans la leçon du 16 mars 1976, p. 145 de l'édition de 1991 de l'Association lacanienne internationale. Il s'agit d'une citation tirée de notre version alors que circulent d'autres versions où invention est remplacée par intervention. Je ne retiens pas la version qui parle d'intervention car elle ne me semble pas aller dans le sens de l'interprétation que donne Lacan du sinthome.
Le réel est la réponse sinthomatique de Lacan à la découverte de Freud et c'est également son invention théorique, c'est également son sinthome. C'est pourquoi il convient bien de réduire toute invention au sinthome. Peut-être d'un point de vue logique cela ne signifie pas que tout sinthome soit une invention et en tout cas cela permet de dire avec Lacan que toute invention est un sinthome. À ce titre il me paraît plausible de soutenir que si les suppléances ont fréquemment comme y insiste Marcel Czermak dans son article, ce caractère d'automaticité dans la psychose comme l'illustre l'homme aux paroles imposées il est possible à partir de la lecture que Lacan propose de faire de l'oeuvre de Joyce de montrer que cette automaticité résultant de la forclusion et du décapitonnage peut être infléchie dans un savoir faire mis en oeuvre par le psychotique dans l'écriture ou la parole mais également par le truchement du transfert quand celui-ci par exemple est engagé dans une analyse. À ce titre la ou les suppléances pourraient permettre de nouer les instances disjointes. Je propose cela à titre d'hypothèse. Est-il légitime d'accorder à ce savoir faire le statut d'invention car là était également un point, je dirais, de questionnement ? Que signifie le mot invenire en latin ? Cela signifie "tomber sur". Dans les textes de latin on trouve ce verbe invenire pour signifier tomber sur, rencontrer, prouver mais aussi bien apprendre et acquérir. Cette étymologie est intéressante parce qu'elle indique que l'invention est peut-être la rencontre singulière d'un réel. Certes il y a dans la notion d'invention l'idée universelle des scientifiques d'un franchissement. C'est celui obtenu par la vertu d'une écriture lorsque précisément Lacan écrit le réel grâce au noeud mais il est peut-être aussi légitime d'entendre la rencontre comme une expérience singulière et c'est peut-être à ce titre qu'un savoir faire peut être opératoire dans une cure. Sur le chapitre du Nom du Père et de la castration un abîme certes sépare le névrosé du psychotique. Ce qui les rassemble c'est néanmoins le fait d'être parasité par le langage. Dans un cas, le parasitage peut paraître sans recours. Toutefois il me semble que l'intérêt du séminaire sur Le sinthome, c'est qu'il indique que la catastrophe advenue de la forclusion n'épuise pas les ressources de la suppléance. Il permet peut-être de considérer que la suppléance est une réponse à la question posée.
