Inventions et suppléances : introduction
Auteur : Michel Jeanvoine 25/12/2006
Invention et suppléance : une clinique de la psychose ?
Journées ALI (13 et 14 mai 2006)
"Invention et suppléance : une clinique de la psychose ?" voilà le titre donné à ces journées. Et il y a là une question, "une clinique de la psychose ?". En effet y aurait-il une clinique de la psychose à partir de ce que nous amène J.Lacan à la fin de son enseignement, à savoir ces trois écritures R, S et I renouvelées et revivifiées par le noeud borroméen, c'est-à-dire par la manière dont celui-ci s'en sert en mettant en jeu cette topologie borroméenne ? Si nous acceptons de mettre nos pas dans ceux de J.Lacan et tout spécialement dans ce qui le guide dans cette dernière partie de son enseignement, lorsqu'il formalise R, S et I, qu'en est-il de cette clinique ? C'est la question que nous nous posons et que nous mettons au travail, depuis déjà quelque temps, avec quelques collègues. Et il nous fallait nous donner les moyens de faire le point avec vous sur ces questions et prendre le risque de la proposition de ces journées. En effet comment se posent à nous ces questions, et dans quels termes le ou les problèmes se posent-ils ? Et dans quelle mesure nos discussions engagées dans ces journées vont en déplacer ces termes, voire nous déplacer ?
Et je voudrais tout d'abord introduire ces journées en partant d'une surprise. Celle qui fût la mienne à la relecture de la thèse de Lacan. En effet nous parlons de la topologie, de la topologie borroméenne où nous avons alors en main cette corde qui donne commune mesure à ces trois ronds R, S, et I. Pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec ces manipulations, vous avez là au tableau les dessins des mises à plat de différents noeuds. Cette question de la commune mesure, et c'est à cet endroit que se trouve ma surprise, se trouve très tôt chez Lacan et le Lacan freudien. On la trouve dans sa thèse page 256 aux Éditions du Seuil et je pense qu'il vous faut y aller voir. Que dit-il autour de cette question ? Il nous dit simplement ceci que c'est par la question de cette commune mesure qu'il est devenu freudien. En effet avec la libido proposée et introduite par Freud s'ouvre un champ tout à fait neuf. Et c'est cette libido et l'ouverture de ce champ qui l'intéresse. Elle va lui permettre de faire en freudien son travail dans la mesure où le champ de la scientificité s'ouvre pour la première fois à une question qui était celle de Freud, et qui est aussi la sienne, qu'est-ce que parler ? Son projet freudien devenait dès lors celui de pouvoir lire, dans ce champ de la libido ainsi ouvert par FREUD, c'est-à-dire dans les propos de l'analysant, les enjeux structuraux qui s'y trouvaient à lire. Lacan met donc ses pas dans ceux de Freud avec la question de la commune mesure et il me paraît très important de le souligner. Ce sont là les tout premiers pas du Lacan analyste puisqu'il nous dit que c'est avec Aimée qu'il l'est devenu. Voilà cette première remarque que je voulais faire avec cette première surprise qui a été la mienne.
Je ne vais pas reprendre et développer cette question de la commune mesure tout au long du travail de J. Lacan mais seulement m'intéresser à la manière dont celui-ci la met en oeuvre dans la construction de ce noeud borroméen et à sa place dans cette topologie borroméenne.
Comment Lacan construit-il ce noeud borroméen ? Il me paraît en effet important de prendre le temps de s'arrêter sur la manière dont celui-ci lui vient à la main et sur la place qu'il lui fait. Celui-ci lui vient dans son travail d'analysant et d'analyste avec ses analysants et dans le tressage de son enseignement. Et dans son travail d'enseignement, celui-ci lui vient progressivement, par rupture ; mais en se tricotant dans un ordre logique. Si, dans un premier temps, il nous amène rapidement Imaginaire, Symbolique et Réel dès les années 50 pour en faire ensuite R,S et I, ça n'est pas n'importe comment qu'il les amène et il faut nous pencher sur cette généalogie. S'il commence par s'intéresser à l'Imaginaire, le I, il va ensuite faire valoir le Symbolique, le S, par opposition au I, c'est-à-dire ce qui n'est pas I ou mieux peut-être le S comme ce qui dit non au I. Et réciproquement le I comme ce qui n'est pas S. C'est de cette manière que ça lui vient et ces trois lettres R, S et I ne vont pas aller l'une sans les deux autres puisque celles-ci lui viennent dans un tressage. Et la question du Réel, comme vous le savez, c'est tout à la fin de son enseignement qu'il l'abordera avec le noeud.
Comment finit-il par nous proposer- dans la dernière partie de son enseignement, dans ce séminaire RSI- la construction de son noeud ? Ceci est déjà préparé par l'ensemble de son travail sur la lettre et sur le trait. Que nous dit-il ? Voilà une écriture, mon écriture R, S et I, "RSI". Trois lettres qui vont et jouent ensemble, à vous de vous la coltiner cette écriture. S n'est pas I et n'est pas R, I n'est pas S et n'est pas R et R n'est pas S ou I. Voilà trois lettres différentes qui désignent des éléments différents mais qui dans leur statut de lettre partagent un destin commun, celui de la lettre. Et dans ce statut de lettre elles ont quelque chose de minimum en commun: leur statut de lettre. Là est le point important me semble t-il. Entre I et S, en tant que lettre, il y a là déjà à l'oeuvre un trait commun en jeu dans le fait même d'appartenir à cette même opposition. Il y a déjà là un "plus un" au travail qu'il faut compter et que Lacan nomme Réel. Et avec le noeud il donne à ce Réel une consistance, une consistance commune à celle de I et de S et il leur donne cette consistance en les faisant jouer ensemble. C'est-à-dire qu'il n'y a pas déjà là d'un côté la consistance de I, d'un autre côté celle de S et puis celle de R qu'il s'agirait de nouer puisque c'est la même consistance donnée d'un seul et même coup par le nouage et générée par le nouage lui-même de ces trois en un noeud. Ceci est très important si nous voulons mettre à une place un peu plus juste la question de la consistance C'est par le nouage, en donnant commune mesure, que consistance est donnée à R, S et I.
Ce noeud nous dira Lacan, ce noeud qui m'est venu à la main, qui m'est tombé dans la main, m'a été suggéré par tous ces bouts de réel. Et ce réel qu'il nous faut bien prendre en compte il le prend en compte en nous en proposant une écriture, la sienne. A nous de nous en débrouiller. Et il ajoutera que ce noeud nous avons à le faire ; sinon nous sommes faits comme des rats ! Pas d'autre destin possible pour le parlêtre que d'accepter de prendre à son compte les lois qui l'animent si celui-ci veut vivre d'une manière un peu plus paisible avec ce qui le détermine. Seul destin possible pour le parlêtre ! Et tel semble être celui de Lacan qui l'amène jusqu'à ce réel et à ces questions de topologie en prenant la figure de cette écriture RSI.
Et ce "faire le noeud" c'est le travail même de la cure dans le champ du transfert. C'est ainsi que nous pouvons le lire. Si acte analytique il y a c'est parce que nouage il y a dans l'acte analytique. C'est parce que du "plus un" est repéré comme opérant - du "plus un" venant pointer l'énonciation en jeu et la prendre en compte - qu'un acte analytique peut se penser. Prendre en compte l'énonciation c'est la faire entrer dans le jeu en la comptant par la mise en jeu de ce "plus un".Ce noeud, il nous faut le faire et ce nouage organise le travail de l'analyse. C'est en effet dans ce travail de nouage que ce réel prend sens puisque c'est par son nouage à I et S que celui-ci trouve consistance, une consistance imaginaire donnée à ce réel. Et un réel qui ne peut se présenter, du fait de ce nouage, que comme un impossible à écrire, même si ce réel, comme nous le propose Lacan, ne peut rester que celui en attente de s'écrire. Et si ce travail de nouage dans la cure opère- cela peut arriver quelques fois!- il amène à la production de ce que Freud avait appelé "eine neue Subjekt", un nouveau sujet, dans un franchissement, dans un déplacement. Un double déplacement non seulement chez l'analysant mais aussi chez l'analyste. La question se peut alors poser de ce désir tout à fait particulier qui anime ce dernier. Et ceci reste une piste de travail à déplier.
Comme vous l'entendez ce qui m'intéresse aujourd'hui n'est pas tellement le noeud mais beaucoup plus le nouage, cette "fonction noeud" comme l'appelle aussi J.Lacan dans le sinthome. C'est ce qui m'apparaît important. Si nous manipulons le noeud, si nous essayons de faire l'épreuve de ses limites et si nous essayons de nous y briser, que constatons-nous ? Nous constatons, comme il l'est dessiné dans cette figure, et si nous trouvons une faute de noeud- et le noeud borroméen est spécifié de ceci que quelque soit le rond dénoué parmi ces trois, les deux autres restants s'en trouvent du même coup libres- s'il y a une faute de noeud, c'est-à-dire si cette propriété borroméenne n'est pas présente, celle-ci est capable de se trouver réintroduite dans certaines conditions par un rond quatrième qui met alors en main une chaîne à quatre habitée, cette fois-ci, par cette propriété borroméenne. Vous avez au tableau les dessins correspondant à cette éventualité d'un ratage et cette chaîne borroméenne à quatre. À travers cette manipulation de quoi pouvons-nous prendre la mesure ? Il apparaît que ce nouage en jeu dans la chaîne à trois est susceptible d'une présentification. En effet, c'est bien cette corde quatrième qui noue par son simple jeu et rétablit une chaîne dans ses propriétés borroméennes en donnant du même coup sa consistance à l'ensemble des ronds. Nous pouvons dire que cette corde présentifie cette "fonction noeud" en lui donnant consistance et en introduisant dans cette chaîne des contraintes et impossibilités qui ne sont pas sans évoquer celles des chaînes de Markov. Mais ceci n'est pas l'objet de ce travail. Contentons nous, dans ce travail, de suivre la corde de cette "fonction noeud" capable de donner commune mesure. Cette corde quatrième Lacan pourra l'appeler le "sinthome" en en faisant le signifiant du Nom du Père. Celui capable de venir présenter et donner consistance à cette "fonction noeud" et qui symbolise la métaphore paternelle. Ici nous sommes appelés à ne pas confondre la consistance donnée à la symbolisation, la symbolisation du Nom du Père et cette "fonction noeud". Et à cet endroit je voudrais vous faire part d'une deuxième surprise. En effet, à dissocier ces différents plans un passage des Écrits tout spécialement obscur s'éclaire, et vous allez certainement me dire ce que vous en pensez, le voici, et il se trouve dans les Préliminaires, page 578 :"Pour aller maintenant au principe de la forclusion du Nom du Père il faut admettre que le Nom du Père redouble à la place de l'Autre le signifiant lui-même du ternaire symbolique en tant qu'il constitue la Loi du signifiant.". Quand on lit ce passage sans avoir en main la topologie borroméenne celui-ci reste spécialement hermétique me semble-t-il. Avec cette topologie, et avec ce que j'essaie de vous amener, il y a là un éclairage apporté à cette question pour un peu que nous voulions bien différencier et ne pas confondre la "fonction noeud", sa symbolisation, et la consistance donnée à cette symbolisation.
Avec cette corde quatrième et son maniement peut-être pouvons-nous un peu mieux déplier les enjeux propres au symptôme névrotique tel que nous pouvons le rencontrer. En effet si le symptôme s'organise, comme toute la clinique nous le donne à entendre, autour de la question du Père, cette corde quatrième du Nom du Père qui donne sa consistance et sa garantie à l'ensemble du noeud, se propose, pourrions-nous dire, comme une défense contre le vif de cette fonction déjà là en jeu dans le noeud à trois.
Mais il nous faut avancer et laissons de côté cette question, nous en discuterons peut-être ce soir à propos du dernier livre de Roland Chemama.
Et à propos de la psychose, puisque c'est cela qui nous intéresse aujourd'hui, que pouvons nous dire de cette entrée dans la psychose, puisqu'il y a entrée comme toute la clinique nous l'apprend ? Comment articuler et donc penser cette entrée ? Que se passe-t-il dans ce moment bien spécifique ? Nous ne sommes pas, bien entendu, sans évoquer ce dénouage des trois consistances, R, S et I. Mais nous observons que ce dénouage ne se présente jamais dans un temps chronologique mais beaucoup plus dans un temps logique puisque ce que nous observons ça n'est pas tellement le dénouage mais l'après-coup de ce dénouage. C'est le moment où le sujet- où le patient, et c'est toute la question- où le sujet n'est pas en mesure d'effectuer ce saut et cette traversée vers un " neue Subjeckt ". Et dans cette traversée, là où il est sollicité dans son désir, quelque chose s'effondre et ce qui répond en se proposant comme appui devant ce qu'il nous faut bien penser comme une fonction défaillante, ce qui répond c'est quelque chose qui lui vient du réel. C'est de cela dont il nous parle. Et nos maîtres en psychiatrie l'ont bien repéré. Mais de quel type d'appui s'agit-il ? Cet appui se manifeste dans les différentes modalités de l'hallucination. Et que fait le patient ? Au delà de ces différentes modalités, au delà de la voix, au delà de la pensée imposée, que fait-il, que lit-il ? Car ce travail est un travail de lecture même si celui-ci va prendre des destins différents en fonctions des hasards des rencontres. Que lit-il ? Il y lit, dans cet au-delà, dans ce qui lui tombe dessus, il y lit le travail du même trait toujours identique à lui-même. En effet "on me traite de salope", "on me traite d'enculé", "on m'impose des pensées", et c'est le même, toujours identique à lui-même qui, là dans le réel oeuvre et fait signe dans l'hallucination et ses différentes modalités. J'insiste sur ce qui m'apparaît important, sur ce point toujours identique à lui-même et qui introduit cette dimension de l'énigme au centre de cette nouvelle réalité. En effet, comme nous l'avons déjà repéré l'énigme dans cette affaire reste centrale même si le paranoïaque se donne un persécuteur, il y a toujours un au-delà énigmatique au persécuteur. Il le sait très bien. C'est donc la question de ce UN dans le réel que le patient lit et où il prend "appui contre" qui m'intéresse aujourd'hui. Déjà dans son séminaire sur "Les structures freudiennes des psychoses" J.Lacan nous donne à entendre, dans des passages réputés confus, comment il nous faut lire le jeu de l'hallucination dans des jeux d'opposition, des jeux d'opposition non seulement spatiaux mais temporels. Qu'est-ce que cela veut dire ? Que cette lecture structurale des différentes modalités de l'hallucination- en conférant la commune mesure de ce un d'une commune mesure en jeu dans cette opération d'opposition- est susceptible de déplier les enjeux de cette logique, de cette logique du Un.
Tout ceci m'apparaît important et crucial et dans la clinique nous avons tous des petits cailloux blancs, c'est-à-dire des patients que nous avons laissés nous enseigner. Et pour ma part, c'était au début des année 90, un patient, Roberval, m'avait sur ces questions appris beaucoup de choses. Je ne vais pas ici reprendre ce cas dans sa globalité mais seulement m'arrêter sur ce qui faisait trait pour ce patient et si ceci vous intéresse vous pouvez trouver le texte dans Le Trimestre Psychanalytique n° 4 de I991 qui publie les actes des journées qui s'étaient tenues à Marseille sur "Actualité et limites de la paranoïa". Roberval disait, je fais la balance entre ce qui se propose dans ces jeux d'oppositions et qui s'impose à moi et me commande. J'en suis pris dans les effets et de ces deux bords qui s'impose à moi dans des lieux différents si je les compte comme un seul et même bord , comme un seul et même Un, je construis alors un point et je construis ma maison disait-il. Nous entendons bien comment la question en jeu alors est celle de ce Un, de ce plus Un qui prend là consistance. Cette affaire là a une fonction centrale et cruciale pour les patients car quelques temps après Marcel Czermak publiait le cas de "l'Homme aux paroles imposées" dans le "Discours psychanalytique" et nous y trouvons l'invention de cet homme qui lui aussi, nous dit-il, fait la balance et fait des ponts entre un lieu et l'autre, ce que nous pouvons lire comme entre un registre et l'autre. Il y a là, dans cette opération, une manière de lire la question du Un qui a des effets apaisants pour le patient puisqu'il a le sentiment d'y construire sa maison. Du réel s'y trouve donc mis en jeu. Et nous en voyons également les effets chez James Joyce puisque lui aussi vient s'identifier à l'énigme même qu'un tel travail met en place. Il y a là des événements, des liens structuraux qu'il nous faut lire.
Ce sont des questions que je pose et par ces questions et remarques j'introduis ces journées. Car c'est la question du Un et du multiple qui se pose. Et si le noeud borroméen met en jeu cette fonction de l'Un, dans la psychose cette fonction de l'Un de par la non symbolisation, ou comme nous le disons plus traditionnellement la forclusion du Nom du Père, ou tout simplement la non symbolisation de cette "fonction noeud", cette "fonction noeud" vient s'écrire d'une manière xénopathique. Nous pourrions soutenir et c'est ce que je vous propose, ce terme de commune mesure xénopathique. Cette opération peut se lire, en effet, comme une manière xénopathique de donner commune mesure et ainsi de faire une place à cette fonction de l'Un qui faisait jusqu'alors défaut.
Si cette commune mesure xénopathique a des effets elle les tient de la mise en jeu d'un réel, et ce sont à ces effets dans le réel que nous devons nous intéresser en leur faisant une place en essayant de les penser. Et ceci a été le travail de J.Lacan. La question se pose alors de la consistance, de ces consistances réelles, qui sont mises en place par ce comptage. Mise en continuité ou pas ? Quelle type de suppléance s'il y a suppléance ? Et en quoi ce travail du réel permet à un patient de trouver cet apaisement manifeste dans la mesure où, pourrait-on dire, par ce travail de lecture celui-ci vient acquiescer aux lois de la structure. Et il faut dire qu'avec ce travail avec nos patients, dans ce jeu de l'invention à chaque fois singulière, vient s'inventer quoi ? vient s'inventer le jeu de la structure qui s'impose. Mais ce jeu de la structure encore faut-il le lire et c'est là que repose l'invention.
Ces remarques semblent essentielles à notre travail de thérapeute. Et ce ne sont certes pas des cures classiques mais ce travail en mobilisant le réel n'est pas sans trouver ses effets.
En conclusion, j'étais parti de la commune mesure comme un fil pour organiser mon propos pour en arriver à cette commune mesure pensée comme étant fondamentalement sans valeur, une commune meure ne relevant logiquement que d'un Un comptable.
Cette question de la commune mesure, comme vous l'entendez, m'a mise au travail et c'est ce biais que j'ai choisi pour introduire ces journées sur "Invention et suppléances".
