A propos du rapport de l'INSERM sur l'évaluation des psychothérapies (février 2004)
Auteurs : Stéphane Thibierge, Christian Hoffmann 01/03/2004
Dans le cadre de la loi sur la santé publique projetée depuis 2001 et adoptée en première lecture cet automne, un rapport sur les psychothérapies a été demandé à l'INSERM et confié à un groupe d'experts. Ce rapport a été récemment remis aux membres du Sénat afin de leur présenter l'état actuel des psychothérapies en France et d'éclairer leurs décisions éventuelles touchant la loi qui leur est soumise, en particulier ce qui a trait à une réglementation desdites psychothérapies (article 18 quater voté en première lecture le 14 octobre dernier sur un amendement du Docteur Accoyer).
Un groupe de travail composé d'universitaires, de psychiatres et de psychanalystes a examiné ce document et estimé, après lecture attentive, qu'il appelait quelques remarques utiles à l'intention d'un lecteur de bonne foi et désireux de s'informer. Ces remarques s'inspirent de l'esprit et de l'objectif attendus du rapport de l'INSERM : éclairer les questions débattues d'une manière aussi simple et objective qu'il est possible dans ce domaine.
Par commodité, et pour que le lecteur puisse s'y reporter s'il le souhaite, on trouvera en annexe le plan de ce rapport.
Le document remis aux membres du Sénat se présente comme une évaluation scientifique des psychothérapies, fondée sur une étude objective de leurs méthodes et de leurs résultats. C'est dans le même esprit que nous avons souhaité l'aborder afin d'examiner, pour l'essentiel, ce qu'il avance. Nous nous appuierons constamment ce faisant sur les énoncés du rapport, que nous citerons dans le paragraphe d'en haut, en gras, en reportant nos remarques dans celui d'en bas, en italiques.
Les premiers mots ce texte rédigé par des hommes et des femmes de science posent une définition générale des psychothérapies, formulée comme suit :
Texte du rapport
"Les psychothérapies sont des traitements d'utilisation largement répandue dans la pratique du soin pour les troubles mentaux chez l'adulte, l'adolescent et l'enfant."
Remarques
- Un traitement désigne habituellement une méthode de soin expérimentée, appliquée dans le cas de troubles assez bien définis, et dont on peut décrire le mode d'administration comme les résultats escomptés. Tel n'est pas le cas des psychothérapies: ou bien il ne pourrait s'agir que d'un traitement "par intention", puisqu'une psychothérapie implique la participation du patient, et qu'elle dépend complètement de cette participation. Mais ce n'est justement pas là ce qu'on appelle un traitement.
- Sur la pratique du soince terme est d'un maniement très délicat, puisqu'il suppose que l'on soit en mesure de définir préalablement la santé. Or c'est une notion complexe, notamment par les aspects éthiques qu'elle comporte. Et elle est particulièrement complexe touchant le domaine du psychisme et de ses difficultés.
- Enfin la notion de troubles mentaux ne peut guère qualifier le champ d'application des psychothérapies. Celles-ci sont le plus souvent sollicitées par quelqu'un en relation avec des difficultés sociales ou individuelles, dont l'appréciation varie d'un sujet à l'autre. Cela ne suffit pas à qualifier des troubles mentaux.
Il paraît donc difficile, comme on le voit, d'assimiler les psychothérapies à un traitement.
Les auteurs exposent ensuite, dans les premiers paragraphes du rapport (l'Avant-propos), comment les psychothérapies prennent place de droit dans le champ de compétence des "professionnels de la santé", et aussi de la recherche. Ils indiquent ce faisant de quelle manière et dans quel cadre elles seraient proposées aux patients :
"En France, les psychothérapies sont généralement proposées aux patients par des médecins psychiatres, des psychologues, des médecins généralistes, ou d'autres professionnels de santé".
En fait, c'est le plus souvent de par une initiative individuelle que quelqu'un se tourne vers une psychothérapie. Il suffit d'ailleurs d'ouvrir un annuaire téléphonique pour constater qu'un très grand nombre de psychothérapies, sinon la plupart, s'exercent dans un cadre libéral et sous une très grande diversité de références - donc en dehors du domaine médical ou de santé publique.
Le rapport ajoute :
"mais il existe aussi des demandes spontanées, en pourcentage non quantifiable car il n'y a pas de données claires dans ce domaine."
On peut se demander pourquoi ce que les auteurs appellent ici "des demandes spontanées" leur paraît si difficile à cerner, et pourquoi il faudrait nécessairement sur ce point des données précisément chiffrées. Il est en tous cas facilement vérifiable que ces demandes-là sont la grande majorité.
Quoi qu'il en soit de ces demandes, les auteurs considèrent qu'elles rencontreront opportunément, en ville comme en institution, la compétence de ceux qu'ils appellent des "professionnels de santé".
- "En ville, elles [les psychothérapies] sont pratiquées par les psychiatres, psychologues et d'autres psychothérapeutes".
Comme on le voit, les "autres psychothérapeutes" sont assimilés aux psychiatres et aux psychologues. En retour, ceux-ci sont mentionnés comme des psychothérapeutes parmi les autres. Cela ne va cependant pas sans poser de grosses difficultés. Il est assez clair en effet que la fonction du psychiatre, comme celle du psychologue, n'emporte nullement qu'ils soient des psychothérapeutes. Il est donc surprenant que les auteurs du rapport puissent les assimiler de la sorte, sans évoquer sur ce point aucune discussion ni question préalables.
- "en institution [les psychothérapies sont pratiquées] par différentes personnes (infirmiers, psychologues…) sous la responsabilité d'un psychiatre".
Il n'est pas ici précisé qui sont les "différentes personnes" indiquées dans la suspension des parenthèses : "infirmiers, psychologues", mais la liste n'est apparemment pas exhaustive. L'on se demande dès lors où elle s'arrête, et ce que recouvre exactement dans l'esprit du rapport la notion de "professionnel de santé". L'on ne distingue pas bien, par exemple, en quoi les infirmiers, ici cités en premier, devraient se faire eux aussi psychothérapeutes, alors que cela ne va nullement de soi, nous l'avons dit, pour un psychologue ou un psychiatre. Surtout, l'on ne peut que demeurer perplexe quant à ce que recouvre la notion de "traitement" telle que l'invoque le rapport à propos de la psychothérapie, s'il doit être administré en institution "sous la responsabilité d'un psychiatre". Sans doute faut-il comprendre que tous les "professionnels de santé" n'ont pas la même habilitation ou la même compétence touchant la pratique des psychothérapies. Cela laisse cependant dans une grande imprécision ce que peuvent faire exactement en matière de psychothérapies ceux qui sont placés sous la responsabilité du psychiatre. Il faut en effet supposer, si nous suivons bien les auteurs, que certains font des psychothérapies avec responsabilité, et d'autres non. Mais le rapport ne donne pas de précision sur ces points, laissant indécis ce qu'il entend en l'occurrence par responsabilité.
Le rapport ne donne pas davantage de précisions quand les psychothérapies sont évoquées cette fois dans le champ de la recherche. Il n'est d'ailleurs pas expliqué de quelle manière, ne serait-ce qu'en principe, le domaine des psychothérapies pourrait être articulé au travail des chercheurs. C'est pourtant là une question qui ne va pas de soi. L'on pouvait attendre, de la part d'esprits attentifs à l'esprit de la recherche et de la science, qu'ils définissent comment ils concevaient en l'occurrence le lien de ce champ avec celui, si divers, des psychothérapies.
Citons ici encore le texte
"Dans le cadre de la recherche, d'après les travaux publiés au plan international, les psychothérapies sont pratiquées par des psychiatres et des psychologues et dans une moindre mesure par des travailleurs sociaux et des étudiants."
- Le praticien, comme le chercheur, ne peut ici que se poser la question : comment les psychothérapies, dont on ne peut nier le ressort essentiellement subjectif et suggestif, sont-elles réellement intégrées à la recherche ?
- Qui plus est comment les étudiants, ou les travailleurs sociaux, peuvent-ils devenir à leur tour psychothérapeutes sous la seule enseigne du "cadre de la recherche" ici évoqué ?
- La référence aux "travaux publiés au plan international", fréquemment mise en avant dans le rapport, ne constitue pas une garantie en elle-même, si elle ne comporte pas plus de précisions : sur la nature de ces travaux, leur teneur, les idées qu'ils soutiennent, les débats qui les animent. Or ces précisions sont absentes, en-dehors de quelques noms d'auteurs, mais jamais cités, et dont l'autorité scientifique dans l'ensemble du domaine ici concerné ne ferait sans doute pas l'unanimité.
Les auteurs du rapport partent donc, nous venons de le voir, de l'idée selon laquelle les psychothérapies constitueraient un "traitement" au sens médical du terme, et appartiendraient donc de droit au domaine de savoir et de compétences des professionnels de la santé.
Dans le fil de cette hypothèse, les auteurs avancent qu'il existerait une méthode "scientifique" d'évaluation des psychothérapies.
Ceci posé, le rapport distingue les psychothérapies en trois catégories principales qu'il va évaluer : "l'approche psychodynamique", "les thérapies cognitivo-comportementales", et "les techniques utilisées dans l'approche familiale".
Examinons donc maintenant brièvement comment est ici conçue l'évaluation des psychothérapies.
"Concernant la mesure des effets, il existe de nombreuses échelles d'évaluation des symptômes, des comportements et des processus psychothérapiques qui actuellement ont reçu une validation et rendent possible l'étude de problèmes psychopathologiques variés."
Que veut dire ici la mesure des effets, concernant les psychothérapies ? Cette mesure ne peut guère être que subjective, et éminemment variable d'un sujet à l'autre. Les auteurs considèrent cependant pouvoir lui donner un sens d'une objectivité mesurable. Un certain nombre de questions se posent ici :
- il existe, selon le rapport, "de nombreuses échelles d'évaluation des symptômes, des comportements et des processus psychothérapiques". Mais quelles sont ces échelles ? Car les auteurs n'en citent précisément aucune. Et qu'entend-on d'autre part, en toute rigueur scientifique, par l"évaluation" d'un symptôme ? Est-ce une évaluation d'ordre statistique ? éthique ? ou encore sociale ? La question se pose de façon encore plus évidente touchant l'évaluation d'un "comportement". Elle n'est pas moins délicate pour un "processus psychothérapeutique".
- Par ailleurs quelle "validation" ont reçu ces échelles de mesure des effets psychothérapiques ? Par qui a-t-elle été effectuée ? Et à quoi renvoie concrètement "l'étude de problèmes
psychologiques variés" ? Sur toutes ces questions, on ne peut que regretter certaines précisions que l'on ne trouve pas.
Le texte continue comme suit, toujours au sujet de l'évaluation des effets psychothérapiques :
"Il faut les compléter [les échelles d'évaluation] par des questionnaires de personnalité, ou des mesures ad hoc, en fonction des hypothèses testées. Les tests comportementaux in vivo permettent une mesure directe des performances d'un sujet et peuvent différer notablement des échelles d'évaluation."
À quelle conception de la personnalité renvoient les "questionnaires" censés ici rendre compte d'une personnalité ? Et que veut dire le rapport lorsqu'il parle de "mesures ad hoc, en fonction des hypothèses testées" ? Il est bien connu que des mesures ad hoc ne sont pas scientifiquement recevables, puisqu'elles sont ad hoc précisément. Sans doute les auteurs avaient-ils des raisons pour s'exprimer ainsi, et il est regrettable qu'ils n'aient pas jugé opportun de les mentionner.
De même eût-il été utile de préciser ce que signifient des "tests comportementaux in vivo" quand on parle d'un sujet humain, et en quoi ces tests peuvent permettre la "mesure directe des performances" de ce sujet. Il est probable en effet que ces notions, appliquées à l'homme et aux psychothérapies, posent des problèmes techniques et méthodologiques, et il eût été éclairant de savoir comment les auteurs du rapport entendaient les poser et les résoudre. Ces notions posent également d'importants problèmes éthiques, qu'il est dommage de ne pas voir du tout traitées ni même évoquées.
Toujours au sujet de l'évaluation :
"Une évaluation bien conduite doit recourir à des critères et des mesures multiples, de façon à ne pas trop limiter la portée des conclusions. Elle doit aussi analyser en détail les éléments du processus thérapeutique. A côté de la variation des scores d'échelles continues, l'évaluation doit utiliser des critères généraux, discontinus, critères de bons résultats ou "critères de jugement". Il peut exister un critère dichotomique unique de jugement (succès, échec) ou un critère principal et des critères secondaires."
Du point de vue de la méthode, on ne peut qu'approuver de principe le souhait de "ne pas trop limiter la portée des conclusions", mais ce souhait demeure abstrait au regard de l'évaluation souhaitée, elle très concrète, si l'on ne précise pas ce que désignent en l'occurrence "des critères et des mesures multiples".
- Que recouvrent par ailleurs les "éléments du processus thérapeutique", et de quelle manière peuvent-ils être définis et isolés ? La "variation des scores d'échelles continues" ne l'explicite guère, et les différents "critères" ici évoquées n'ont pas en eux-mêmes, sans autre précision, de valeur explicative.
La notion de "méta-analyse" constitue dans le rapport un aspect fondamental de l'évaluation des psychothérapies :
"La méta-analyse est une approche quantitative de la revue de la littérature qui permet d'estimer, par la taille d'effet, la magnitude de l'effet obtenu chez le "sujet traité" par rapport au "sujet contrôle"."
On se demandera ici très naturellement ce que désigne une "approche quantitative de la revue de la littérature" qui permette effectivement de mesurer - puisqu'il est évoqué une "approche quantitative" ("magnitude", "taille d'effet") - son rapport à un "sujet traité" comparé à un "sujet contrôle" (la définition de ce dernier terme n'étant elle-même pas évidente, tant en elle-même qu'à partir d'une "approche quantitative de la revue de la littérature").
Une explication est avancée dans la phrase qui suit :
"Le principe de cette analyse repose sur l'idée que l'ensemble des études représente une quantité d'informations en liaison avec l'objectif de la recherche, chaque étude y apportant sa contribution."
Le principe de la "méta-analyse" reposerait donc sur l'idée que "l'ensemble des études" sur un sujet donné "représente une quantité d'informations en liaison avec l'objectif de la recherche", c'est-à-dire une quantité d'informations sur le sujet donné. Peut-on dire, selon les critères de la science et de la méthode scientifique, que cela constitue une explication ? Et l'on reste également perplexe en lisant que "chaque étude" apporte sa contribution à "l'ensemble des études". Ce n'est pas là l'explication attendue.
L'explication de la méta-analyse et de sa fonction se conclut ainsi :
"La méta-analyse consiste donc à regrouper les études, coder les résultats et calculer l'ampleur ou la taille de l'effet thérapeutique (effect size)."
Cependant il n'est pas précisé ce que veut dire ici "coder" les résultats. Pour ce qui concerne le "calcul" de l'ampleur ou de la taille de l'effet thérapeutique - ce que les auteurs appellent effect size, une explication est avancée juste après dans les termes suivants :
"Celle-ci (la taille d'effet) correspond, pour un critère donné que l'on étudie
en fin de traitement, à la différence de moyennes [ici l'onrenvoie au tableau : "Proposition de règles d'or pour évaluer la qualité des méta-analyses"] entre le groupe à l'étude et son comparateur (groupe contrôle, ou autre traitement). Le critère est en général le score sur une échelle d'évaluation". Cette "différence de moyennes" est définie en note : "La taille d'effet correspond à la valeur moyenne du groupe traité moins la valeur moyenne du groupe contrôle, divisée par l'écart-type du groupe contrôle".
L'on peut ici se demander s'il est bien approprié de traiter, sans critique scientifique ni débat préalable mentionnés, les sujets individuels sous l'angle de statistiques et d' une évaluation effectuée à partir de "groupes contrôles", lorsqu'il s'agit de psychothérapies, et de sujets individuels. La définition de ce que les auteurs appellent la "taille d'effet" laisse à cet égard très perplexe. Il semble qu'il y ait là une importante question de méthode, dans l'approche de l'objet d'étude, qui n'a pas été prise en compte dans le rapport. Le résultat paraît d'ailleurs concrètement impraticable, et les auteurs le reconnaissent eux-mêmes assez explicitement au début du rapport, pour ne plus y revenir ensuite, de manière plutôt inattendue (1).
Une fois posé ce qui se rapporte comme on l'a vu à l'évaluation des psychothérapies, le rapport distingue les psychothérapies en trois catégories principales qu'il entend évaluer selon les critères que nous venons de mentionner. Ces trois catégories sont "l'approche psychodynamique", "les thérapies cognitivo-comportementales", et enfin "les techniques utilisées dans l'approche familiale".
Relevons qu'à ce moment du rapport, seuls les procédés de la démarche cognitivo-comportementale conservent le nom de "thérapies". Les deux autres sont devenues une "approche" pour l'une, un ensemble de "techniques" pour l'autre, sans que l'usage de ces termes soit autrement justifié.
Notons aussi qu'en matière de description et de classifications cliniques, les données présentées dans le rapport sont brèves, allusives et régulièrement empruntées aux classifications américaines, principalement comportementales et cognitives. Cela surprend de la part de chercheurs formés aux exigences scientifiques du débat et de la diversité, d'autant plus que ces données sont aujourd'hui fortement contestées par les praticiens et les chercheurs français et européens, voire américains - puisque les médecins américains eux-mêmes commencent à les remettre en cause. Il est d'ailleurs étonnant que tous les travaux mentionnés dans le rapport soient systématiquement anglo-saxons, et jamais de langue française, alors même que les travaux cliniques et psychopathologiques de la tradition française sont mondialement reconnus et étudiés, et cela depuis longtemps.
En ce qui concerne la description et l'évaluation des différentes catégories de psychothérapies, le rapport s'attache à écarter du "domaine de la santé" certaines psychothérapies - elles ne sont pas autrement précisées - par les motifs suivants (cf. la fin de la section "Synthèse") :
"En ne privilégiant pas l'amélioration des syndromes cliniques et en s'excluant, donc, du débat portant sur l'efficacité clinique des traitements, certaines psychothérapies s'éloignent de plus en plus du domaine de la santé".
En-dehors du flou où sont confinées ces psychothérapies, le raisonnement ne peut manquer de surprendre. Il laisse entendre en effet qu'en n'adoptant pas les vues du rapport sur l'évaluation des"traitements" psychothérapiques,
Ces psychothérapies privilégient selon les auteurs "l'épanouissement intellectuel" ou "l'introspection", contribuant par là au "bien-être" du patient.
"Cependant, du point de vue de la santé publique, le danger serait de les substituer au traitement des syndromes cliniques affectant l'individu".
certaines des psychothérapies ici "évaluées" n'auraient pas le souci de l'amélioration des symptômes (et non des "syndromes" comme il est écrit, car de fait le rapport ne cite guère de syndrome véritable, mais plutôt des symptômes).
Ce raisonnement est assurément discutable. Il a ensuite logiquement pour conséquence que certaines psychothérapies "s'éloignent du domaine de la santé", selon les termes du rapport. Et il y aurait "danger", par conséquent, à les substituer à un autre "traitement", c'est-à-dire vraisemblablement à d'autres formes de psychothérapies.
En ce point force est de dire que le rapport ne correspond guère à l'idée qu'on se fait d'un document d'inspiration scientifique : il laisse plutôt simplement l'impression d'indiquer vers quels types de "traitements" psychothérapiques les interlocuteurs de la santé publique devraient se tourner.
Au terme du rapport vient le moment de l'"évaluation comparative" des résultats obtenus par les différents procédés psychothérapiques. Cette "évaluation" du rapport donne de manière constante et presque systématique tous les résultats sérieux et positifs comme venant du côté des thérapies cognitivo-comportementales. Cependant le lecteur ne peut manquer d'être troublé en constatant de quelle manière, partant de procédures d'"évaluation" des psychothérapies présentées comme nous l'avons vu, c'est-à-dire en-dehors d'un débat scientifique, l'on arrive à une suprématie complète et sans partage des résultats répertoriés pour les psychothérapies cognitivo-comportementales. On en jugera par les premières lignes du tableau récapitulatif reporté dans le rapport, sachant que le reste du tableau présente un palmarès similaire.
Pathologies (Études retenues) --> Principaux résultats
Troubles anxieux
Agoraphobie (2 méta-analyses) --> Efficacité prouvée de la TCC
Troubles paniques (1 méta-analyse) --> Efficacité prouvée de la TCC ; diminution significative des attaques de panique
Trouble anxieux généralisé (1 méta-analyse) --> Efficacité prouvée de la TCC ; maintien de l'effet après la fin du traitement
Etc.
Un lecteur attentif sera tenté de demander, devant les mentions répétées de cette "efficacité prouvée" : où en sont exposées les preuves ? Elles ne sont pas davantage précisées dans le rapport, en tous cas - en-dehors des "méta-analyses" que nous avons déjà évoquées.
Relevons que les thérapies familiales recueillent en ce même tableau, pour toutes les pathologies, un "intérêt significatif". Quant aux thérapies psychodynamiques, on relève des "résultats trop anciens", "peu ou pas d'effets"; quelques résultats sont bien mentionnés, dans les termes d'une classification dont les auteurs ne précisent pas d'où ils la tiennent, et dont le lecteur ne saisit pas très bien l'inutile complexité : cette terminologie mentionne par exemple tout à la fois la "TV" ("thérapie verbale"), la "TI" ("thérapie interpersonnelle"), la "TPB" ("thérapie psychodynamique brève"), et autres désignations semblables, probablement peu usitées.
Pour conclure :
Il est aléatoire, et scientifiquement peu argumentable, de proposer une évaluation crédible des psychothérapies. Cela tient à leur nature, tributaire de la suggestibilité, et aussi au fait que l'arbitre dans ce domaine sera toujours soupçonné de jouer avec son équipe.
Quel est le principe d'une psychothérapie ? C'est l'espoir suggéré à une personne souffrante que quelqu'un d'autre peut répondre à sa souffrance par une attention, des paroles ou des procédés efficaces. C'est le principal ressort d'une psychothérapie. C'est pourquoi l'évaluation de sa démarche et de ses résultats reste fondamentalement subjective, et c'est aussi en quoi cette démarche, de quelque nature qu'elle soit, ne peut constituer un traitement. Un traitement est toujours dans une certaine mesure objectivable, et sa réussite ne dépend pas, en principe, de la personne ou du charisme du prescripteur. Mais l'on sait qu'en matière de psychothérapie les données objectives, tout comme les théories - relativement simples le plus souvent - importent moins que le talent et la persuasion de celui qui est en place de thérapeute. Il s'agit bien, pour appeler simplement la psychothérapie par son nom, de manipulation mentale : et cela, quels que puissent être éventuellement le talent et les qualités du psychothérapeute.
Ceci posé, que souhaiterions-nous à travers ce qui serait une réglementation des psychothérapies ? Si l'intention affichée est celle d'un soin psychique de santé publique, c'est-à-dire vouloir réinsérer le sujet dans le social, la psychothérapie prendra alors la figure d'une psychiatrie d'Etat. Est-ce bien cela que nous voulons, comme sujets et comme citoyens ?
Il s'agirait d'une intervention de l'Etat d'une ampleur jamais vue dans la liberté de penser et d'évaluer reconnue à chacun.
C'est l'inquiétude de voir s'affirmer avec insistance une telle demande qui conduit les signataires de la présente note à en appeler en cette occasion à l'attention et à la vigilance des membres du Sénat, de l'Assemblée nationale, ainsi que des pouvoirs publics.
Stéphane Thibierge
Psychanalyste, Maître de conférences en psychopathologie à l'Université de Poitiers, Ancien élève de l'E.N.S., Agrégé de philosophie
Christian Hoffmann
Psychanalyste, Professeur de psychopathologie à l'Université de Poitiers, Directeur de recherches à
l'Université Paris 7
Plan et divisions du rapport :
Avant-propos
Synthèse (2)
Comment envisager les problèmes méthodologiques de l'évaluation des psychothérapies ?
Quels sont les différents types d'études relevées dans la littérature pour évaluer les psychothérapies ?
Tableau : Critères d'évaluation des essais thérapeutiques contrôlés (d'après Foa et Meadows,1997 - révision Maxfield et coll., 2002)
Tableau : proposition de règles d'or pour évaluer la qualité des méta-analyses
Quelles sont les différentes formes de l'approche psychodynamique ?
Tableau : présentation des différentes techniques de l'approche psychodynamique (analytique)
Quelles sont les différentes formes de thérapies cognitivo-comportementales ?
Tableau : formation à la thérapie cognitivo-comportementale selon les critères de l'European association of behaviour and cognitive therapy (EABCT)
Tableau : présentation des différents types de thérapies cognitives et comportementales
Quelles sont les techniques utilisées dans l'approche familiale ?
Tableau : présentation des différents types de thérapies utilisées dans l'approche familiale
Quel est le bilan des études d'évaluation des psychothérapies psychodynamiques ?
Tableau : effets des interventions psychodynamiques
Tableau : effets des interventions psychanalytiques dans les troubles psychologiques de l'enfant et de l'adolescent
Quels sont les résultats obtenus avec les techniques de l'approche cognitivo-comportementale ?Tableau : effets des interventions cognitivo-comportementales
Tableau : niveaux de preuves de la TCC chez l'adulte
Quels sont les résultats obtenus avec les techniques de l'approche familiale ?
Tableau : effets des interventions portant sur l'apprentissage personnel et psychosocial aux habiletés sociales pour les patients schizophrènes
Tableau : effets des thérapies familiales en fonction des pathologies
Quelles sont les données sur l'évaluation comparative des différentes thérapies
Tableau comparatif
Tableau : niveau de preuve chez l'adulte démontrant une efficacité supérieure pour une forme de psychothérapie par rapport aux autres
Quels sont les éléments d'évaluation permettant d'apprécier quelle thérapie convient à quel trouble ?
Tableau comparatif (pathologie : schizophrénie)
Tableau comparatif (pathologie : troubles de l'humeur)
Tableau comparatif (pathologie : troubles anxieux)
Tableau comparatif (pathologie : trouble du comportement alimentaire)
Tableau comparatif (pathologie : troubles de la personnalité)
Notes
(1) Cf. les deux sections : "Comment envisager les problèmes méthodologiques de l'évaluation des psychothérapies" et "Quelles sont les différents types d'études relevées dans la littérature pour évaluer les psychothérapies ?". Ces études ne sont pas nommément désignées, il est seulement précisé qu'on en a recensé 1000. Il eût été cependant bienvenu de les mentionner nominalement, leur nombre ne pouvant constituer en lui-même une garantie.
