Quelques échos au Colloque International de Fès au Maroc organisé par l'ALI consacré aux "Heurs et malheurs de l'identité"
(Colloque de Fès 2006)
Auteur : Paul Bothorel 21/06/2006
Nous étions quelques bretons de l'École Psychanalytique de Bretagne au colloque de Fès ; nous nous sommes donc dé-localisés pour interroger nos rapports heureux ou malheureux à notre, nos, l'identité. Ce n'est certes pas anodin de s'être ainsi ex-patriés, dé-centrés, pour nous laisser questionner, travailler par le sujet qui nous rassemblait.
Nous voilà dans la salle de conférence d'un grand hôtel international, le Jnan Palace... climatisation, micros, présidents de séances, prises de parole, échanges avec la salle : que du classique, et puis de nombreux noms connus de l'A.L.I. sur le programme... à ceci près que ce colloque se passe à Fès, et là, ça change tout : le propos se gauchit, l'écoute se fait différente, et l'ambiance aussi va être autre.
Fès est une grande ville au passé intellectuel prestigieux et qui continue de rayonner : tout le monde connaît, par exemple, le Festival International de Musique Sacrée qui s'y déroule ; ainsi il y règne un état d'esprit particulier, que d'aucuns ont formalisé sous l'appellation d'Esprit de Fès, et c'est, en toute logique, que le congrès s'est terminé par une motion ouverte à l'international, l'Appel de Fès, nous y reviendrons.
La ville est là aux portes de la salle de conférence, avec sa médina millénaire, fascinante : de l'histoire partout, de la beauté, de la culture, arabe, juive, berbère, des mosquées, des médressas, des palais cachés... on parle français, un peu, et beaucoup de consonances étrangères, mais qui est l'étranger de qui ?... On prend vite l'habitude des "petits taxis" rouges, et si vous vous égarez les gens se mettent en quatre pour vous aider, voire vous accompagner, moeurs peut habituelles à Saint Brieuc, dépaysement, délocalisation, vous dis-je.
Car, même avec les mêmes têtes de l'ALI, ce colloque ne pouvait se dérouler ainsi à Brest, Paris ou Grenoble : le propos s'en ressentira. C'est sans doute l'intuition originelle de Charles Melman, lorsqu'il décida en 1992 d'initier ce dialogue entre foi et raison à Cordoue, dans l'Espagne d'avant la Reconquista, pour remettre à l'ordre du jour la dispute théologique, matinée de l'invention psychanalytique, entre Ibn Roch (Averoes), Maimonide, et Saint Thomas d'Aquin.
Cette fois nous étions donc invités à réfléchir aux fondements et aléas de l'identité. J'espère que seront publiés les actes de ce congrès, c'est un lourd travail. Je ne peux que vous faire part de quelques interpellations qu'a suscité une écoute d'approches extrêmement diverses, psychanalytiques, bien sur, mais aussi largement anthropologiques, linguistiques, historiques, culturelles, religieuses.
Nous sommes dans un pays, le Maroc, dont la religion officielle est l'Islam ; c'est dire que la référence au Coran est omni présente, référence au texte arabe, à la lettre, ne serait-ce que dans les magnifiques calligraphies présentes sur de très nombreux édifices : "Lis !", tels sont les premiers mots du Livre qui nous invitent ainsi à une soumission à ce qui est déjà inscrit dans l'Autre.
Il me semble que c'est ce qui a fait le fond de nombreuses interventions variées sur la forme : s'en remettre ou non à une autorité qui sait. On voit très vite les intrications avec une approche analytique ; s'il n'y a d'autre vérité qu'Allah, le sujet ne peut surgir que d'une négation.
Comme le fera remarquer Nazir Hamad, l'homme ne demande qu'à démissionner subjectivement et se reposer sur un Autre pour savoir ce qu'il dit. Les idéologies et les religions offrent cette possibilité : je peux toujours me décharger sur un Autre qui sait, car, comme le souligne Stéphane Thibierge, nous sommes identifiés dans l'Autre, et nous ne savons pas comment.
Soutenir cette altérité au coeur de notre subjectivité ne va pas de soi, c'est ainsi que l'on peut aussi en remettre la charge à l'Autre du psychanalyste. La tâche est ardue, la tentation du Un est omniprésente. Je trouve que c'est un thème sur lequel, depuis quelques temps, Charles Melman n'arrête pas d'attirer notre attention : nous sommes tous à la recherche d'une instance Une qui pour chacun viendrait organiser sa parole. On comprend dès lors une de ses affirmations fortes, dans son intervention conclusive, comme "l'identité qui vous donne la vie est aussi celle qui vous tue", car l'altérité nous est insupportable, nous cherchons tous à coller à un Un originel. Émile Malet en a donné un contenu saisissant en traitant du conflit israélo-palestinien : quel partage de la terre des origines est-il possible dans ses identités meurtries ? Il propose d'investir une "altérité instituante".
Parallèlement, ces interrogations, ces thématiques se sont trouvées interrogées en aller-retour avec nos hôtes marocains et étrangers. A ce propos j'ai été vivement surpris par les connaissances étendues de nombre de collègues de l'ALI dans le domaine musulman et arabe, comme Pierre-Christophe Cathelineau ou Hubert Ricard, par exemple.
Il nous fallait toute la patiente didactique de Fethi Benslama pour aborder le syntagme de l'identité de l'islam, car, -décryptage essentiel-, la langue arabe n'a pas de verbe être... Elle a l'Huwa, c'est-à-dire l'"il-lui", "tu es lui" ; l'être est subordonné à la question du même, car le mot pour désigner l'identité est... l'altérité, autrement dit le principe d'identité procède en miroir : Huwa-Huwa, ce que traduisent magnifiquement les calligraphies du Nom de Dieu en miroir ; le nom de Dieu est premier et dernier dans le Coran ; on comprend mieux dès lors la proposition de Benslama "de l'altérité comme absente essence".
Mais le Maroc s'offre de plus avec beaucoup d'opportunité pour interroger la dimension de l'identité dans le social et ses manifestations dans la construction de la subjectivité.
C'est ainsi qu'on ne peut aborder cette question au Maroc sans poser clairement que nous sommes en présence d'un pays judéo-arabe, c'est Dris Mansour professeur de philosophie à la faculté des lettres de Fès qui le dit ; dès lors quelle lecture du passé supporte cette affirmation. Curieusement, plus qu'un devoir de mémoire, il évoque une mémoire à construire. La surprenante chanteuse Sapho, nous a donné d'approcher par sa chaleur communicative ce que pouvait être une langue de l'enfance qui parle au coeur, dont elle dira, "je ne parle qu'une langue, et ce n'est pas la mienne", en réinterprétant le Dérida du "monolinguisme de l'autre". Sapho a son enfance et ses racines familiales au Maroc, à une époque ou elle pouvait fêter l'Aïd chez ses voisins, et recevoir ses petits camarades pour Pescha. Elle, c'est dans le chant arabo-judéo-andalou qu'elle dit cette langue magnifique des origines perdues...
Joseph Chetrit, vice-recteur de l'université d'Haïfa, en Israël, a un parcours similaire à celui de Sapho ; il s'est exercé, dans une intervention brillante à poser les universaux de l'identité, ses invariants, tout en soulignant, par ailleurs, qu'une identité qui ne se particularise pas n'existe pas : l'identité universelle n'existe pas. Moyennant quoi, si toute identité a une base mythique, pour lui une identité ne peut se perpétuer qu'en se réinterprétant tout le temps. Abderrahman Tenkoul, vice-président de l'université de Fès, avait parlé avant lui de la tradition comme d'un palimpseste. Chétrit en a donné un bel exemple dans la société israélienne par les traditions exportées, remaniées, intégrées à d'autres, après les départs importants dans la communauté juive marocaine dans les années 60. Au fond, une partie de l'identité marocaine est vivante en Israël.
Ce n'est pas non plus sans une certaine surprise que nous avons découvert l'importance, majoritaire, de la population Amazighe au Maroc : des Berbères donc. Avec beaucoup de nuances et de précautions oratoires Aziz Kich, chercheur à l'institut royal de la culture Amezighe de Rabat, a présenté l'état de la reconnaissance de cette altérité au sein de la société marocaine, dans le domaine de la langue en particulier. S'en est suivi un échange assez vif avec plusieurs compatriotes dans la salle. J'avais l'impression de me retrouver dans un débat archi-connu en Bretagne et en France : décidément, le jacobinisme est universel, et, dans les propos de notre ami, je pense qu'il était possible de remplacer pour les trois-quarts de son intervention le mot berbère par celui de breton ; à ceci près que depuis quelques années un décret royal reconnaît et incite au développement de cette culture et de cette langue, nous, nous en sommes toujours à buter sur l'article deux de la Constitution... Quoiqu'il en soit, cette reconnaissance mutuelle posée nous avons terminé la soirée, tard dans la nuit à refaire un monde plurilingue avec nos amis berbères.
Il faut aussi que je vous parle d'une soirée inoubliable, invités par une collègue marocaine à partager dans sa somptueuse maison, avec sa famille et ses amis, la communion du chant, de la musique et de la danse d'une confrérie souffie : nous avons été littéralement transportés.
Retour à la maison ; m'attendait le livre-témoignage, entamé avant mon départ pour le Maghreb, de Nina Bouraoui, "garçon manqué", sur son enfance partagée entre l'Algérie et la France, en l'occurrence la Bretagne de Rennes... une identité déchirée, à fleur de peau.
Pour prolonger l'ambiance marocaine j'avais pensé participer, à la fin du mois de juillet, au pardon islamo-chrétien dans le Trégor profond, à Vieux Marché, pour entendre se mêler cantiques bretons et la Sourate XVIII, "la caverne", en arabe : peut-être qu'à la voix de Sapho répond (kan ha diskan) la Gwerz du VIème siècle sur l'histoire des Sept Dormants d'Ephèse... "Bretagne est univers", disait le poète Saint Pol Roux. Mais je serai à ce moment sur les chemins du Matamoros, poursuivant ma route vers une étoile qui n'existe pas, c'est comme cela que Denis Vasse parlait du désir...
Saint Brieuc, le 10 juin 2006
P.S. : si ces quelques lignes, trop brèves, ont pu vous donner le goût de prolonger vos réflexions sur "Les nouvelles identités", car tel est le thème du colloque de l'an prochain, vous pouvez réserver votre week-end autour du 1er mai 2007.
